le carnet du lait

21 octobre 2012

Chapitre 5

Publié par rideaurouge dans Adrien

5.1

Edouard Albi n’était pas très sûr de l’option qu’il avait suggérée. Son jeune collègue était suffisamment vaniteux pour tout mettre en œuvre dans la réussite du projet ou, à tout le moins, pour réduire ses effets de bord.

Le vieil instituteur était par contre certain qu’il ne pourrait plus supporter le regard de son petit-neveu. Ce n’était pas tant que l’enfant fût une terreur, un sot ou un pervers, non, c’était plutôt le fait qu’Adrien parût si insondable qu’il l’attirait dans un abîme vertigineux et sombre. Qu’y avait-il de si angoissant dans cette chute ? Cela lui rappelait le cinématographe qu’il avait vu cet été lors d’une visite à Genève où les frères Lumière avaient projeté quelques courts métrages de leurs crus.
Mais ici, le film allait plus vite, toujours plus vite, si vite que la certitude de la pesanteur s’effritait, que la vie semblait vous quitter en mauvais termes et que l’éternité promettait le plus terrible des enfers. Le film se déroulait dans une sorte de palais des glaces où les miroirs déformants succédaient aux lentilles grossissantes ; inutile de fermer les yeux, les paupières ne répondaient plus. Et puis tous ces cris, ces pleurs, ces gémissements ou ces murmures et ces rires désobligeants venant de personnes qu’on n’a pas le temps de reconnaître mais qui insistent tant à persécuter notre mémoire défaillante et verrouillée.

Qui était-il, cet Adrien ? Ou était-ce lui, Edouard, qui était visité par un esprit malin et vengeur à la solde des imbéciles qu’il avait matés tout au long de sa vie ? Depuis le 8 novembre, il ne trouvait le sommeil qu’après avoir tué toute résistance à force de vin rouge et de gnole. Son épouse a bien tenté de le faire parler mais sans succès ; Edouard ne s’était jamais laissé dicter quoi que ce fût, chez lui moins encore que dans les cénacles qu’il fréquentait. Ses quatre garçons et ses deux filles s’étaient résolus à suivre le chemin qu’il avait dicté – les mâles enseignaient dans le canton, la cadette le faisait à Genève où elle avait convolé et l’aînée avait pris le voile – mais en s’éloignant le plus possible de ce père tyrannique.

Le cri du 8 novembre résonnait comme l’appel à rendre les comptes avant de quitter cette vie terrestre. Il avait fait le même pari que Blaise Pascal mais la griserie du pouvoir reléguait la foi aux quelques rares moments de doute. Avait-il été guidé par la main Dieu ou s’était-il pris pour cette main divine qui avait servi plutôt bien ses propres intérêts. Il s’était promis de parier sur Dieu avant de changer les règles du jeu et en devenir le maître. Adrien était un accident qui le remettait dans sa nudité tragique. Il n’était pas beau à voir sur ce chemin de Damas ; saurait-il encore se sauver ? En avait-il encore le désir alors que tout devenait si fade ?

 

*****

5.2

Le trio Joseph Madrier, Jérémie Valère et Adrien Waldo cherchait sa meilleure configuration. L’instituteur était le plus inquiet des trois mais pouvait tabler sur le soutien attentif de sa femme ; ils avaient beaucoup misé sur la réussite de cette mission pour démontrer la puissance de leur vision de l’enseignement et la primauté de la pensée radicale et laïque. L’opportunité serait unique ; Edouard Albi en était à la fois le déclencheur et l’obstacle ; si le cacique se ravisait, l’échappée belle serait stoppée net.

Adrien hésitait beaucoup et se retranchait dans son refus de cette école qui ne proposait pas beaucoup mieux que sa vie familiale amputée. Le « grand frère » estimait que sa responsabilité était engagée pour autant que son « protégé » formule son intérêt à le suivre sur les chemins qu’il connaissait.

─ Qu’est-ce que tu aimerais faire ?

─ Je ne sais pas, répondit Adrien.

─ Tu ne sais pas ?

─ …

─ Dans la vie, tu aimerais faire quelque chose de spécial ?

─ Rien de spécial. Juste partir de Taney.

─ Pour aller où ?

─ Je ne sais pas. Ailleurs.

─ Ailleurs, c’est partout.

─ Comme tu veux.

─ Moi, je ne veux pas partir, je veux tout connaître ici. Les montagnes, les grottes, les chemins, les gens, le ciel, la nuit, le jour…

─ Mais il n’y a pas… euh !…

─ Quoi ?

─ Je ne sais pas.

─ Pourquoi tu ne sais rien ?

─ Parce qu’il n’y a pas… euh !…

─ Change les mots. Essaie autrement et explique-moi ce qu’il n’y a pas.

─ C’est comme une maman. Toi, tu as une maman, moi je n’en ai pas même si je dois appeler ainsi Frasie.

─ J’ai une maman que je partage avec mes sept frères et sœurs. Elle n’est pas toujours facile, elle a beaucoup de travail même si le travail des mamans ça compte pas la même chose, mais j’ai une maman. Si je n’en avais pas, peut-être que pour moi aussi il manquerait quelque chose.

─ Tu vois…

─ Oui.

Après quelques longues secondes de silence paisible et concentré, Jérémie reprit :

─ Tu ne sais pas mais tu sens.

─ Qu’est-ce que je sens ?

─ Les mots sont difficiles parce qu’ils peuvent dire beaucoup de choses différentes. Quand je dis « tu sens », je ne dis pas que tu dégages une odeur agréable ou incommodante mais que tu ressens les choses qu’on ne voit pas très bien ou qu’on ne peut pas toucher. Je ne sais pas ce qui est juste ou faux ou incomplet. Les mots, c’est comme les gens : quand on croit les connaître, ils agissent à l’envers, en fait on ne les connaît jamais vraiment surtout quand on les met ensemble. Toi, tu es un taiseux ; les mots se bousculent mais ne sont pas capables de traduire ce que tu ressens. Ce que tu ressens, personne ne peut te le voler ou le corriger ou le condamner, tu le ressens et c’est tout.

─ Il y a trop de mots quand tu parles, Jérémie.

─ J’aime bien les mots parce que j’aime bien les gens, les mots simples comme les gens simples. Et puis quand c’est plus compliqué, je prends le temps, c’est là ma façon de ressentir.

─ …

─ Ne t’inquiète pas. Je ne t’apprendrai rien ; par contre, et seulement si tu le veux, je pourrai te montrer ce que j’ai appris. Pas tant ce que j’ai appris à l’école mais plutôt ce que j’ai ressenti et compris dans la vie de tous les jours ; parfois, c’est très différent de l’école. Je le répète : seulement si tu le demandes.

 

*****

5.3

─ Salut Alfred. Que me vaut ta visite ?

─ C’est à propos de l’alpage.

─ Nous serons plus tranquille à la cave ; suis-moi.

Cela faisait un certain nombre d’années que Séraphin Waldo était le maître à l’alpage de Larzelon. C’était un homme grand et robuste qui inspirait immédiatement le respect sinon l’autorité. Son expression était sonore, il avait l’habitude de parler, tant aux hommes qu’aux animaux, comme s’il parlait à la multitude. Chacun s’accordait à dire que Séraphin avait l’aptitude et le goût du commandement. Le doute ne l’habitait pas ; il se contentait d’appliquer les recettes qu’on lui avait inculquées car il avait toujours eu le sentiment d’être appelé à conduire les hommes. C’est son père qui l’avait élu avant toute élection. Séraphin Waldo était le maître des maîtres d’alpage, une sorte de matrice idéale qui garantissait la survie de la tradition.

Alfred était aussi un Waldo, mais « pas des mêmes » comme aimait à le répéter Séraphin. Pourtant et l’un et l’autre savaient que les coteaux de Taney n’avaient raisonnablement pas pu attirer deux fois des familles Waldo sans aucune parenté entre elles. L’endogamie était très pratiquée et les souvenirs frelatés occultaient une forte consanguinité. Chaque famille s’ingéniait à faire et défaire les liens familiaux au gré des besoins de conformité ou de distinction. Aujourd’hui Séraphin insistait sur le distinguo alors qu’Alfred espérait convaincre sur le fait qu’« un Waldo est toujours un Waldo ».

─ Tu prends du rouge ou du blanc ?

─ Je prendrais bien un coup de rouge. Ils sont rares ceux de Taney qui en fabriquent ; il paraît que le tien est bon.

Séraphin servit deux gobelets d’étain d’un breuvage qu’il tira directement de la barrique de chêne. Ils se souhaitèrent machinalement une bonne santé et burent de ce méchant nectar qu’Alfred loua avec excès ; il était le demandeur et il s’adressait à un notable : l’ambassade était délicate pas insurmontable. C’est pourtant Séraphin Waldo qui relança :

─ Tu es consort de l’alpage de Grandtonnerre  et moi de celui de Larzelon. Si tu viens me voir, ça doit concerner Larzelon, n’est-ce pas ?

─ C’est-à-dire que ma mère et ma femme sont plutôt de Larzelon de par leur famille. Tout le monde sait que les Albi sont consorts de Larzelon, et depuis longtemps.

─ Ni Marguerite, ni la Frasie n’ont hérités de droits de fonds. Et puis tu en possèdes quelques-uns à Grandtonnerre…

─ Deux ! Et puis je dispose de celle de ma sœur Césarine.

─ Alors ?

─ Ma première femme est morte en couche…

─ Paix à son âme !

─ …merci ! Ça fait déjà un bout de temps, mon fiston aura huit ans durant la semaine de Pâques. Sa mère était fragile mais Adrien est plutôt vigoureux ; ça lui ferait le plus grand bien de travailler en dehors de la maison. Il aime bien être dehors, alors avec la mère on s’est dit que commis à l’alpage serait une bonne chose…

─ Tu sais bien qu’on donne toujours la priorité aux consorts et que tu ne l’es pas.

─ C’est plutôt une idée de l’oncle Edouard Albi, le régent et président de la commune. Ça a commencé au début de l’école l’an passé ; lui et le régent Madrier ont décidé de faire les choses différemment avec Adrien et le fils de Romain Valère, Jérémie.

─ Ils n’ont pas le même âge. Jérémie travaille depuis plusieurs années à l’alpage ; c’est moi qui l’ai engagé comme commis d’abord, puis comme jeune vacher et il m’a demandé de pouvoir être rattaché au fruitier : il veut apprendre à faire le fromage. Il doit avoir quinze ans, ça m’étonne qu’il soit encore à l’école.

─ Il finit cette année mais il a bien aidé Adrien à faire les leçons et les devoirs et tout ce qu’il faut pour l’école. Du coup, l’oncle Edouard croit que Jérémie pourrait aider un peu plus mon fils à faire comme tout le monde – la mort de sa mère l’a un peu perturbé – si tous les deux pouvaient être ensemble sur le même alpage durant l’estivage. J’ai déjà dit que nous n’étions pas du même consortage, mais le régent m’a dit qu’il faut te faire une demande spéciale.

─ C’est vrai qu’Edouard est aussi le président du consortage de Larzelon ; c’est lui qui m’a nommé maître de l’alpage. Il aurait dû m’en parler directement plutôt que de t’envoyer faire la grimace ; tu n’es pas très doué pour le rôle.

─ Tu crois que le petit pourra être pris ?

─ Tout doux. Je vois avec Edouard Albi ; il faut dire que ça pose quelques problèmes ; et moi je déteste les problèmes inutiles.

─ Mais là, il dit que c’est utile.

─ Je ne dis pas le contraire mais ça demande réflexion car j’ai déjà promis le poste. Je passerai voir Edouard ces prochains jours et je te ferai connaître ma décision.

Ils burent encore quelques gobelets de ce rouge du pays à la vinification acide. Le maître ne maîtrisait plus très bien la situation et ça le mettait dans l’inconfort ; ce régent se croyait tout permis et du coup se permettait de culbuter la tradition. L’école est vraiment un danger pour les valeurs qui fondent l’organisation de la société locale.

Alfred se sentait allégé d’un fardeau qu’il ne savait par quel bout saisir, son oncle devait reprendre la main et ce serait encore la fameuse main de fer dans un gant de velours. En cette veille de la Saint Joseph, l’affaire lui semblait conclue – Adrien serait casé pour l’été – malgré les grands gestes effarouchés de Séraphin Waldo qui pestait contre sa probable soumission à l’autorité du suzerain Edouard Albi.

 

*****

5.4

La messe de Pâques de ce 2 avril 1899 en l’église de Saint-Laurent prend fin par le traditionnel « ite, missa est ». La que nul ne songe à troubler. Le processus semble encore relever des règles liturgiques de l’office ; il porte l’habit du divin, il ne se discute pas, il est immanent. Il fonde l’ordre social et organise la répartition des richesses ; le Christ est très loin malgré les nombreuses représentations du supplicié sur la croix mais Rome rappelle sans cesse sa puissance dans les pratiques soumises de ses brebis.

Seuls les malades et les grabataires n’ont pas fait le déplacement de la grande lessive pascale. Manquent aussi à l’appel les quelques désignés volontaires pour les tâches qui ne supportent aucun délai. Jérémie et son père sont de ceux-là : la génisse primipare répondant au nom de Tonnerre – les hommes aiment tant les vaches lutteuses de cette contrée qu’ils n’hésitent pas à leur attribuer des patronymes masculins – devait accoucher avant midi, elle pouvait avoir besoin d’aide.

Au courant de cette future naissance, Adrien s’était porté pâle dès la veille au soir. Il ne feignait aucune maladie connue, il était malade parce qu’il en avait décidé ainsi. La Frasie interprétait ce geste comme un refus caractérisé de la sainte religion.

─ Il a l’âge de raison et il a fait sa première communion l’an dernier, meuglait-elle. Il refuse déjà de se rendre à la messe et je suis sûre qu’il raconte des bobards à confesse ; il ne se repend jamais de rien.

─ Je te rappelle que c’est le seul jeune mâle de la maison, il faut le ménager, lança Marguerite Waldo du ton le plus perfide qu’elle pût servir.

La Frasie maugréa mauvaisement et retourna à ses filles. Alfred n’avait pas pu intervenir avant que sa mère ne plaquât sa femme d’un coup au-dessous de la ceinture. Il sortit, et frappa du pied tout ce qui jonchait le sol : bûches, grosses pierres et petit caillou, la vieille chatte du voisin. Quand il se sentait humilié, il ressentait le besoin de frapper ; ce n’était pas pour faire mal, c’était pour ne plus avoir mal. Depuis que Jérémie ne se laissait pas facilement battre mais surtout à cause du regard qu’il adressait désormais à son père lors de ces bastonnades purgatives, Alfred ne trouvait plus la recette assez bonne pour assouvir sa faim. Au contraire, le remède semblait aggraver le mal ; de plus en plus fréquemment il s’en remettait aux boissons alcooliques. Ces élixirs anesthésiaient efficacement le mal et promettaient agrément autant que puissance, et cela sans aucune contradiction pour lesquelles il n’était pas armé.

Dès que la famille eut pris le chemin raide la conduisant jusqu’à l’église de Saint-Laurent, Adrien courut les trois kilomètres qui le séparaient de Courtine et de l’étable des Valère. Ce n’était pas Bethléem mais il lui semblait qu’une étoile le guidait.

Lorsqu’il arriva devant l’étable, le père de Jérémie en sortait tout en dénouant les liens du tablier de caoutchouc qui lui tombait jusqu’aux chevilles.

─ Tiens, v’là l’jeune Waldo ! Tu n’es pas à la messe de Pâques et pourtant tu n’as pas l’air d’être en mauvaise santé.

─ Bonjour M’sieur. Il est là Jérémie ?

─ Y a pas de Monsieur ici, il n’y a que des paysans qui s’accrochent à l’espoir de jours meilleurs pour leurs enfants. Entre ! Tu y trouveras Jérémie, il s’occupe du taurillon.

Il pénétra dans l’étable où régnait une douce chaleur humide et légèrement acide. Le local paraissait spacieux du fait que les résidents habituels y avaient été évacués en vue de la mise bas. Jérémie frottait l’échine du nouveau-né avec de la paille bien sèche. La jeune mère était retenue par un court licou à sa mangeoire abondamment garnie de foin. Elle ne mangeait pourtant pas ; elle ne quittait pas des yeux son rejeton et rouspétait contre cet enlèvement. Le petit ne tenait sur ses jambes que par la force de l’orgueil. Jérémie lui tapota l’arrière-train ; le jeune bovin mit le cap vers les tétines gonflées de sa mère. Le déplacement rappelait celui de l’ivrogne ; les apprentissages de l’équilibre et de la marche ne prendraient pas plus de quelques minutes. En comparaison, le petit de la femme est un inadapté tombé de nulle part ; son apprentissage est laborieux et jamais garanti.

─ C’était vite fait ? lança Adrien. Pourtant j’ai couru tout le long du chemin.

─ Il faisait encore nuit quand Tonnerre s’est mise à gémir. Papa est descendu et il m’a tout de suite appelé. Le petit se présentait mal, c’était comme s’il ne voulait pas sortir, comme s’il savait que dès le moment où il sortait, son compte à rebours était lancé. Papa a dû le retourner pour que Tonnerre puisse l’expulser. Comme tu le constates, à la fin tout le monde est debout.

Romain Valère revint et, après avoir observé que la génisse et le veau avaient tous deux récupéré, il pria Jérémie et son « petit frère » de le suivre. Plutôt que de les conduire à la cuisine, il les emmena au cellier qu’il avait rapidement aménagé pour partager un en-cas de circonstance. Un broc d’eau et un barillon de vin trônaient au centre du plateau de bois qui tenait lieu de table. Des lanières de viande de bœuf séchée, des rondelles de petits salamettis, une plaque de lard séché et des fromages garnissaient la petite estrade.

Ils avaient faim et ils ressentaient un désir encore plus puissant à partager ce repas quasi clandestin qui ne ressemblait pas à un repas pascal traditionnel. Dans ce cellier, les membres d’une société secrète célébraient leur distinction ; les affaires divines ne souffraient d’aucune dispense terrestre et pourtant le ministre de Dieu lui-même les absoudrait pour cet écart à l’inflexible canon. Et eux, qui en riaient plutôt que de faire pénitence, jouissaient pleinement de cette camaraderie qui faisait oublier les règles de Dieu, de la famille, du clan ou de l’âge. Alors que tous les valides et les sains d’esprits sacrifient à la tradition, ils empruntent les chemins de traverse. Ça leur fait quelque chose : ni regret ni remord, juste une joie malicieuse.

─ Alors, commença l’adulte, vous prolongerez l’école jusqu’aux vendanges ?

─ Je crois qu’il ne sait pas encore, dit Jérémie.

─ Ah ?

─ Qu’est-ce que je ne sais pas ?

─ Que vous serez ensembles à l’alpage de Larzelon durant une centaine de jours. Si tu tiens le coup.

─ Papa ne me laissera pas aller à l’alpage. Pourquoi vous dites que Jérémie et moi y seront.

─ Je vois que tu n’es pas encore au courant. Séraphin Waldo, le maître de l’alpage de Larzelon, m’a dit que ton père le lui avait demandé même si ta famille est consort de Grandtonnerre. Il m’en a parlé parce que le régent Albi lui a dit que Jérémie et toi ferez la paire, comme à l’école. Je crois que ça ne lui faisait pas plaisir, mais je ne le vois pas résister à une demande pressante de ton grand-oncle.

─ Je devrai faire quoi ?

─ Commis. Comme ce sera la première fois, chacun essaiera de te tordre. Jérémie sera là pour te défendre.

─ Je n’ai pas besoin d’être défendu. Je sais le faire tout seul ; j’en ai l’habitude.

─ Du calme petit. Ce n’est pas ce que je voulais dire ; je vois bien que tu te défends comme un sanglier. Jérémie sera là pour te montrer ce qu’il est bon de savoir quand on est un débutant et que tout le monde te cherche.

─ Si ça ne va pas, je m’en irai.

─ Jérémie m’avait dit que tu n’étais pas une mauviette. Mais si tu prévois déjà de fuir au premier pépin…

─ Papa, s’il te plaît, ne le charrie pas trop. C’est un bon gars, Adrien. Et fier avec ça.

─ Je le mets déjà en conditions. Ils n’ont pas été tendres avec toi la première année.

─ Il serait bon que les choses changent. Lentement. Et puis ils seront deux commis puisque la place avait été promise par Séraphin à Barthélémy Dohir.

─ Toujours les passe-droits.

─ Papa ! Je pense que pour rétablir les droits de chacun, il y a lieu de ne pas trop rabâcher les histoires anciennes.

─ Et pourtant, ces histoires anciennes font les histoires d’aujourd’hui.

─ C’est ce que je dis, Papa.

─ Enfin, aujourd’hui c’est fête, Tonnerre nous a fait un beau taurillon et nous sommes là les trois à faire semblant de comploter… Prenons ce bon temps qui nous est donné.

Content de sa dernière tirade, Romain Valère sortit du cellier et fut aveuglé par la lumière crue du printemps bourgeonnant. Jérémie et Adrien demeurèrent à l’intérieur de la cave.

─ Je n’ai pas tout compris ce que vous disiez toi et ton père.

─ Tu comprendras au fur et à mesure.

─ C’est vrai que je serai à l’alpage de Larzelon cet été ?

─ L’inalpe est provisoirement fixée au samedi 17 juin, entre la Fête-Dieu et les feux de la Saint-Jean.

─ Provisoirement ?

─ A condition que l’herbe soit suffisamment développée pour y faire paître le bétail. Il y a encore beaucoup de neige actuellement à Larzelon.

─ Comment tu sais ?

─ J’y suis passé la veille des Rameaux avec papa et l’oncle François.

─ Pourquoi vous allez là-haut s’il y a de la neige ?

─ Pour voir si les avalanches de l’hiver ont endommagé les mayens et les chemins qui y conduisent. Aussi pour voir si le gibier se comporte normalement, surtout les chamois.

─ Ton père et ton oncle sont chasseurs ?

─ Non ! Ils n’aiment pas beaucoup tuer, on n’a pas besoin de viande tous les jours. Ils observent beaucoup la nature surtout l’oncle ; il dit qu’il apprend tous les jours avec la nature. Il y a souvent de ceux qui viennent demander « François, est-ce que je peux commencer à tailler la vigne » ou bien « tu me dis lorsque tu débutes les vendanges » ou encore « quand est-ce que tu planterais les pommes de terre à Plan-Joie » et ainsi de suite.

─ Et ça marche ?

─ En tous cas, ils reviennent toujours plus nombreux l’année suivante.

─ Et toi tu sais ?

─ J’observe à ma façon. Parfois je ne suis pas tout à fait d’accord avec mon oncle.

─ Et qui a raison ?

─ Lui. Plutôt…

─ …mais je ne désespère pas, reprit-il après quelques secondes d’hésitation.

Jérémie s’envolait vers un futur qui devrait lui donner finalement raison. Il avait confiance à sa manière d’observer et de capturer les indices déterminants. Il lui manquait encore le métier qui associe l’observation présente avec celles du passé, qui reconnaît certaines configurations. Ce métier était une question de temps. Il ne savait pas s’il en aurait assez ; il savait qu’il ne pouvait, hélas !, rien brusquer.

─ Tu ne crois pas que tu devrais rentrer chez toi ? à t’entendre, personne ne sait où tu es.

─ S’ils pouvaient se débarrasser de moi, comme de ma mère…

─ Ne dis pas cela ! Tu es injuste.

─ Je ne crois pas me tromper de beaucoup.

─ Est-ce que tu les aides à te comprendre ? Est-ce que tu essaies de sentir leurs attentes ?

─ Il y a tante Césarine, sinon…

─ Rentre à Ludanlaz pour rassurer Césarine.

─ Et prendre une rouste.

─ Pas un mot de l’alpage pendant qu’ils ne te l’ont pas dit.

─ Pourquoi c’est toujours compliqué ?

─ Parce que dans ta tête ça l’est toujours. Allez, file.

*****

À suivre…

2 octobre 2012

Chapitre 4

Publié par rideaurouge dans Adrien

4.1

Le matin du 15 novembre, lorsqu’Adrien vit venir à sa rencontre son grand-oncle Edouard accompagné du régent Madrier, il stoppa net et serra les dents tant qu’il put. Son esprit ne savait que faire mais son corps était prêt à bondir ; serait-ce l’assaut ou la fuite, aucun des trois protagonistes ne pouvait l’affirmer. Edouard Albi ralentit le pas et laissa passer Joseph Madrier qui affichait le sourire de celui qui apporte une bonne nouvelle. Adrien n’en avait cure ; après les coups, voici que venait à lui la ruse. Le jeune instituteur réalisa enfin qu’il constituait une menace pour ce fauve résolu qui vendrait cher sa peau. Joseph Madrier s’arrêta à deux mètres du gamin. Il ouvrit son bras droit et se retourna à demi dans un geste d’invitation à l’accompagner vers ce qui pouvait constituer un refuge :

─ Viens Adrien, je veux te faire visiter ma salle de classe, celle des grands. Le régent Albi et moi avons pensé que tu y serais mieux.

Adrien regarda son oncle qui acquiesça du chef en tentant de faire bonne figure ; c’était bien là un rôle de composition pour cet homme habitué à commander et à être obéi sans questions ni détours.

─ Bonjour Monsieur le régent. Et bonjour Monsieur le régent… aussi.

─ Suis donc le régent Madrier. Nous en parlerons durant la récréation.

Adrien hasarda un pas, puis un autre en direction de Joseph Madrier qui poursuivait sa marche tranquille et pourtant décidée qui caractérise le déplacement des bergers et des pasteurs. L’enfant adopta rapidement le rythme de ce nouveau guide même si le chemin devait le conduire en enfer. Il se retournait souvent pour prévenir tout changement d’attitude chez son oncle ; celui-ci demeura figé par le doute qui le saisissait soudain quant à la démarche qu’il venait d’initier.

Au bas de l’escalier qui conduisait à la salle de classe, Joseph Madrier prit chaleureusement par l’épaule le jeune Waldo qui tressaillit et fit un écart. L’instituteur ne releva pas le geste et s’abstint de toute mesure correctrice. L’enfant se rapprocha mais se tint en garde. Clairement, le rythme serait donné par Adrien dans la marche d’approche ; Joseph Madrier avait le temps, la scolarité d’Adrien ne faisait que débuter.

─ Entre donc ! Il y a deux places libres en ce moment : celle qui est juste en face de mon pupitre, tout devant, et celle du dernier rang, contre la fenêtre. Laquelle préfères-tu ?

─ Euh !… celle du fond répliqua Adrien après avoir feint une hésitation.

─ Tu serais mieux devant pour apprendre. Mais allons-y pour celle du fond ; tu peux déjà t’y installer, je vais chercher les grands.

Les trente-quatre élèves entrèrent en file indienne sans piper mot et se répartir avec assurance sur les trente-cinq places vacantes. Chacun découvrit Adrien ; certains manifestèrent de l’étonnement, d’autres de l’indifférence et d’autres encore du mécontentement.

Les chuchotements cessèrent lorsque l’instituteur s’avança sur l’estrade et décréta du regard que la leçon avait commencé.

─ Jeunes gens, la Commission scolaire, le régent Albi et moi-même avons convenu d’une expérience pédagogique nouvelle qui serait testée cette année. La plupart d’entre vous connaissez Adrien Waldo fils d’Alfred et habitant le village de Ludanlaz. Adrien a sept ans et demi ; il suivra le programme de la première année mais au contact des grands que vous êtes. Je remercie Adrien, et ses parents, d’avoir accepté de tenter cette expérience ; de même, je vous remercie de prêter une attention particulière à votre jeune camarade tant dans la classe qu’en dehors de celle-ci. Je vous demanderai, à tour de rôle, de le soutenir dans son apprentissage scolaire et de lui transmettre vos connaissances. Ces tâches seront notées et vaudront comme tous les autres examens que vous aurez jusqu’au 10 mai de l’année prochaine.

La question des notes souleva un murmure désapprobateur. Cet Adrien était taciturne et peu coopératif ; les bons élèves qui concouraient pour être le meilleur dégustaient très modérément la nouveauté pédagogique ; dépendre d’un tiers pour gagner leur paraissait injuste, particulièrement si ce tiers était Adrien Waldo. L’instituteur coupa court à cette pré-rébellion et renchérit :

─ Pour m’aider dans cette démarche, je nomme Jérémie Valère au rôle de « grand frère » d’Adrien pour toute l’année scolaire.

─ Bien Monsieur ! répliqua nonchalamment Jérémie qui ne semblait pas s’émouvoir de cette promotion.

─ Merci Jérémie. Tu t’appliqueras à vérifier que ton jeune camarade puisse bénéficier de bonnes conditions dans la classe et dans la cour de récréation. As-tu des questions ?

─ On verra au fur et à mesure de l’année, Monsieur.

─ Bien. Alors, nous commençons la matinée par les tables de multiplication. Vincent, lève-toi et récite-moi le livret de quatre.

─ Une fois quatre, quatre ! Deux fois quatre, huit ! Trois fois quatre, douze ! Quatre fois quatre, seize ! Cinq fois quatre,…

 

*****

4.2

La période de récréation au matin du 15 novembre dura plus longtemps que d’habitude.

Les deux enseignants tentaient de faire passer la mesure comme relevant du seul intérêt pédagogique – ce qui n’enchantait nullement l’élève – et non pas du fait de la personnalité d’Adrien ou de quelques événements plus récents. Le sentiment de culpabilité, tout comme l’aveu de faiblesse, pousse les adultes dans des discours qu’ils se font à eux-mêmes pour convaincre autrui ; qu’ils se mentent ne suffit pas, il leur faut encore se tromper sur l’image qu’ils croient donner de leur dignité. Ces complots-là ne donnent pas envie d’aimer leurs auteurs ; c’est peut-être à force d’assister à de tels spectacles que les enfants perdent leur joie et leur innocence. Devenir adulte, est-ce que cela revient à devenir triste et coupable ?

Adrien ne percevait pas le ridicule de la situation, il n’était pas habitué à ce que quiconque lui expliquât les raisons d’agir des adultes. Toutefois, il ne pouvait croire à la nature désintéressée et supérieure de cette mesure exceptionnelle. L’affrontement semblait difficile tant le combat serait déséquilibré ; les adversaires étaient innombrables et il demeurait seul. L’évitement et la résistance lui permettraient de survivre sans être broyé.

─ As-tu compris Adrien ?

─ Oui, M’sieur le régent.

─ Tu es d’accord avec nous ?

─ Oui, M’sieur le régent.

─ Adrien, tu es mon petit-neveu. Tu penses bien que je ne ferais rien à l’encontre d’un membre de ma famille. Déjà que tu n’as pas connu ta maman… Ta famille fera tout pour soulager ta souffrance. Pour cela il y a lieu de faire des sacrifices ; plus tu en feras, plus tu seras payé en retour.

─ J’veux pas être payé, oncle Edouard. Pardon, M’sieur le régent.

─ C’était une image. Tu comprendras plus tard.

─ Tu verras, rajouta Joseph Madrier, tout ira bien. Dis-toi que tu as de la chance et ton bonheur sera garanti.

─ Oui…

─ Tu peux sortir en récréation, maintenant. Va jouer avec tes camarades.

─ Est-ce que je suis obligé ?

─ Oui. Va prendre l’air un moment.

Adrien sortit et se dirigea vers un grand tilleul dénudé où il fut bientôt rejoint par Jérémie Valère et une ribambelle d’enfants plus ou moins courroucés.

─ Ne vous inquiétez pas, cela va bien aller, lança Joseph Madrier sans regarder son aîné. Avec le temps… rajouta-t-il en levant le regard vers Edouard Albi.

─ Puissiez-vous dire vrai.

Edouard Albi avait évité de soutenir le regard proposé par son jeune complice. Il paraissait tout à coup vieilli, comme bâté. Il se rendit compte du doute qui ravageait soudain son corps et ses gestes et corrigea sa tenue. Il se leva et se couvrit de son célèbre chapeau noir, fit quelques pas vers la grande carte représentant la géographie du canton, croisa les bras dans le dos et posa sa voix :

─ Croyez-moi si vous le voulez, j’ai toujours conduit ma vie dans l’intérêt de la communauté. Je me suis inspiré pour cela des mes valeureux ancêtres. Quand je dis valeureux, je veux dire qu’ils avaient le courage chevillé aux valeurs de notre société rurale et catholique. La vie dans ce canton, dans notre commune, n’est pas donnée gratuitement ; il faut se battre pour la conduire de manière digne et dans la foi. Le Seigneur ne nous a pas accordé la vie pour nous reposer et jouir au gré des opportunités, mais pour gagner la vie éternelle à ses côtés.

Il se tourna vers son cadet ; son regard allait bien au-delà de son interlocuteur, il se perdait dans un lointain qu’il était difficile de reconnaître. S’agrippait-il à un passé reculé, fonçait-il vers un avenir pionnier ou rêvait-il d’un espace-temps ou passé et futur ne font qu’un ? Il ajouta :

─ L’école constitue un formidable outil de diffusion des valeurs. Mais comme Janus, comme la Lune, comme nous tous, l’école peut devenir l’outil de diffusion de contre-valeurs qui mettent l’Homme à la hauteur de Dieu quand ce n’est pas au-dessus, où allons-nous si nous ne faisons pas preuve de vigilance au service de Notre Seigneur Jésus-Christ. Vous êtes radical, dit-on. Mais iriez-vous jusqu’à renier la foi catholique ? Je ne crois pas avoir pactisé avec Satan, ou alors son déguisement dépasse mon entendement.

─ La question ne se pose pas ainsi. Je…

─ Laissez-moi poursuivre cher confrère ! Les idées radicales ne font pas florès dans le canton et c’est le signe que nous avons bien travaillé. Vous autres radicaux, vous vous cachez derrière l’ouverture des idées et votre modernité pour vous engouffrez dans l’ouverture du marché de l’argent. L’argent anesthésiera bien vite les idées, vous serez un jour les banquiers du conservatisme si aujourd’hui nous en sommes les soldats ; vous aurez des clients alors que nous avons des disciples. Déjà, les idées socialistes vous rejettent au centre où rien ne se passe. Vous serez incapables de contenir les hordes rouges sans l’appui des croisés que nous sommes et que nous perpétuons. Le verrou de Saint-Maurice est tenu par son abbaye. Il faudra longtemps encore avant que ce territoire soit conquis par le matérialisme déicide. L’argent laisse croire que le paradis est ici bas, l’argent promet l’éternité mais quelle éternité ? Celle de l’argent mais aucunement celle de ses détenteurs, les avares seront toujours plus nombreux, plus envieux et plus méprisés. Quel enfer ce paradis !

─ Ma femme et moi ne poursuivons aucun lucre. Si nous avons choisi la profession d’enseignant, ce n’est justement pas pour l’argent ; nos familles respectives sont certes actives dans le commerce et la petite industrie mais nous avons l’un et l’autre renoncer à un certain confort au nom d’une idée supérieure du destin de l’homme. Le modèle de Jésus-Christ nous inspire mais les fastes de Rome et de ses sbires nous sont odieux.

─ Vous êtes des protestants qui vous ignorez ; vous n’êtes donc pas socialistes même si vous vous croyez avoir une vocation sociale. Angéliques, vous serez mangés par vos semblables quand le temps des disettes sera de retour ; il vous faudra choisir un jour.

─ Je vous présenterai ma défense et nos projets un jour où nous aurons le temps de nous y consacrer. La récréation dure depuis bientôt une heure et il fait frisquet à l’extérieur. Rappelons nos ouailles !

─ Pardonnez-moi ! Vous avez raison faisons les entrer. Mais avant cela, il y a séance extraordinaire de la commission scolaire ce soir ; j’introduirai la question à ma manière, ne vous offusquez jamais de ma manière de dire et de faire. Je vous donnerai ensuite la parole afin que le contenu pédagogique du sujet s’aligne sur mon argumentaire plus politique. Enfin, je vais manger chez ma sœur ce midi afin de la mettre au courant de la nécessité et du bien-fondé de la mesure. Des questions ?

─ Non. Si ce n’est que je me pose aussi la question de la damnation de Faust. Vous êtes un curieux personnage Monsieur Edouard Albi.

─ Le personnage s’efface derrière sa mission. Une chose encore : je ne crois pas que Jérémie Valère soit le bon choix pour accompagner mon neveu.

─ Pourquoi donc ?

─ On n’a jamais vu un Valère donner la leçon à un Albi, même si celui-ci porte le nom de Waldo.

 

*****

4.3

Tandis que les adultes arrangeaient le passé à leurs besoins et sculptaient l’avenir à l’aune de leurs désirs, les enfants se disputaient le présent.

Jérémie Valère se dirigea vers le grand tilleul qu’Adrien semblait considérer comme le seul compagnon digne de confiance :

─ Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? lança Jérémie à un Adrien défensif mais surpris par le ton plutôt curieux que querelleur.

─ Il n’y a pas d’histoire. Je ne veux pas d’histoire. Je n’ai pas demandé à aller à l’école.

─ Le régent Albi, c’est bien le frère de ta grand-mère ?

─ C’est elle qui veut que j’aille à l’école. Moi, j’veux pas.

─ Les autres disent que tu vas leur attirer des ennuis avec ces histoires d’examens, que tu vas pouvoir décider qui aura de bonnes notes et qui n’en aura pas. Pour certains, l’obtention de leur certificat représente beaucoup ; ils ne veulent pas que tu les désavantages. Y en a qui disent que c’est le régent Albi qui manigance tout ça et que tu es un espion à son service.

─ Depuis que je suis à l’école, il n’a fait que me frapper. Tout le monde veut me frapper mais je me défendrai. Et toi aussi tu veux me frapper ?

─ Oh ! non. Je me demande juste comment je vais me débarrasser de toi ; le mois de mai est encore loin. Et puis tu habites Ludanlaz et moi le village de Courtine, ça n’est pas la porte à côté.

─ Moi aussi je veux me débarrasser de toi ; je n’ai besoin de personne.

─ Je constate que nous sommes déjà en accord sur un point. On va parler au régent Madrier, il est jeune, il comprendra.

─ Je ne veux parler à personne. Je veux plus aller à l’école.

─ Je sens que ça va être simple…

Les enfants des deux classes entouraient le grand tilleul et commentaient l’échange entre les deux nouveaux « frères ». La loi du plus fort s’imposait ; chacun de commenter négativement les propos d’Adrien et en donnant un écho favorable aux mots de l’aîné. Jérémie fit signe à Adrien de le suivre et s’adressa, sans lever la voix, à la jeune assistance :

─ Je veux discuter avec mon protégé de choses qui ne vous concernent pas. Soyez gentils, laissez-nous !

Si la petite troupe se retira de quelques mètres, Adrien resta figé et ne répondit pas à l’invitation de Jérémie.

─ Ne fais pas ton empoté ! Je ne suis pas un bagarreur ; personne ne m’a jamais vu me battre avec qui que ce soit. On m’a dit que tu n’étais pas froussard, est-ce vrai ?

Adrien rejoignit prudemment ce grand qui ne semblait pas être du même bois que les autres. C’était étrange comme il parlait lentement et sans crier ; il faut dire qu’il avait déjà perdu sa voix d’enfant. On comprenait tout ce qu’il disait malgré le tapis sonore que tissaient sans cesse les jeux et les conversations des enfants. Et puis, il y avait dans le regard un mélange savant de douceur et de virilité. La manière de le regarder et de lui prêter attention rappelait sa tante Césarine. Un peu à l’écart de la procession d’enfants qui hésitaient à franchir la ligne au-delà de laquelle ils entreraient dans l’intimité des nouveaux acolytes. Jérémie et Adrien avaient une connaissance instinctive de cette distance de protection et, lorsque l’un des processionnaires franchissait la ligne, ils lui adressaient simultanément un regard exclusif et suspendaient leur échange.

─ Moi non plus je n’aime pas l’école ; on n’y apprend que ce qu’ils veulent, eux les régents et les curés. Cela me gênait beaucoup au début et puis, aujourd’hui, je trouve que c’est utile parfois. Heureusement, papa et certains membres de la famille m’ont appris les autres choses qui sont importantes dans la vie.

─ Qu’est qu’ils t’ont enseigné ?

─ La nature. Il y a tout dans la nature. Elle peut te donner beaucoup si tu la respectes. On dit parfois qu’elle est cruelle, mais elle s’en fout de ce qu’on dit d’elle. Et puis, j’ai plus vu de cruauté chez les hommes que dans la nature. C’est peut-être qu’ils ont peur de mourir, les régents aussi ils ont peur de quelque chose sinon ils ne nous battraient pas ainsi. La nature est plus clémente avec les siens.

─ C’est quoi la nature ?

─ C’est toi, c’est moi, c’est les animaux sauvages et les animaux domestiques, c’est les arbres, c’est les nuages et le tonnerre. La nature c’est l’incertitude, comme la vie.

─ Je ne comprends pas bien, mais j’aime bien comme tu expliques. Moi je pourrai aller à l’école de ta famille ?

─ Toi, tu fais partie de la famille des régents !

─ Maman, elle ne faisait pas partie de la même famille.

─ As-tu des contacts avec les Duroc ?

─ Je n’ai jamais vu personne de la famille de ma mère. Tante Césarine m’a dit que c’était mieux pour tout le monde.

─ Tu es donc bien gardé. Il te sera difficile d’échapper à ton destin.

─ C’est quoi mon destin ?

─ Le jour où tu le sauras, ce seras trop tard pour t’en préoccuper. Alors oublie ce que je t’ai dit ! Mais n’oublie pas que ce qui n’est pas pour toi, n’est pas bon du tout. Arrange-toi pour échapper aux régents de tout poil ; fais en le minimum et fais ce qu’il te plaît.

─ Est-ce qu’on te tape pour ce que tu dis ?

─ Je sais leur échapper t’ai-je dit.

─ Apprends-moi à leur échapper !

─ Peut-être. Mais voilà qu’ils nous appellent. Allons-y ! Et fais-moi confiance ; j’essaierai d’en faire de même avec toi.

 

*****

4.4

Marguerite Waldo guetta l’arrivée de son petit-fils en fin d’après-midi. A midi, son frère cadet s’était invité à sa table ; il fallait que ce soit urgent pour qu’il fît le déplacement de Ludanlaz dans la coupure entre les périodes d’enseignement. Elle n’était pas grand clerc en matière de pédagogie mais elle connaissait bien son frère. Il avait beau expliquer en long et en large qu’il était convaincu par la méthode qui consistait à maximiser l’apprentissage scolaire par le contact permanent avec des élèves plus avancés, elle cherchait ce qui poussait le tout puissant régent à rejeter Adrien de sa classe.

─ Qui d’autre que toi, Edouard, peut mieux garantir l’éducation du petit ? Il est difficile. et son père est tout à fait incapable, il a tout tiré de mon défunt mari. Il a besoin de discipline ; et puis c’est une question qui doit rester dans la famille. Ce blanc-bec de la ville, qu’on dit avoir des idées révolutionnaires, ne saura pas y faire avec un Albi. Tu ne peux pas laisser faire ça.

─ Qui te parle d’idées révolutionnaires ? Je te dis que c’est là une méthode pédagogique qui a fait ses preuves dans des écoles religieuses en France. Madrier est juste un peu radical – ça lui passera – mais il est un bon chrétien.

─ Ce n’est pas ce que dit le curé.

─ Cet imbécile est devenu curé car il était trop paresseux pour devenir quelqu’un ; il sert la cause mais qu’est-ce qu’il est niais ! Il faudra que j’en parle à Monseigneur Jardinier, nous avons besoin d’un curé bien formé et charismatique à l’aube du XXe siècle.

─ Je te rappelle que c’est toi qui l’a fait nommer curé de Taney…

─ C’était il y a longtemps et il ne se prenait pas encore trop au sérieux. Mais laissons cela et revenons à Adrien. Ma décision est prise et je tenais à t’en informer en primeur. Je te demande d’appuyer la mesure et de ne pas faire d’histoire. Coupe court à tout « qu’en dira-t-on » les premiers temps et tout se déroulera pour le mieux.

─ Tu surveilleras de près le petit ?

─ Ne t’en fais pas !

─ C’est juste pour cette année ?

─ On commence comme ça, et on avise à la fin des classes le 10 mai prochain. Je vais voir ce que je peux faire pour nommer Joseph Chawa en tant qu’instituteur à Saint Laurent. Il enseigne actuellement dans le bas-Valais. Nous avons besoin de lui pour les années à venir.

─ Pour remplacer le radical et sa femme.

─ Probablement.

─ Tout cela ne me plaît pas beaucoup. Tu as parlé d’un grand frère pour Adrien, qu’est-ce que ça veut dire ?

─ Une sorte de mentor qui le…

─ … de menteur ?

─ De parrain. Celui-ci aura la charge d’assistant du maître ; il soutiendra Adrien dans l’étude des leçons et la réalisation des devoirs.

─ Il a déjà ce qu’il faut comme parrain. Et puis pour les leçons et les devoirs, je peux le faire.

─ Non Marguerite ! Combien as-tu fait de jour d’école ?

─ Ne m’humilie pas. Je sais lire et écrire.

─ Il te faut une journée pour lire une page de l’almanach. Quant à écrire…

─ C’est la faute de maman qui ne voulait pas que j’apprenne.

─ C’était comme ça ; et ça avait aussi du bon. C’est ta fille Césarine qui t’a appris à lire ; tu as été courageuse. Mais laisse-moi faire ; est-ce que j’ai failli par le passé ?

─ Seul Dieu et le Pape sont infaillibles !

─ …

─ Alors, c’est qui ce parrain ?

─ Il fallait quelqu’un de mûr et de calme ; et pas bête avec ça. Madrier pense au fils aîné de Romain Valère, de Courtine.

─ Le sourcier ?

─ Lui-même. Son fils est en dernière année et obtiendra certainement son certificat. Je pense qu’on peut essayer.

─ Mais il ne fait pas du tout partie de la famille. C’est impossible. Les Valère sont des incultes qui n’ont même pas assez de terres pour les nourrir, certes ils sont bons travailleurs mais ne peuvent pas être des parrains pour les Albi.

─ Jérémie Valère est un garçon très loyal et plein de ressources. Les Valère vivent à Taney depuis plus longtemps que les Albi …

─ … et ils sont toujours aussi peu instruits et dans le besoin.

─ Tu remarqueras qu’ils sont toujours propres sur eux et vêtus de façon correcte. Ce n’est pas souvent le cas de nos chers parents et alliés.

─ Je suis sûre qu’ils pratiquent la sorcellerie. Pas de ça pour mon petit-fils.

─ Je vais me fâcher si tu poursuis dans le manque de collaboration. Je te dis que je garde la main sur l’éducation d’Adrien, que Madrier suivra mes consignes et que Jérémie Valère ne jettera aucun sort sur ton petit-fils. Je te rappelle que l’éducation que vous avez donnée à cet enfant jusqu’à présent est catastrophique.

─ Nous n’avons manqué à aucun châtiment. Faut dire que je ne suis pas aidée par Alfred et La Frasie. Il faut tout faire quand on est une Albi.

─ C’est pourquoi je compte sur toi Marguerite.

─ Je te prie de me tenir au courant de l’évolution.

Marguerite Waldo ruminait encore lorsqu’Adrien rentra de l’école.

─ Tu ne peux pas faire les choses selon ton rang. Tu cherches à nous faire honte. C’est bien cela que tu cherches ?

─ De quoi tu parles, grand-maman ?

─  De l’école. Tu voulais te faire remarquer ? C’est cela. Et bien mon cher, pour se faire remarquer, il faut être remarquable par sa vertu et non pas par ses caprices. L’oncle Edouard m’a tout raconté. Qu’as-tu à répondre ?

─ Rien. Tout le monde me parle et moi je n’ai rien demandé à personne. Je n’ai pas besoin d’aller à l’école ; comme toi, grand-maman.

─ Qui t’a dit que je n’étais pas allé à l’école ? Et puis d’ailleurs, je sais lire et écrire. Et toi tu iras à l’école, foi de Marguerite Waldo.

─ Je peux sortir ?

─ Tu veux toujours sortir, mais pour aller où ?

─ Dehors.

─ D’abord, écoute moi bien ! Je veux que tu te débarrasses du fils Valère. Tu sais très bien rebuter quiconque, alors force un peu le trait.

─ Jérémie, c’est le seul qui ne veut pas me taper. Mais ça l’embête de faire le grand frère, il se débarrassera vite de moi.

─ Pas s’il peut en tirer profit. Et peut-être que la sorcière l’incitera à le faire.

─ Quelle sorcière ?

─ Il n’y a plus de sorcière, le pape les a fait brûler. C’est ce que tu m’as toujours dit.

─ On n’en a jamais fini avec le Malin.

─ Je peux sortir ?

─ Va-t-en ! Nous reprendrons cette conversation en temps utile.

Il faisait froid à neuf cents mètres d’altitude, une petite bise glaçait les articulations et altérait les mouvements de l’enfant. On eut dit un pantin mal élaboré et que le vent semblait vouloir détruire.

─ Adrien, chuchota une voix que le vent amenait à ses oreilles attentives.

Il se retourna et sut immédiatement qui l’appelait. Il devinait Césarine dans la grange. Elle ne se montrait pas et l’appelait quand même. Adrien pensa, à raison, que sa tante ne voulait pas qu’on sache qu’elle voulait lui parler ; et visiblement ça ne pouvait pas attendre. Il observa l’appartement d’où il s’était échappé et devina la silhouette de sa grand-mère morigénant contre les aléas du destin. Adrien se faufila entre les bâtisses voisines par une venelle qui ne permettait pas qu’on le suive des yeux. Il traversa un jardin potager qui entrait en retraite hivernale, passa devant une étable faiblement éclairée qui le réchauffa subrepticement, contourna un bûcher et remonta un passage étroit qui amenait derrière la grange qui abritait la chambre de Césarine. Il escalada rapidement les madriers en mélèze et se glissa à l’intérieur du fenil en sautant dans l’herbe séchée. Après quelques roulades, il arriva face à la porte entrouverte de sa tante.

─ Entre ! Tu te brosseras à l’intérieur.

Césarine ferma la porte et lui dit :

─ Qu’est-ce qui s’est passé à l’école ? J’ai vu l’oncle Edouard qui est venu parler à maman aujourd’hui. Elle a un air furieux depuis lors.

─ Je dois aller à l’école avec les grands, chez le régent Madrier. Plus avec oncle Edouard. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est que des ennuis et moi j’ai rien demandé. Je préfère quand c’est toi qui m’apprends à lire et à compter.

─ Tu leur as dit que je t’apprenais à lire et à compter ?

─ Non, j’ai rien dit ! Et puis je fais semblant de ne pas savoir, comme on a dit.

─ Qu’est-ce qu’elle a dit maman ?

─ Je n’ai pas de maman.

─ Quand je dis maman, je parle de ta grand-maman.

─ Elle est fâchée contre tous et surtout contre moi. Elle que je veux toujours me faire remarquer mais que je ne sais pas y faire. De toute façon, ça ne fait rien ; j’ai l’habitude de faire tout faux.

─ Ne dis pas ça ! Tu es un peu différent, c’est tout. Et puis ça va changer avec l’âge.

─ Je ne veux pas changer pour devenir comme eux. Pourquoi c’est moi qui doit changer ?

─ Moi non plus je ne suis pas tout à fait comme eux, mais avec l’âge ça va mieux. J’aurais bien aimé aller travailler ailleurs, à Sion par exemple.

─ Moi je partirai quand je serai grand.

─ Et tu me laisseras ici toute seule ?

─ Quand j’aurai assez d’argent, je t’inviterai.

─ En attendant, il faut que tu fasses ce que les régents t’ordonnent. Il le faut si tu veux avoir la paix.

─ Jérémie, il dit qu’il faut faire avec, que des fois c’est utile l’école même s’il n’aime pas beaucoup.

─ Jérémie ?

─ Jérémie Valère. Il habite à Courtine.

─ C’est un grand, il a au moins quinze ans. Que fais-tu avec lui ?

─ Quatorze. Les régents ont dit que c’était comme un grand frère. Et Jérémie, il a dit qu’il ne voulait pas me donner des coups. Je ne le crois pas mais ça fait plaisir de l’entendre.

─ Ils sont bizarres les Valère de Courtine. Débarrasse-toi de lui au plus vite !

─ Tout le monde dit que je dois me libérer de lui, et lui, il veut se dégager de moi. Alors ça va certainement se faire, n’est-ce pas ?

─ On dirait qu’il t’a déjà envoûté.

─ Qu’est-ce qu’il m’a fait ?

─ Il me fait déjà peur ton Jérémie.

─ Il dit que les gens qui ont peur sont plus cruels que les animaux sauvages.

─ Il a dit ça ?

─ C’est comme ça que j’ai compris.

─ Sois prudent ! Tu sais que tu ne peux avoir confiance à personne. Sauf à moi. Ne reste pas, la vieille pourrait se méfier, et Alfred et Frasie vont rentrer.

*****

À suivre…

24 août 2012

Chapitre 3

Publié par rideaurouge dans Adrien

3.1

L’école n’avait pas encore gagné le cœur de ces rudes paysans de montagne. Les autorités civiles et religieuses s’étaient disputés âprement la maîtrise des contenus de cette institution en devenir. L’école était irrésistible en ce XIXe finissant :

─ L’école, soit ! dit le Monsieur le curé Adolphe Faix, mais pour qui ? Et à quelles fins ?

─ Pour tous ! répondit le député François Mousset.

─ Ce serait bien sûr un progrès pour nos populations. Toutefois, je doute qu’ils soient tous prêts à saisir toute la responsabilité à laquelle il faut associer le savoir. La morale est première ; sans elle la science constitue avant tout un risque, en particulier sur notre jeunesse. Seul l’éclairage de Dieu garantira le bon usage du savoir tant désiré. Penses-tu que tous nos paroissiens sont à-même de rester dans la vertu lorsqu’ils seront au contact des mirages que proposent certaines branches si récentes de l’histoire humaine ?

─ Nos concitoyens sont de bons chrétiens, soucieux des valeurs de l’Evangile. Sans instruction, ils ne sont que des perroquets imitant sans comprendre la parole divine. Je veux parier, avec mes collègues du Grand Conseil, sur la généralisation de l’instruction publique et la montée en puissance de notre jeunesse dans la construction de l’avenir de notre commune, mais aussi de la région et du pays. Sans cet élan, mes concitoyens et tes paroissiens seront les esclaves des nouveaux maîtres du pays. Nos grands parents ont perdu la guerre du Sonderbund, la sécession n’est plus une possibilité raisonnable.

─ Si je ne te connaissais pas, je pourrais croire que les positivistes et les protestants ont noirci ton âme.

─ A Doussine et plus loin dans la vallée, les fruits de la science ont mûri. Ils ont permis une amélioration de la qualité de vie et promettent des revenus impensables il y a peu.

─ Les marchands du temple se reproduisent tant qu’ils peuvent. Ils n’ont de cesse de jouer les thaumaturges alors qu’ils ne sont que des bateleurs et des jongleurs. Leur habileté est à la hauteur du danger que représente l’oubli de Dieu et de son Eglise. Seul le Pape est infaillible ; il est le seul à pouvoir soumettre à la question ce que la science appelle le réel.

─ C’est vrai, Curé, que tu me connais bien et que je mets le catéchisme au premier rang des enseignements de la vie. Mais je veux te dire que l’avancée de l’école est inexorable et qu’il faut donc la modeler plutôt que de l’abandonner à d’autres maîtres qui ne reconnaîtront que les leurs. Il n’y a plus de choix te dis-je, il s’agit de mettre l’école au service de nos valeurs, et vite. Formons tous nos jeunes, nous en perdrons peut-être certains, et alors ? Sinon nous les perdrons tous.

─ Je crois entendre un libéral. Es-tu devenu libéral, François ?

─ J’ai simplement eu la chance de bénéficier de la protection de mon oncle Laurent qui a tout fait pour que je puisse faire quelques études. Aujourd’hui j’appartiens au cercle fermé des personnes qui décident et qui construisent l’avenir du pays.

─ Laurent Zabert a perdu la raison depuis longtemps, je prierai Dieu qu’il te protège d’un destin aussi funeste.

La commune de Taney regroupe neufs villages sur un territoire d’un peu plus de cinq mille hectares exposés au sud. Près de mille cinq cents habitants vivent à  Taney en l’an mille neuf cents ; les trois écoles délivrent, de la Toussaint à l’Ascension, leur enseignement à la ribambelle d’enfants que compte la commune. Les instituteurs locaux manquent ; les régents sont quelques fois des « étrangers » nés à quarante kilomètres à la ronde. Heureusement, Monsieur le Curé fait bonne garde et préside la commission scolaire ; les valeurs catholiques sont bien protégées. Les autorités civiles sont acquises au clergé du fait qu’elles sont issues des mêmes familles que les pères, les frères ou les abbés. L’école est bien gardée et permet un contrôle social quasi complet.

Lorsqu’Adrien entre à l’école de Saint-Laurent, il a sept ans et en paraît trois de plus ; c’est le plus grand des petits nouveaux. Il a la mine sombre et méfiante. Cela fait quelques mois que sa grand-mère le menace des pires sévices de son frère le régent Edouard Albi qui fait la pluie et le beau temps à l’école de Saint-Laurent ; et pour Adrien, ce sera la foudre c’est certain.

─ J’ai parlé de toi à l’oncle Edouard, il m’a dit qu’il en avait dressé de plus irréductibles que toi, Adrien.

─ Je ne veux pas aller à l’école, grand-maman. A quoi ça sert ? Tu dis toujours que je suis bon à rien. Et puis Frasie… enfin, maman même si elle n’est pas ma maman, dis qu’il faut que je travaille, pas que j’aille à l’école. Elle dit que c’est pour les intelligents et que moi je n’ai du tout d’intelligence, que j’ai juste de la méchanceté.

─ Tu dois aller à l’école pour apprendre à compter. Et puis les régents t’apprendront aussi la politesse et le curé te fera entrer le catéchisme.

─ J’veux pas aller à l’école.

 

*****

3.2

Le lundi 7 novembre 1898, Adrien et huit autres garçons de son âge étaient reçu par le régent Edouard Albi au bas de la rampe d’escalier donnant accès à l’annexe de l’hôtel des Alpes.

Un illuminé de la commune avait eu la vision du développement économique de la région au travers d’une nouvelle activité : l’accueil et l’accompagnement des sujets de Sa Majesté la reine Victoria. Les alpes présentaient deux atouts majeurs pour la grande bourgeoisie européenne mais surtout britannique : d’une part, l’aventure romantique et sportive en Europe au travers de la découverte et de la conquête de sommets encore vierges de toutes traces humaines et, d’autre part, un climat qui procurait un répit aux tuberculeux. L’idée était bonne, le tourisme ne connaissait pas encore son nom mais il était né et allait croître.

Lorsqu’en 1869 Laurent Zabert lance la construction d’un hôtel en pierre de trois étages et de deux annexes en bois prolongées dans leur façade sud par des galeries couvertes, il n’y a que son beau-frère, Victor Mahaut, pour le suivre. Si le bâtiment principal en imposait par ses dimensions et ses matériaux, il ne contrevenait pas trop au goût local. Par contre, les deux longères en madriers de mélèze avec leurs vérandas encourageaient les railleries les plus féroces ou les condamnations les plus définitives.

— Non seulement il est fou le Laurent, mais en plus il est arrogant ! Cette folie des grandeurs est une insulte aux traditions et aux bonnes gens d’ici. Je dirais même qu’il blasphème, persifla le vieux curé Faix.

L’entreprise se réalisa tout de même ; on n’arrête pas les fous et les visionnaires. Victor Mahaut n’était ni l’un ni l’autre, par contre il était un commerçant avisé et entreprenant. Il ne savait pas si messieurs les Anglais allait venir soigner leurs poumons ou leur spleen, mais il saurait exploiter le terrain et les bâtiments ; de plus, il avait un goût manifeste pour la distinction sans avoir toujours les idées et les pistes qui permettaient de sortir du vulgaire ou du commun. L’association avec le frère aîné de son épouse était une aubaine ; quelles que seraient les vicissitudes du projet, il avait l’intime conviction qu’il ne serait jamais terrassé ni perdant.

─ Les affaires sont les affaires et les liens de parenté peuvent les dynamiser ; ils ne doivent par contre jamais constituer une entrave. Il faut que tu saches Laurent que je viens dans ton projet si les trois bâtiments sont construits de manière à pouvoir leur changer aisément l’affectation.

─ Pas de problème, je sais que mon idée est bonne et elle marchera, Victor.

─ Elle est bonne, elle est bonne… pour toi bien sûr et peut-être pour moi aussi. Tu les connais les futurs clients fortunés ?

─ Ils sont là dans nos montagnes ou autour des grands lacs suisses et italiens, ils attendent que nous leur offrions les services selon leur rang et leur fortune. Ils viendront si nous leur proposons les conditions de vie qu’ils exigent ; notre contrée possède naturellement ce qu’il faut pour séduire les bronches dévastées comme les âmes exaltées.

─ Il n’empêche qu’elles ne sont pas encore là les âmes et leurs bronches et qu’il faudra prévoir une autre activité pour ces bâtiments.

─ Et c’est quoi ton idée ?

─ Tu as vu que l’Etat veut développer les écoles et notre commune de Taney est toujours plus peuplée. Il y a aussi les sociétés locales comme les fanfares et la chorale. Et puis un grand four banal pour des consorts ou même une boulangerie ou un magasin coopératif pourraient constituer une bonne affaire financière. Les banques prêtent plus facilement si le fruit est fait d’espèces sonnantes et trébuchantes.

─ Victor, tu vois petit ! Petites idées pour petites affaires. Mais je n’ai pas le choix et, de toute façon, mon idée est la bonne. Toi et moi seront satisfaits, il y aura l’argent et l’ouverture au monde. Chacun sa prospérité.

─ Il n’empêche…

Laurent Zabert et Victor Mahaut achevèrent leur projet en y mettant beaucoup de détermination et de sueur mais les Anglais firent défaut. D’importants concurrents bénéficiaient d’atouts pittoresques plus spectaculaires et surtout d’une population très déterminées et unies derrière des projets d’envergure. A Taney, il suffisait d’avoir une idée nouvelle pour qu’on l’assassine ou, au moins, qu’on la combatte. Ce n’était pas tant l’aventure qui gênait mais plutôt le fait qu’elle puisse se réaliser et apporter la fortune à l’aventurier. A Taney, l’union des forces a une vocation défensive ; on s’unit dans le malheur ou la souffrance et on se jalouse de tout avantage personnel. Contre la mort, il n’y a que la survie. Contre la vie, il y a la mort.

Laurent Zabert perdit sa fortune, sa famille et sa raison. Victor Mahaut séduisit les banquiers et évita la déroute. Victor Mahaut avait des bâtiments à rentabiliser : il sut convaincre qui de droit pour que certaines options évoluent vers d’authentiques besoins. Victor Mahaut était l’homme de la situation, celui qui avait prévu l’avenir et avait pris les bonnes dispositions avant le fou et le vulgaire.

Avec la transformation des annexes en école, Victor Mahaut se payait une réputation de progressiste et de pragmatique. Il accédait à la notabilité tant locale que régionale ; les différents cénacles de Doussine ne rechignaient pas à le consulter sur des projets où il n’entendait pourtant rien.

 

*****

3.3

L’annexe ouest regroupait les deux classes de garçons âgés de sept à quinze ans alors qu’au levant le bâtiment jumeau accueillait l’école des filles et un étonnant atelier d’apprentissage aux tâches ménagères. Les Anglais n’étaient pas arrivés jusqu’à Taney mais leurs idées positivistes avaient trouvé grâce chez quelques notables régionaux ; le rêve de Laurent Zabert n’avait pas été totalement stérile.

Au moment où Adrien entre à l’école de Saint-Laurent, le bâtiment central en moellons et portant l’enseigne peinte « Hôtel des Alpes » est habité au rez-de-chaussée supérieur par Victor et Stéphanie Mahaut et leurs, bientôt cinq, enfants. Le premier étage est occupé par Joseph et Marie – c’est pourtant vrai – Madrier ; ils n’ont pas d’enfant si ce n’est ceux des autres. En effet, ils sont tous deux issus de familles doussinoises proches des idées radicales de 1848 ; tous deux instituteurs, ils essaient  de relier les jeunes pousses de Taney aux savoirs modernes ; lui est le régent de la classe des garçons de douze à quinze ans alors qu’elle croit à une nouvelle
mission de la femme dans la société. Marie Madrier enseigne la tenue et l’économie du ménage aux filles que les parents envoient encore à l’école à treize ans. Le second étage sert de bureau et de salle de réunion pour le conseil communal Les combles et le grand cellier excavé sont exploités par Victor Mahaut qui a ouvert leur usage aux époux Madrier contre une ribambelle de menus services que les instituteurs n’avaient pas évalués à leurs justes valeurs. Victor Mahaut développe ses affaires dans l’économie financière comme il le fait dans une économie du troc ; quelle que soit la nature des échanges, il ne connaît que la musique bénéficiaire.

La classe des petits est tenue par le vieux régent  Edouard Albi. C’est peu dire qu’il est fermé aux idées radicales qui ont pourtant promu l’école au sommet des missions de l’état. Il est instituteur parce qu’il faut occuper la position. Il n’a jamais aimé les curés qui sont selon lui des imbéciles ou des arrivistes ; pourtant c’est avec eux, et avec eux surtout qu’il faut pactiser contre les idées nouvelles. Edouard Albi a été plus de trente ans le chef de l’exécutif local ; là encore, ce n’est pas tant le fait qu’il croyait aux vertus du système politique qui l’a conduit à exercer les plus hautes tâches citoyennes, non, c’est qu’il eût été insupportable que d’autres le fissent en laissant croître le doute et le désordre.

Lorsque les neuf nouveaux élèves furent renseignés et rangés selon la taille par le régent Albi, ils pénétrèrent dans la classe et furent installés, un par un, sur les trois bancs à trois encriers qui faisaient face à l’estrade qui permettait d’accéder au tableau noir et qui hébergeait, près de la fenêtre, un imposant et austère bureau. Adrien étant le plus grand sous la toise, il fut placé le premier, à la place qui faisait directement face au pupitre du maître de céans. Les rangs suivants accueillaient les vingt-neufs autres potaches, les plus âgés avaient onze ans et occupaient les bancs du fond et étaient disposés selon les résultats obtenus à la fin de la dernière année scolaire.

Il lui semblait reconnaître chacun mais n’en connaissait véritablement que quelques uns. Parmi ceux-ci un cousin de Saint-Laurent et une demi-douzaine de garçons de Ludanlaz. Dès la première pause récréative surveillée par le régent Albi, il vit défiler devant lui les plus âgés qui lui signifiaient qu’ils l’avaient en grippe et que, passé la vigilance de son oncle Edouard, il ne perdait rien pour attendre. Il avait toujours cru que l’école était encore pire que l’enfer de Frasie, il en était aujourd’hui certain.

Le retour à la maison fut en effet assez difficile. Les pièges étaient installés, Adrien semblait avoir le profil type du bouc émissaire sinon par sa taille. Les apprentis ratonneurs cessèrent assez vite leur formation sur Adrien. Quelques uns s’essayèrent avec un succès mitigé ; quand ils ont enfin réussi, à sept, à infliger quelques coups vicieux, ils comprirent qu’ils n’en feraient pas façon. Le regard d’Adrien était tel qu’ils sentaient monter en eux la crainte irrationnelle d’un prochain châtiment définitif ; lorsque, coordonnés par Albert Chastel, ils lâchèrent le corps d’Adrien, ils s’éloignèrent de lui comme d’un danger soudain, l’insultèrent et détalèrent à toutes jambes vers leurs refuges respectifs.

Adrien les maudit en silence et adopta une attitude de refus de ce qui s’était passé ; pour cela il mettrait tout en œuvre pour que cela ne se reproduise jamais plus. Le premier désir de vengeance s’effaçait derrière le besoin de déni. A table, sa grand-mère le questionna sur sa joue tuméfiée, il répondit qu’il avait chuté sur le retour de l’école ; il prit une bordée pour ce mauvais pas et la maudit elle aussi.

Le lendemain matin, il fit seul le chemin de l’école, tant à l’aller qu’au retour. La crainte qui s’était installées chez ces enfants paraissait s’incruster pour longtemps ; le guet-apens se retournait contre eux sous la forme d’une menace qui se contentait de les surveiller et de leur signaler sa présence. Le mutisme d’Adrien favorisait le
développement de cette menace patiente. Lorsque ce matin-là, Edouard Albi châtia son petit-neveu pour la seconde fois, Adrien lança un cri terrible qui glaça l’assistance. Le régent lui-même demeurait interdit devant l’horreur que portait cet appel ; peu habitué à ce genre de révolte, il se lâcha en assénant à ce héraut de l’enfer une gifle rédemptrice. Adrien ne bougea pas et Edouard Albi avait terriblement mal à sa main. Tous le comprirent : Adrien resterait maître de lui-même, aucun régent ne saurait le faire fléchir.

Edouard Albi n’avait jamais douté de rien et surtout pas de lui-même ; là, il ressentait une sorte d’abîme dans lequel il chutait sans toucher jamais le fond. Il ne mangea pas ce midi du 8 novembre 1898 ; les jours suivants ne virent pas revenir l’appétit mais une grande irritation. Il avait toujours considéré les époux Madrier comme des pignoufs instruits qui ne savaient même pas se reproduire ou pire, peut-être, ne voulaient pas d’enfants. Pourtant, le lundi 14 novembre, il demanda à Joseph Madrier un entretien particulier.

 

*****

3.4

─ Oui, je l’ai entendu…

Après un long silence, le jeune instituteur poursuivit :

─ … je vous ai vraiment méprisé lorsque ce cri inhumain, ou plutôt non humain, a déchiré l’air. Toute la classe a cessé de respirer. Je n’ai pas osé venir vous dire mes quatre vérités.

─ Cet enfant, le petit-fils de ma sœur, n’est pas comme les autres. Sa mère est décédée en le mettant au monde, son père est un être fruste qui n’entend rien à l’éducation sinon qu’il croit que le châtiment corporel suffit au dressage des jeunes pousses. Sinon, il n’est entouré que de femmes savantes si j’ose la référence. Ma sœur est une sotte mais c’est une Albi.

─ Comment s’appelle-t-il ?

─ Adrien. Adrien Waldo.

─ C’est le grand ténébreux qui se tient toujours à l’écart des autres ?

─ Se tient-il à l’écart ou sont-ce les autres qui l’excluent. En fait, il me semble qu’ils en ont surtout peur.

─ Et vous-même ?

─ Depuis mardi dernier, je ne sais plus très bien ce qu’il faut penser. La nuit j’appréhende la venue du sommeil ; les cauchemars hantent mes nuits, ce cri je l’entends sous de multiples formes toutes aussi terribles et vindicatives les unes que les autres. Ce n’est plus Adrien qui crie, non ce sont des cohortes d’êtres plus ou moins monstrueux qui me réclament des comptes.

─ Les reconnaissez-vous ces spectres qui vous rendent ces funestes visites ?

─ Oui… oui et non. C’est comme à carnaval, on connaît mais on ne reconnaît pas.

─ Ont-ils quelques raisons de vous harceler ainsi ?

─ De leur point de vue ils ont quelque objet de me tenir rigueur de certains jugements que j’ai pu soutenir ou exécuter. Ils n’ont jamais compris vraiment la puissance vertueuse de mes actes ; aujourd’hui ils se liguent pour habiter mes nuits et altérer ma pensée.

─ Vous savez bien Edouard que ces fantômes n’existent pas…

─ Et pourtant ils sont là !

─ Je crois que c’est votre conscience qui s’éveille et qui doute enfin.

─ Ce cri… et puis ce regard que je n’arrive plus à affronter depuis. Pour toute réponse, je n’ai rien trouvé de mieux que cette gifle dérisoire, ridicule.

Edouard Albi baissa la tête, effondré ; il paraissait tout à coup si vieux que Joseph Madrier eut envie de le soutenir. Cet homme représentait à peu près tout ce qu’il abhorrait chez les êtres humains et là, soudain, il était tenté par la pitié. Il se retint et susurra :

─ Vous êtes-vous ouvert à votre dame ou  à …

─ …jamais ! Ni à elle ni à quiconque, pas même à mon cousin le curé Adolphe Faix.

─ Alors pourquoi moi ?

─ Parce que vous êtes trop vertueux pour me trahir. Vous ne m’aimez pas mais vous êtes plus loyal que quiconque dans tout Taney. Un ennemi comme vous vaut tous les pleutres qui s’amassent dans le cercle de mes amis. J’ai renoncé très jeune à être aimé et Adrien Waldo, mon petit-neveu, a pris la même résolution mais a choisi un autre chemin.

─ Et à votre sens, quel chemin a-t-il emprunté ?

─ L’instinct. Une sorte de voie sauvage où rares sont les rencontres et où les dangers ne tiennent qu’à vous-mêmes. Du manque d’amour j’en ai fait une guerre contre tous et n’ai eu de cesse de dominer gens et situations. De ce même manque d’amour, Adrien en fait une guerre contre tous et n’aura de cesse de se soustraire à la tyrannie des hommes et des circonstances. Ce sera difficile pour tous ceux qui l’approcheront de quelque manière que ce soit.

─ Attendez-vous quelque aide de ma part, si vous me permettez cette audace ?

─ Avant notre conversation, je n’attendais rien de vous sinon que vous m’entendiez et taisiez tout de ma confession. Et puis, je me dis que vous pourriez m’apporter votre éclairage sur deux points qui me torturent l’esprit. Seriez-vous prêts à vous engager sur mes demandes ?

─ Vous me piquez au vif, Edouard. Je ne suis pas assez fat pour croire que je puisse vous être d’un quelconque secours ; pourtant je suis trop curieux de l’humain pour décliner votre offre. Alors, disons que je m’engage à entendre vos demandes et à faire tout mon possible pour les satisfaire. Etes-vous prêt à envisager un accord de cette nature ?

─  Il n’y a pas d’alternative. Je souscris à la proposition de contrat.

─ Allons-y !

La première demande concernait Adrien. Edouard Albi souhaitait que Joseph Madrier prenne dès le lendemain les rênes de la scolarisation de son petit-neveu ; il suivrait un programme normal selon son âge, mais dans la classe des douze à quinze ans conduite par Joseph Madrier. Edouard se chargerait de faire taire les notables et les grincheux dans les premiers mois de la mesure. Par ailleurs, il exigerait de sa sœur Marguerite et son neveu Alfred qu’ils fassent le nécessaire pour que Joseph puisse décider de l’orientation professionnelle d’Adrien. Joseph remercia son aîné de la confiance qu’il lui accordait mais que sa nomination à Taney n’était pas définitive. Edouard Albi bomba le torse et s’engagea à corriger au plus vite la situation. Ils scellèrent ce premier pacte par une poignée de main solennelle.

Le second point était plus flou. Edouard songeait à une porte de sortie honorable et se proposait de renoncer rapidement à sa fonction. Il souhaitait introniser un jeune instituteur qu’il considérait comme son fils spirituel. Pour l’instant, il avait trouvé une place de régent dans un village à quelque trente kilomètre de Taney. Edouard avait besoin du vote de Joseph et de Marie Madrier pour faire passer son candidat à sa propre succession. Joseph se montra offusqué par la manigance et exigea de pouvoir auditionner ce jeune confrère. Edouard refusa et pria Joseph de lui accorder sa confiance de manière aveugle. Joseph considéra finalement que n’importe quel jeune confrère ferait un meilleur pédagogue qu’Edouard Albi et que, dans le fond, il pouvait bien courir le risque. Cette fois-ci, ils se donnèrent l’accolade.

─ Je n’aurais jamais imaginé que l’étrange invitation que vous m’avez faite pût déboucher sur de tels concerts. Je suis abasourdi, un peu gris ; j’espère que le réveil sera à la hauteur.

─ Je n’étais pas porteur d’une ambassade, je recherchais un baume à mettre sur la blessure que le cri d’Adrien a ouverte. Croyez que je n’en reviens pas encore de nos traités.

─ Quel sacré gamin tu fais, Adrien !

*****

À suivre…

20 août 2012

Chapitre 2

Publié par rideaurouge dans Adrien

2.1

— Adrien ! beugla la marâtre, je ne veux pas te voir près du bébé. Je dirai tout à papa, tu entendras à nouveau siffler les verges de poirier.

Marguerite Waldo n’avait pas attendu longtemps pour repourvoir son fils aîné d’une nouvelle épouse. Il n’était pas vraiment futé l’Alfred, à l’image de feu son mari, « qu’il aille au diable celui-là. ! ». Avec la dote laissée par Hortense, le parti de son fils faisait un peu plus envie. Marguerite contacta sa cousine en second dont la cadette avait coiffé Sainte Catherine il y a quelques années déjà. La mégère répondait au doux prénom d’Euphrasie mais n’avait aucun lien de parenté avec la joie ou la gaieté. Malgré les neuf cents toises de vignes en un seul tenant, les bornes de l’alpage de Larzelon, les poses de jardin de Plan-Joie et du Pré-d’Albi, un quart de mayen de printemps, le laideron était une chipie que tous les mâles fuyaient sans calcul. La « Frasie » s’entendrait avec Marguerite car bon sang ne saurait mentir, disait-on. A la Saint-Jean de 1894, la fortune d’Euphrasie s’unit, en justes noces, aux misérables lopins d’Alfred Waldo et ce pour le plus grand désespoir du jeune Adrien.

Le géniteur se mit aux ordres de Marguerite et de Frasie et fit ce qu’on attendait de lui lorsque les calendriers liturgique de Monsieur le Curé et hormonal de la sage-femme l’indiquaient. Devant ses femmes tyranniques, Alfred tentait de sauver son orgueil de mâle dominant dans les séances des nombreuses associations locales ou par l’exercice d’un autoritarisme sauvage dans l’éducation de son fils aîné.

Les deux furies détestaient Adrien ; comme elles n’avaient aucune raison particulière de le haïr, elles le faisaient avec zèle. Il n’y avait que la jeune Césarine pour prendre la défense du petit mais elle ne pesait pas lourd face à sa mère et à sa belle-sœur ; Alfred avait dû bricoler une chambrette dans la grange qui jouxtait l’appartement.

Chacun estimait que le rudimentaire plancher qui séparait la chambre de Césarine de l’étable constituait un avantageux système de chauffage. Son avenir de vieille fille était quasi garanti : aucune fortune promise pour une fille cadette sans talent ni méchanceté. Elle bénéficierait du gîte et du couvert en contrepartie de l’accomplissement des tâches de bonne à tout faire à la maison et de journalière aux vignes et aux champs. Césarine était une Waldo, Marguerite et Frasie étaient des Albi ; cela suffisait à justifier toute la différence de traitement. Les Waldo étaient serviles, alors il fallait les utiliser. Adrien avait probablement tiré du côté de sa mère, une Duroc ; autant dire qu’il n’y avait plus personne pour s’inquiéter de l’enfant. En effet, la mère d’Hortense avait travaillé comme lingère dans une riche famille patricienne du chef-lieu Doussine ; le fertile patricien l’avait fécondée par mégarde et n’avait pas reconnu l’enfant – il faut dire que c’était une fille ; par contre il l’avait gardée à son service contre l’avis de son cousin l’évêque de Doussine et la gratifiait parfois de salaires extraordinaires qu’elle utilisait à l’achat de petits lopins de terre sur le territoire de la commune qui l’avait vue naître. Les Duroc ne voyaient pas d’un très bon œil cette fille-mère qui ne faisait pas pénitence et qui achetait de la terre qu’eux-mêmes étaient incapables d’acquérir. Non, les Duroc avaient bien coupé les ponts avec la mère d’Hortense et, à plus forte raison, avec son petit-fils à l’avenir incertain.

Frasie donna naissance le 2 mai 1895 à une petite fille qu’on baptisa du prénom d’Angèle à qui on associa Louise et Joséphine pour faire bon poids du côté des saintes protectrices. Pour Adrien, le long et absurde calvaire avait commencé.

 

*****

2.2

Il n’y coupa aucunement. Lorsqu’Alfred revint des ses journées de taille pour la famille Loup, il prit le faisceau de badines et fouetta Adrien sans mots dire. C’était la première fois qu’Alfred battait son fils de façon préventive ; il savait que sa mère et sa femme allait se plaindre d’Adrien qui ne fait que le mal, qu’ensuite elles déploreraient la manière laxiste qu’il avait d’éduquer son fils et qu’elles lui feraient le récit des pires sévices que cet enfant d’à-peine cinq ans fomentait pour éliminer sa nouvelle fratrie – puisque Frasie allait accoucher d’un second enfant avant l’été ; il savait aussi que de guerre lasse, il se résoudrait à les faire taire en frappant sans passion cet enfant inquiet certes mais plutôt discret. Il battit l’enfant longuement et de telle manière que chacun comprenne que lui seul avait décidé de ce qu’il y avait à faire et qu’il n’était pas opportun, désormais, de le harceler avec quelque plainte que ce fût. Il alla tout de suite au cellier et soutira un grand godet de piquette au grand tonneau du fond, puis un second et un troisième.

Ce samedi 7 mars 1896 restera à jamais gravé dans les chairs et l’esprit de l’enfant comme le jour de la rupture définitive d’avec les valeurs qu’il n’aurait pas choisies de son propre chef. De fait, après les premiers cris provoqués par la peur et les brûlures infligées aux cuisses par les coups secs des baguettes de poirier, Adrien serra les dents et se jura de ne plus jamais gémir lors de ces bastonnades, et il y en eu de nombreuses. La jeune Césarine avait tenté de parler à son frère de ces rossées rituelles et de son incompréhension quand à leurs motifs. Il ne répondait jamais, alors elle essayait de capturer son regard pour chercher une réponse qui ne viendrait pas par la parole ; une fois il croisa le regard de sa sœur et dit en haussant les épaules : « Je n’ai rien contre lui, c’est juste mon boulot ».

 

*****

2.3

Tandis que les naissances se succédaient à un rythme annuel, Adrien se développait physiquement de manière extraordinaire. Ses cinq demi-sœurs n’étaient pas dotées d’une santé adaptée aux conditions de vie rude de la famille Waldo. La quatrième née avait succombé à une pneumonie deux jours avant son second anniversaire. Frasie protégeait plus que de raison les survivantes Angèle, Adrienne, Amélie et Adèle surtout depuis le décès d’Anastasie; pourtant, elle ne cessait de pester sur le fait qu’elle n’ait pas encore conçu de garçon. Il fallait assurer la lignée et la continuité des biens ; ce garçon qui ne venait pas semait la discorde dans le couple, la douairière se chargeant de souffler le chaud et le froid et d’alimenter la controverse sur la responsabilité de chacun.

Frasie était la seule à n’avoir pas enfanté de mâle et cela affaiblissait sa position. Marguerite avait mis au monde Alfred et Basile, Alfred avait fécondé sa première épouse pour donner naissance à ce maudit Adrien qui risquait de revenir en grâce s’il demeurait sans concurrence. Si les haines sont souvent tenaces, la nécessité peut parfois exiger des arrangements improbables. Lorsqu’elle en parla à son grand oncle le chanoine Louis Albi qui avait été missionnaire au Rouanda puis à Formose ; le cordelier l’orienta vers la prière assidue que pouvait accompagner certaines recettes de tord-boyaux à la posologie païenne. On l’a vit plus souvent à la chapelle de Chechon dédiée à la Sainte Famille ; de même, elle courut sur les chemins de croix de la contrée. Rien n’y fit, elle ne connut plus de grossesse et dut se résoudre au combat frontal avec Adrien qui n’en demandait pas tant.

*****

À suivre…

12 août 2012

Chapitre 1

Publié par rideaurouge dans Adrien

1.1

Adrien n’avait jamais eu de chance et n’en avait donc jamais ressenti le manque. Cela ne l’incommodait nullement. Adrien ne connaissait pas la notion de fortune ; il s’était construit autrement.

Lors de l’une de ses chasses nocturnes, il avait été surpris par un jet de pierre surgissant du défilé inamical de sapins en habits de deuil qui longeaient la ligne de crête du talus escarpé qu’il arpentait. Malgré ses sens en éveil, l’effet de surprise le jeta à terre, le canon du fusil pointé vers les austères épicéas ; il glissa quelques mètres jusqu’à ce que ses jambes rencontrent, puis étranglent le tronc d’un jeune mélèze effronté. Tendu à l’extrême, il attendit que les gravats qu’il avait dérangés retrouvent leur sommeil erratique. Il avait déjà compris que l’incident ne relevait pas d’un fait naturel – que les pierres roulent sur ces pentes, il n’avait rien à redire, mais qu’elles volent, cela sentait l’intervention humaine. Il n’eut pas le temps de parcourir l’inventaire des villageois capables de jouer les lance-pierres qu’il entendit un grand rire débonnaire qui se moquait :

— Voilà bientôt une minute depuis l’éboulement et tu n’as pas encore identifié la cause. Tu vieillis ou tu as faim. Monte ! Je tranche le pain et le fromage.

Adrien était resté encore un instant plaqué au sol : avait-il vieilli ou avait-il faim ? Ni l’un ni l’autre vraisemblablement. C’était Jérémie, simplement.

Il escalada aisément la cinquantaine de mètres qui le séparaient de Jérémie. Il le trouva assis sur une grande pierre légèrement inclinée. Deux quarts de pain de seigle reposaient sur un torchon de lin blanc, des copeaux grossiers d’un fromage local vieilli s’égaillaient anarchiquement sur le textile et la roche ; Jérémie tendit au chasseur l’une des deux lanières de viande salée et séchée qu’il avait extraites d’une besace maculée de tâches de graisse. Après une courte hésitation, Adrien saisit l’offrande et commença :

— Avec toi, c’est toujours…

— Laisse tomber ! Ce mois de mai est trop frais ; ces quelques vivres nous réchaufferont le corps, j’ai un barillon de vin blanc qui saura assouplir les âmes.

La petite taille de Jérémie contrastait avec la stature imposante d’Adrien ; les regards aussi détonnaient chez ces deux hommes que les abîmes de l’âme unissaient pourtant.

Adrien inspirait immédiatement la crainte, le danger, la folie presque. Il imprimait sur chacun le sentiment d’être en présence d’un animal sauvage blessé ; sa présence inquiétait tant ses comportements paraissaient dictés par une combinaison aléatoire d’humeurs indomptées. Il était à la fois l’étranger et l’indigène : une menace, mais une menace légitime. « Moins on le voit, mieux on se porte » semblait l’aphorisme dominant qui autorisait toute échappatoire. Dans le rapport direct, c’était plutôt le « ne t’énerve pas Adrien, oui Adrien, d’accord Adrien » qui s’imposait.

C’était évident, Jérémie aimait ses congénères et le faisait savoir. On se demandait parfois où il pouvait bien aller chercher certaines idées plutôt étranges ; ses comportements aussi ont quelque chose de différent, d’insaisissable, mais par contre, quelle aptitude aux relations humaines !

Les villageois hésitaient en permanence sur la manière de considérer tant Jérémie qu’Adrien. Les mieux disposés les considéraient comme des passeurs, d’autres comme des originaux, certains encore comme des âmes funestes. Adrien était souvent dépeint en combattant dangereux alors que Jérémie faisait figure de gentil farfadet. Personne ne connaissait vraiment leur terrain de jeu : la nature la nuit.

— Tu déranges le gibier, Jérémie.

— Je le dérange, dis-tu ? Et toi, tu le tues !

— …

— En fait, je dérange le chasseur mais pas le gibier, tu le sais bien.

Jérémie souriait de sa réplique. Il n’avait pas toujours cette vivacité d’esprit qui permettait de donner à ses interlocuteurs une réponse cinglante qui traduise et l’originalité et la pertinence de son point de vue. Il prenait généralement le temps de convaincre pas à pas. Il considérait que sa patience constituait à la fois sa force et sa faiblesse.

— Je ne chasse pas pour le plaisir, relança Adrien. Tu connais ma situation, c’est une question de survie.

— Je ne crois pas que cela soit par nécessité, ni par plaisir d’ailleurs. Tu en as les dispositions et tu les as développées en savoir-faire. Je pense que c’est en effet la meilleure réponse que tu puisses donner aux besoins des tiens. Je n’ai pas ces dispositions-là, mais j’en ai d’autres, j’espère.

— Il n’y a jamais rien à espérer… lança soudainement Adrien dans un réflexe de fauve guettant l’inattention de la proie.

— C’est vrai ! C’était plutôt une façon de me rassurer.

— Tes qualités sont indiscutables. Tout le monde t’accorde sa confiance ; tu es garde-champêtre, garde des eaux, maître d’alpage, métral des grandes familles bourgeoises de la ville.

— Tout ce que personne ne veut faire. Nos concitoyens aiment s’adonner aux petites tricheries mais exigent qu’autrui ne triche pas trop à ses dépens. Il leur faut un gendarme, mais pas trop près.

— Qui d’autre que toi, Jérémie, pour tout voir sans rien prendre ? Une sorte d’idiot utile.

— Comme je le sais, je suis affranchi de toute illusion sur ce que je suis. J’aime ce que je fais ; et puis ma vanité, peu gourmande,  y trouve également sa pitance. Tu es le chasseur, je suis le berger ; le territoire est assez grand pour que nous trouvions chacun notre champ d’honneur. Gibier et cheptel sont en suffisance et peuvent le demeurer si chacun accomplit son destin avec rigueur et responsabilité.

— Parce que tu y crois ?

— Il n’est pas nécessaire de croire, il faut montrer l’exemple et expliquer et expliquer encore. On me dit chanceux, on croit que tout va bien pour moi ; j’attends peu, alors ce qui advient marque les esprits bien plus que le travail qui le sous-tend.

— Ainsi la chance, c’est du travail qu’on ne veut pas voir ? risqua Adrien.

Jérémie saisit le barillon de vin, le porta à ses lèvres et leva le coude. Il essuya sa moustache avec la manche de sa veste et tendit le récipient en bois à son compère.

— La chance… et son pendant, voilà de beaux masques, et pratiques en toute circonstance. Il suffit que l’un réalise quelque chose d’exceptionnel sans qu’on veuille lui accorder un quelconque mérite et voici qu’il a eu « beaucoup de chance ». Ou alors, tel autre manque le minimum sans qu’on veuille l’accuser de démériter et voilà qu’il « n’a pas eu de chance ». En fait, la chance sert à normaliser l’exceptionnel autant qu’à moraliser l’inavouable. Toi, Adrien, tu n’as jamais appris à te cacher ni à t’exhiber ; alors la chance ne t’atteint pas. Je t’envie pour cela.

— C’est vrai, je ne comprends pas très bien toutes ces simagrées autour de la chance et de la malchance. Toi-même, tu ne sembles pas marcher à ces foutaises ?

— Et pourtant je ne suis pas totalement débarrassé des oripeaux de la superstition. Bien sûr, mon cerveau rejette l’usage de ces masques, mais les émotions les plus fortes et parfois les plus belles se parent encore du sentiment d’élection. A quarante-six ans, je glisse encore parfois vers l’agrément facile et ça n’est, ma foi, pas déplaisant.

— C’est comme dormir ou plutôt rêver dans son sommeil, ça ne compte pas.

— Il ne s’agit pas de compter mais de connaître et reconnaître.

— Tu parles comme Ludivine.

— Ta femme est exceptionnelle et ça n’est pas une question de chance.

Ils choyèrent le silence qui s’ensuivit. Jérémie regroupa le reste de nourriture dans les diverses besaces, vérifia la fermeture du petit baril et plaça dans son sac à dos chaque pièce de manière rendre la charge la plus confortable possible.

Adrien balayait du regard la grande ravine où il avait été surpris. Rien ne bougeait et pourtant son oreille percevait l’activité des noctambules. Jérémie lui mit la main sur l’épaule et il sursauta ; c’était la seconde fois en quelques heures… Il se tourna vers lui et se serrèrent la main longuement ; l’un pour dire « je suis toujours là, attentif », l’autre pour murmurer que « cela n’a aucune espèce d’importance ». Chacun s’en retourna à sa destinée.

 *****

1.2

Deux jours après un Pâques au tison, ce petit matin du 31 mars 1891 est sec et polaire. Les lourds socques du curé brisent les glaces qui servent de fourreaux aux quelques végétaux hardis qui piaffent dans la longue attente du réveil printanier ; les craquèlements résonnent dans l’air cristallin de la nuit agonisante.

Alfred Waldo courut au devant du ministre du culte :

— Monsieur le Curé, soyez le bienvenu… si j’ose dire.

— Une naissance et un décès a tenté de me dire le rejeton de ce maudit sacristain. Qui a survécu ?

— L’enfant, c’est un garçon.

— A la bonne heure ! La vieille matrone a bien travaillé. Sais-tu si elle l’a déjà baptisé, par précaution ?

— Qui ?

— La sage-femme a-t-elle pris la précaution de baptiser l’enfant au cas où ? Je vois que le catéchisme ne t’a pas fait grand effet. Laisse-moi passer gros dadais, je verrai avec les femmes.

L’abbé pénètre dans l’obscure demeure et guide ses pas vers la pièce d’où lui parviennent les cris énergiques du nouveau-né et les litanies somnolentes de quelques femmes. La marche qui l’a  conduit de sa cure mal isolée jusqu’au lit de la défunte parturiente l’a réchauffé un peu. Les pieds transis, il avait sacré tout au long du chemin qui descend  vers le hameau de Ludanlaz et pesta d’avoir négligé pareillement l’entretien des ses ongles.

Les cierges disposés dans la pièce lui évoquent une mise en scène inspirée des tableaux de Georges de La Tour. « Y aurait-il du sacré dans cette scène somme toute banale de la cohabitation entre la vie et la mort ? » se demandait le prêtre. Il n’eut pas le temps d’y répondre que les quatre femmes accourent vers le représentant de Dieu. Comme il se doit, la matrone faisant office de sage-femme précède Marguerite Waldo, la mère d’Alfred, puis suivent deux voisines, l’aînée précédant une plus jeune et plus décharnée. La cire des bougies bon marché tente vainement de recouvrir l’odeur aigrelette des vivants et les miasmes fades de la mort.

Les objets du culte prêts, Monsieur le Curé délivre le laissez-passer vers l’au-delà à cette jeune femme qui a donné la vie en perdant la sienne. L’Extrême-onction administrée, l’officiant rejoint Alfred, veuf et père à la fois depuis quelques heures. La cuisine est encore bien chaude, elle a  servi toute la nuit. Alfred Waldo est assis en bout table comme il sied au maître de céans, sa jeune sœur s’affaire autour du brasero ; à l’entrée du ministre, les ouailles lui rendent grâce et se confondent en courbettes obséquieuses.

— Ca va… ça va ! leur dit l’abbé tout en les bénissant distraitement de sa main droite. Je boirais bien quelque chose de chaud.

— Il y a du lait coupé à l’eau, M’sieur le Curé, poussa timidement Césarine.

— Est-ce que tu as du vin des accouchées aux épices ?

— Non, nous ne sommes pas assez riches. Vous croyez que cela a à voir avec ce qui est arrivé à Hortense ? répliqua Alfred.

— Le Seigneur a rappelé ta femme parce que c’était sa volonté et non pas parce que tu as manqué aux conseils de notre évêque. Tu n’es pas loin du blasphème. Je veux te voir au confessionnal avant la messe des funérailles qui aura lieu jeudi matin ; nous serons le 2 avril.

— J’ai un peu de piquette de l’automne dernier, elle n’est pas mauvaise.

— Garde-le ton merveilleux nectar ! Césarine, finalement je prendrais bien ton bol de lait tiède.

Alors qu’il porte le bol à ses lèvres, il se ravise et lance :

— Comment vas-tu t’y prendre avec cet enfant ? Et comment va-t-il s’appeler d’ailleurs ?

— Adrien, comme notre père.

— Soit ! Mais ça ne suffit pas. Il a besoin d’autres prénoms – au moins un – pour être bien protégé ; un saint ne suffit pas toujours.

— Oui, oui, c’est prévu ! Basile, comme mon frère qui sera le parrain. Et aussi Charles, comme mon parrain à moi.

— On reste dans la famille…

— La mère pense que c’est bien. Comme c’est elle qui élèvera le petit, ce sera bien comme ça.

— Je me disais bien que ce n’était pas avec toi que je devais parler. Je verrai Marguerite après l’enterrement.

 *****

À suivre…

24 juin 2012

Neuvième…

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras,

Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages.

Que m’importe, après tout, ce qu’il y aurait dedans,

Je te reconnaitrai à lire ton visage.

Il y a tant et tant de temps que je t’attends. »

« Quand viendra ce jour-là, sans passé, sans bagages,

Nous partirons ensemble vers un nouveau printemps

Qui mêlera nos corps, nos mains et nos visages.

Il y a tant et tant de temps que l’on s’attend.

A quoi bon se redire les rêves de l’enfance,

A quoi bon se redire les illusions perdues ?

Quand viendra ce jour-là, nous partirons ensemble,

A jamais retrouvés, à jamais reconnus.

 

Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras,

Il y a tant et tant de temps que je t’attends… »

 

L’i-pod branché sur le système audio de la décapotable délivrait sa musique selon une combinaison aléatoire. Aux premières notes de Barbara, Jérémie avisa une petite venelle latérale qui pénétrait un champ d’oliviers ; il suivit son cours sur une centaine de mètres et arrêta le véhicule sous la protection des arbres plus que centenaires. Il pria Mathilde de faire redémarrer la chanson, augmenta le volume et ferma les yeux en saisissant la main gauche de sa complice.

Lorsque la musique céda la place à la suspension, il coupa l’alimentation du diffuseur et demeura silencieux. Il commençait à faire chaud, bientôt les vieux arbres fruitiers ne pourraient plus contenir la grande brûlure solaire hégémonique. Dans cette fournaise, tout le vivant se taira de peur d’attiser la colère de Phœbus, le couvre feu sera installé et gare aux retardataires. Jérémie déposa délicatement la main de sa compagne, mit le contact et ramena le bolide sur la route principale qui faisait cap au sud et promettait le gîte et le couvert à qui la suivrait sur cinquante-neuf kilomètres.

Promesse tenue. Sous les arcades bordant la petite place réservée aux seuls piétons, le restaurant de l’hôtel de charme avait installé quelques tables à l’attention des aficionados des terrasses et des adeptes du « voir et être vu ». Jérémie et Mathilde étaient les seuls chalands du jour ; les bouteilles d’eau vides indiquaient qu’ils se prémunissaient avec zèle de toute déshydratation. Il partagea les dernières gouttes de vin puissant à la robe rubis profond, la demi-bouteille rejoignit les magnums d’eau asséchés. Alors qu’il portait la coupe aux lèvres, elle changea le cours de la conversation :

─ Voilà deux jours que nous avons quitté Edouard et son havre.

─ Oui ?…

─ Je crois que j’aurais pu y demeurer toujours. Nous y avons passé trois nuits avant de prendre la route du sud. Crois-tu qu’il aurait été possible d’y demeurer plus longtemps dès lors que nous n’avons, me semble-t-il, aucune échéance qui soit ? J’ai assez d’argent avec nous pour assurer le prix de notre entretien. Et puis, tu paraissais être chez toi.

─ J’y suis bien, c’est vrai. C’est le lieu qui m’a préparé à ta rencontre, comme la maison de ma mère demeure le lieu qui m’a préparé à la vie. Ils représentent une géographie confortable ou, comme tu le proposes, des havres où l’on vient se ressourcer, se reconstruire parfois. On ne rentre pas au port pour partir à l’aventure mais pour la terminer. Je t’ai longuement entretenu du nid primaire qui s’est imposé à moi, je souhaitais que tu fleures le refuge que j’ai tenté de choisir. Aujourd’hui je ne rêve que d’être chez nous. Les refuges ne répondent pas à mes aspirations, ils m’aident, simplement, à les formuler. Me comprends-tu ?

─ Je n’avais pas réglé ma lorgnette sur cet angle. Présenté comme cela, je comprends que tu ne désires pas que nous nous installions sur nos territoires d’avant la grande découverte. L’invitation de Barbara ce matin, « Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages… », s’adresse autant à toi qu’à moi, c’est en quelque sorte l’amour qui nous invite, nus.

─ Merci d’agencer les mots pour nous. Donnons-nous l’un à l’autre, mais nus. Nus de tout passé, nus de tout asile, nus de tout espoir comme de toute résignation ; nus !

Elle prit son verre et constata qu’il était vide.

─ De l’eau ou encore un peu de vin ? demanda aussitôt Jérémie.

─ Je prendrais bien un peu de vin si tu en prends aussi. Crois-tu qu’ils en offrent à la vente au verre ?

─ Peut-être pas le même, mais ils proposent probablement de ce sacré breuvage sous un autre format. Je vais voir, dit-il en conduisant ses pas à l’intérieur de l’établissement.

Il revint une poignée de seconde plus tard en s’écriant :

─ Ils ont ouvert une bouteille du même breuvage. J’ai demandé une carafe d’eau fraîche.

Elle sourit de tout son corps assoupi par l’indolence du moment.

La veille, ils avaient échangé avec Edouard sur la question de leur disparition à tous deux. Leur hôte prétendait que la préservation de leur amour était liée à la rupture totale d’avec ce qui témoignait encore de leurs identités séparées ; la réalisation de l’œuvre était soumise à la mort symbolique de ses constituants. Edouard connaissait le réseau qui leur permettrait de disparaître de tous les registres administratifs quels qu’ils soient. Prise par le charme d’une échappée belle allégorique, Mathilde s’était enthousiasmée pour la voie radicale. Jérémie avait, dans un premier temps, soutenu Edouard dans sa démonstration.

Devant la tournure magique de la conversation, il s’opposa avec force à la réalisation du projet de son ancien maître. Il prit la position de la vie contre les projections, contre les organisations, contre les projets exclusifs ; il prônait certes la rupture, mais comme une mort symbolique choisie et non pas comme un meurtre, un assassinat ou un suicide. Il ne se battrait pas contre un appareil tentaculaire, il lui échapperait plutôt ; il ne prétendait pas être plus malin, plus fort ou plus habile.

Dans le désordre global il était aisé de faire le mort, estimait Jérémie. L’amour comblait son désir de subversion, il était le laissez-passer de l’armée des ombres. Pas besoin de fausse identité, pas besoin de tactique, plus besoin de mensonge pour rompre et renaître autrement mais sans amnésie. Il avait donc décliné l’invitation au calcul et à la tricherie. Non Edouard, ils ne disparaîtraient pas derrière un masque vénitien, par contre ils seraient là où on ne les attendait point. Il y a des traces ? Oui, juste des traces ! La belle affaire !

─ Tu sais, pour hier, je trouvais très excitant cette idée de changer d’identité, de glisser d’une vie à une autre. Je me serais crue dans un polar dont j’étais un personnage central, héroïque en tous cas. C’était comme dans un conte, il faut s’y perdre pour le saisir un peu. Cela ne relevait pas de la conviction mais plutôt de la distraction réussie. Pour une femme de loi à l’éducation si bourgeoise, ce n’est pas commun, je te le jure.

─ Tout tailleur de pierre que je sois, tout rebelle aux conventions que je puisse me montrer, je demeure un produit de la bourgeoisie. J’ai beau dire, j’ai beau faire, je demeure le prisonnier – ou le fruit – de  ce qui m’a fait. L’enjeu réside dans ce que je fais de ce qu’on a fait de moi. J’ai cherché si longtemps, j’ai rencontré tant d’errants attentionnés que j’ai parfois cru que l’errance était le but de la recherche. Et puis tu es apparue et l’errance a avoué, elle n’était qu’un chemin et non pas une destination, et surtout pas la vie. Hier soir, les contes et les polars ne proposaient que le retour à l’errance pour l’errance. Alors que notre vie s’accomplit miraculeusement, l’errance rejoint le commun.

─ Qu’importe ce que nous avons été. Vive ce que nous sommes, ici et maintenant ! Réunis et insouciants de l’avant comme de l’après, lança Mathilde doublement grisée.

─ Je t’aime.

Ils déambulèrent dans les rues chaudes et désertes de la cité abandonnée aux lézards et aux inconscients. Un clapotis d’eau attira leur attention alors qu’ils rasaient la façade d’un édifice cossu. La petite découpe humaine taillée dans la porte monumentale invitait le voyageur à pénétrer dans une sorte de caravansérail transformé en oasis. Le jardinier paysagiste du lieu déclinait ses arrangements autour des variations musicales qu’il pouvait tirer de l’eau. La végétation ainsi que l’environnement construit soutenaient la partition et cajolaient le flâneur autant que le curieux. Le jardin ne donnait aucune idée de ses limites ; la responsabilité de définir les frontières de cet espace magique était confiée à l’imaginaire et au pas de chacun.

La touffeur des rues écrasées par le soleil et la petite ivresse provoquée par le capiteux élixir de la vigne poussèrent Mathilde et Jérémie à se faufiler dans un entrelacs de murmures prometteurs. Décidément, l’espace procurait un sentiment d’infini. Au sortir d’une haie sauvage, ils avisèrent un petit bouquet d’arbres aux longues tiges ballantes. Leurs flèches tendaient lascivement vers un petit plan d’eau frémissante ; c’était Giverny mais sous une latitude beaucoup plus méridionale. L’ensemble indiquait que vous aviez atteint votre destination. Jérémie serra la main de sa compagne pour lui signifier qu’il prenait la conduite ; il l’attira vers un gué autorisant l’accès à ce qui paraissait constituer une île. Il saisit le corps de la femme, le souleva et fit deux pas amples et rapides qui les fit traverser le chenal peu profond. Le soleil était encore haut et généreux ; Jérémie écarta les branches pendantes du paravent végétal, ils pénétrèrent un monde insoupçonné où les parfums disputaient à la musique et à la lumière un inattendu concours de beauté. Jérémie s’étendit sur le sol chaud, elle s’allongea perpendiculairement à lui et reposa sa tête sur l’abdomen souple de son complice ; ils s’abandonnèrent à la somnolence du lieu.

Etait-ce le même jour, était-ce le lendemain, elle n’aurait pu l’affirmer tellement il lui semblait qu’elle émergeait d’un monde de charmes. La respiration de Jérémie témoignait qu’il y était encore plongé. Elle redressa le buste, s’ajusta et se colla à lui. Il avait bougé, un sourire détendu disait qu’il était en route vers elle et qu’il se réjouissait ; il dégustait les joies du chemin qui le ramenait à eux. Elle s’était mise à le caresser partout où sa main droite pouvait errer, les étoffes légères amplifiaient les effets des doigts habiles et patients. Et puis, sans crier gare, avec souplesse, elle défit la boucle du ceinturon; les boutons du pantalon cédèrent sans résistance. Jérémie gardait les paupières closes tout en donnant à son corps les impulsions complices des gestes adroits de Mathilde. Lorsqu’elle dévoila le sexe quasi érigé de son amant, elle s’y approcha et le flatta de délices secrètement préservés. Elle avait déjà décroché la bande de cuit qui enserrait sa taille lorsqu’elle retroussa sa robe saharienne pour chevaucher le clair objet du désir. Ses mouvements chaloupés les entraînaient dans une délicieuse sarabande. Le moucharabieh naturel garde encore le secret de leurs ébats que la lune salua tard dans la nuit ardente.

Le portier de nuit était engourdi par le sommeil lorsqu’ils se présentèrent à lui peu avant quatre heures. Ils prièrent l’homme désemparé de préparer la note pour la demi-heure à suivre : le temps de quelques ablutions, ils quitteraient l’établissement. Il se perdit dans un idiome local qui tira un rire joyeux et sonore de ces clients illuminés ; finalement, il s’aligna sur l’humeur dominante lorsque Mathilde lui déposa un baiser câlin sur la joue marquée par les plis d’un oreiller prohibé.

Le jour était aussi gourd que le concierge de l’hôtel qu’ils quittaient à l’instant. Comme ils avaient décidé de rouler « à la fraîche », peu leur importait que la nuit étendît sa domination. Elle ménageait les chevaux-vapeur de son carrosse du fait que la jauge d’essence montrait un prochain déficit ; jusqu’ à l’autoroute qui déchirait l’autre rive du fleuve, les stations services n’étaient probablement pas ouvertes avant plusieurs heures. Une conduite économique leur permettrait toutefois d’accéder à une succursale autoroutière d’un grand groupe pétrolier ; après quelques kilomètres tout en souplesse, l’ordinateur de bord arbora un optimisme croissant.

Le soleil était présent et timide lorsque la voiture de sport eu en point de mire le magnifique ouvrage qui leur accorderait le passage sur la rive droite du fleuve. Ils suivaient à bonne distance une limousine noire de collection aux chromes outrageusement ripolinés. Ni Mathilde ni Jérémie n’avaient remarqué la fourgonnette grise qui roulait au ralenti sur la voie de droite au premier tiers du tablier du pont ; ils se nourrissaient d’éternité de l’amour lorsque la limousine s’éleva dans les airs et qu’une monstrueuse déflagration les arracha aux lois de la gravitation universelle.

 

… et dernier

 

Les jours suivants, les médias relatèrent le probable déroulé des événements alors qu’aucun témoignage crédible n’a été retenu par les autorités policières et judiciaires. Un véhicule utilitaire volé et chargé d’explosifs a été abandonné sur le pont, un triangle de panne tenait lieu de justification à ce stationnement interdit; la mise à feu de la bombe était faite à distance par le biais d’un téléphone portable. Le détonateur a été activé au moment où la limousine du magnat des affaires est arrivée à hauteur de la camionnette. Un véhicule immatriculé à l’étranger se trouvait sur les lieux au moment des faits ; est-ce un incident fortuit ou est le fruit d’un dessein prémédité ? L’enquête en cours tentera de l’établir.

Le richissime homme d’affaire et son secrétaire ont succombé à la déflagration ; le chauffeur de la limousine n’a pas survécu à ses blessures alors qu’il a été repêché rapidement par une vedette de la police nationale qui croisait sur le fleuve aux premières heures du jour. Les occupants présumés de la voiture de sport ont été identifiés ; il s’agit d’un couple non marié qui semblait voyager sans but précis et sans bagage en direction du sud du continent. Les disparus n’ont toujours pas été retrouvés, les plongeurs de la marine nationale se sont associés au corps des sapeurs pompiers dans les travaux de recherche ; les conditions sont difficiles, l’explosion a secoué non seulement l’édifice de génie civil mais encore le lit et les rives du fleuve. De source sûre, il paraîtrait (sic) que le coffre du cabriolet contenait de nombreuses grosses coupures de monnaies en euro, en dollar et en franc suisse mais que le conteneur n’a pas été retrouvé ; de plus, l’homme aurait été soupçonné il y a trente ans dans des affaires de destruction à l’explosif de trois à cinq ponts. La présence de ce mystérieux couple nous fait croire qu’elle ne relève pas du strict hasard, même si, selon le juge en charge du dossier, la revendication la plus sérieuse de l’attentat ainsi que sa signature technique tendent à confirmer la piste d’une organisation criminelle très professionnelle et sans lien avec le couple présumé présent sur les lieux du crime.

Dans les mois qui suivirent, certains crurent les voir dans un casino de Macao à l’heure où d’autres affirmaient avoir vu Mathilde dans une banque de Montevideo. Jérémie fut tenu pour mort au large de  Cape Town tandis qu’un Helvète soutient avoir partagé avec le couple une journée de ski dans les Montagnes Rocheuses un mois plus tard. Les familles avaient visiblement convenu de n’en jamais parler à personne sinon à la justice et selon une ligne de parole lapidaire, quasi télégraphique.

 

« Est-ce la main de Dieu,

Est-ce la main de Diable

Qui a tissé le ciel

De ce beau matin-là,

Lui plantant dans le cœur

Un morceau de soleil

Qui se brise sur l´eau

En mille éclats vermeils?

[…]

Est-ce Dieu, est-ce Diable

Ou les deux à la fois

Qui, un jour, s´unissant,

Ont fait ce printemps-là?

Est-ce l´un, est-ce l´autre?

Vraiment, je ne sais pas

Mais pour tant de beauté,

Merci, et chapeau bas!

 

Le voilier qui s´enfuit,

La rose que voilà

Et ces fleurs et ces fruits

Et nos larmes de joie…

Qui a pu nous offrir

Toutes ces beautés-là?

Cueillons-les sans rien dire.

Va, c´est pour toi et moi!

 

Est-ce la main de Dieu

Et celle du Malin

Qui, un jour, s´unissant,

Ont croisé nos chemins?

Est-ce l´un, est-ce l´autre?

Vraiment, je ne sais pas

Mais pour cet amour-là

Merci, et chapeau bas!

 

Mais pour toi et pour moi

Merci, et chapeau bas!… ».

12 juin 2012

Huitième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« … On m’a vu dans le Vercors

Sauter à l’élastique

Voleur d’amphores

Au fond des criques

J’ai fait la cour à des murènes

J’ai fait l’amour j’ai fait le mort

T’étais pas née

La nuit je mens

Je prends des trains à travers la plaine

La nuit je mens

Je m’en lave les mains

J’ai dans les bottes des montagnes de questions

Où subsiste encore ton écho

Où subsiste encore ton écho… »

— Et si nous prenions la prochaine sortie ? lança Jérémie alors qu’il émergeait d’un instant de légère somnolence.

— Volontiers. Tu as une idée derrière la tête ?

— Dans ma rêverie, une chanson de Bashung flottait. Et j’aimerais sortir de la nuit qui habille une partie de moi. J’ai besoin de me livrer pour te recevoir pleinement.

— Cela fait bientôt cinq heures que nous roulons vers le sud, connais-tu la région ?

— Nous allons prendre un chemin qui nous conduira dans l’arrière pays vers un petit bourg peu fréquenté des touristes.  Aux alentours du village de pierre, je connais le propriétaire d’une vieille bastide qui sait encore accueillir ses hôtes.

— Tu prends le volant ?

— Je préfère que tu mémorises le chemin d’accès vers ce havre qui pourrait servir une prochaine fois. Je garde le siège du navigateur.

Ils roulèrent une grosse heure encore avant d’atteindre, par un labyrinthe de petites routes tantôt terreuses tantôt asphaltées, une allée de grands chênes qui invitaient le visiteur à une sérénité simple et chaleureuse. Au sortir de la grande haie,  le visiteur découvrait à sa gauche une belle demeure de deux étages sur rez-de-chaussée ; deux longères indépendantes et un petit couvert complétaient le bâti. Un écriteau délavé conviait les véhicules à rejoindre le couvert. Jérémie confirma à son pilote l’invitation qui était proposée. Ils descendirent du véhicule et se dirigèrent vers la demeure principale ; Jérémie tira la poignée d’un mécanisme compliqué devant beaucoup à Jean Tinguely ; le petit carillon qui suivit surprit Mathilde. Elle cherchait encore la loge du carillonneur lorsqu’une voix bienveillante lança un lent « ouiii ? ».

Jérémie pivota sur lui-même et fit face à l’homme qui arrivait de nulle part. L’homme qui devait avoir eu ses soixante-dix ans s’arrêta net :

— C’n’est pas vrai ? Jérémie !

— Et oui, compagnon. Et c’est la première fois que tu me vois en entier : je te présente Mathilde, cette part que tu cherchais en vain chez moi.

Se tournant vers sa compagne, il prolongea :

— Mathilde. Je te présente Edouard, l’un de mes maîtres.

— Ne l’écoutez pas, il ment !

— Justement, je suis mûr pour la grande lessive ; c’est un peu pour cela que je suis… que nous sommes là, Edouard.

— Laissons cela à des heures plus clémentes. Entrez ! nous irons jusqu’à la tonnelle qui est derrière la maison ; à cette heure damnée, nous y trouverons un bon refuge pour vous restaurer. J’imagine que vous avez faim ?

— Et terriblement soif, ajouta Mathilde d’une voix qui exprimait l’entier de son besoin.

La fraîcheur qui régnait à l’intérieur de la maison saisit les nouveaux arrivants. Edouard le remarqua immédiatement et poursuivit sa course vers une grande porte qui donnait sur un grand jardin mi-sauvage mi-anglais.  L’hôte les attira vers un arrangement végétal circulaire couvert d’une voûte. A l’intérieur il faisait bon. L’architecture du lieu protégeait ses occupants des rayons mordants du soleil méridional de ce début d’été tout en proposant une circulation d’air qui adoucissait la chaleur ambiante ; quelques jeux d’eau offraient une atmosphère calmante, le temps y devenait fluide, comme musical. Une grande table ovale d’inspiration marocaine s’attachait la compagnie de huit chaises métalliques aux assises en étoffes bariolées. Les voyageurs s’y installèrent et virent arriver une jeune femme chargée d’un plateau sur lequel étaient disposés trois verres et une grande carafe de citronnade. Edouard leur demanda de se laisser faire par le lieu pendant quelques minutes et quitta le kiosque en compagnie de la jeune femme à l’accent batave.

Les visiteurs suivirent la consigne. Ils ajustèrent leurs humeurs aux rythmes et à l’esprit des lieux. Le breuvage réparateur leur soutira quelques onomatopées qui exprimaient le plaisir et l’accomplissement. Leurs mains passaient de la carafe aux verres et revenaient aux mains qui ne peuvent plus se séparer, jamais. Quelques minutes ou quelques heures ou quelques vies plus tard, Edouard et la néerlandaise présumée réapparurent chargés de victuailles.

— Il ne fallait pas…

— Bien sûr qu’il le faut. Mathilde, vous êtes d’accord avec moi ?

Elle acquiesça du chef. Edouard reprit :

— Voilà ! Maintenant que les civilités d’usage sont faites, partageons sans réserve cet en-cas. J’ai prié Inge de se joindre à nous ; c’est une apprentie qui vient d’Utrecht, le passage d’un compagnon est toujours formateur.

— Tailleur de pierre, tu as choisi un métier et une voie d’une exigence incomparable. Félicitations Inge, commenta avec émotion Jérémie.

Les convives partagèrent les antipasti méditerranéens avec enthousiasme. Le vin était délicat ; il accompagnait avec élégance les saveurs des mets sans jamais les brutaliser ni les nier. Et puis, le maître de céans fit visiter le petit appartement de la longère la plus à l’est. Les voyageurs y installèrent leurs légers bagages. Une petite sieste suivie de quelques ablutions les conduisit sûrement jusqu’au coucher du soleil où Jérémie rejoignit Edouard dans une conversion technique et philosophique. Lorsque la gent animale diurne se tut enfin, Jérémie s’allongea auprès de sa mie et se laissa glisser dans les bras de Morphée.

Il réveilla Mathilde aux premiers murmures du jour naissant et l’emmena sur les chemins tortueux de la garrigue environnante. Près d’une petite carrière de marbre, ils s’assirent en haut d’une clairière orientée au sud-est. Le site bénéficiait d’une vue imprenable sur les collines environnantes et l’on devinait, au loin, la puissante masse montagneuse dégringoler et disparaître dans la mer affamée. La température suggérait déjà aux corps le renoncement à l’effort.

— Tu sais tout de moi et si peu de mon histoire, lança-t-il solennellement. Au sortir du songe qui a saisi ma somnolence d’hier, je me suis dit que ce lieu convenait à la mise en lumière de quelques zones d’ombre. Avant que tu n’apparaisses enfin, ces interstices demeuraient inaccessibles à quiconque. J’aimerais t’y inviter.

─ Je suis prête. Guide-moi !

─ Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours eu une passion irraisonnée pour les ponts. Ces promesses d’une altérité rêvée attiraient sans cesse ma curiosité. Le probable s’anéantissait dans la multitude des possibles. J’ai cherché tous les ponts qui m’entouraient, je me hasardais à en construire, il fallait tous les essayer pour tout tenter. J’avais une sorte de conscience de mon infirmité, de mon incomplétude ; comme on court après le graal, je traquais tous les ponts qui me conduiraient à moi. Et puis, je découvris que tous les ponts ne se valaient pas forcément.

─ Que veux-tu dire par là ?

─ Que, parmi les ponts, il y avait des traitres, des imitateurs, des illusionnistes ; certains étaient à péages, certains allaient au diable ou bien à Canossa, et que dire des ponts-levis ? Et des ponts de danse ? Quelques malentendus sur la nature des échanges m’ont conduit – c’est le mot – à la prudence en matière de pont. Mais la prudence rend timide alors que la quête est hardie ; il fallait trouver un moyen d’utiliser les ponts, tous les ponts, pour leur vocation première sans permettre à quelque dessein que ce fût de détrousser les usagers de leurs destins.

─ Et alors ?

─ Les coulisses. « Ne te laisse pas séduire par ce que tu vois, écoute, sent et touche. Guette, observe, apprends », me disais-je.

─ Comment est-ce possible ? Quel âge a le personnage si sérieux qui a peur de se faire mal ?

─ Jeune adolescent, je souffrais vraiment de mon incomplétude, en tous cas du sentiment de cette incomplétude. Et puis, l’image qu’on avait de moi ne correspondait ni à ce que j’étais vraiment ni à celle que j’aurais voulu qu’on ait de moi. Chacun ne s’intéressait à l’autre qu’à travers l’image qui le servait en retour ; ces besoins tournaient autour de l’amour – en fait, être aimé – de la haine – pouvoir condamner légitimement – et de la peur du vide. J’ai donc commencé à utiliser les ponts de manière inhabituelle, par sa structure et non plus par sa devanture fonctionnelle.

─ Tu veux dire que tu traversais les ponts par son armature plutôt que par son tablier ?

─ C’est une image. Les ponts que nous empruntons quotidiennement sont de même nature que les ponts du génie. Ils ouvrent des impasses qui séparent des lieux, des êtres, des espoirs, tout ce qui a soif d’un ailleurs ou d’un trésor perdu. Immanquablement, je désossais chaque pont avant de le reconstruire pour le prendre. La métaphore du pont de trop dans le Bon, la Brute et le Truand a constitué une révélation : couper les ponts de trop, c’était comme cesser l’hécatombe ou donner une chance à la renaissance. Je découvrais les deux faces de la rupture. Rupture avec les êtres, mais aussi rupture avec les idées ou les systèmes. Ainsi, dans mon projet pour un monde meilleur la part secrète de la recette était composée d’explosifs.

─ Pardon ?

─ Tous ces ponts de trop exigeaient bien que quelqu’un s’en occupât ; j’étais l’homme de la situation. Tous ces groupuscules qui rêvaient comme moi à un monde meilleur avaient besoin, tout comme moi, de sens ; il s’agissait donc de monter des actions symboliques suffisamment polysémiques pour que chacun y trouve son compte et que le groupe s’y reproduise. J’étais très seul à cette époque, et d’autant plus dangereux pour les ponts qui n’avaient pas l’heur de me plaire.

─ …

Jérémie marqua une pause. Son regard portait si loin que Mathilde s’en effraya. Il revint d’un ailleurs maudit comme si, cette fois, il avait finit le travail de destruction qu’il avait laissé sur le métier. Il chercha les yeux de sa compagne et son regard s’adoucit. Il reprit presque joyeusement :

─ Une nuit où j’étais venu effacer un pont de trop, un ange m’est apparu. Le pont de trop eu la vie sauve ; le jeune pont prétentieux d’à côté paya la note. Dès ce jour, je ne me suis plus attaqué aux ponts de trop, je me suis mis en devoir de construire des ponts alternatifs à côtés des ponts de trop. Je me suis fait tailleur de pierre. J’ai connu Edouard lorsque j’étais apprenti compagnon ; il a été un maître à penser plus encore qu’un maître artisan. Cela fait bien douze ans que nous ne nous sommes pas revus ; tu sais peut-être que pour devenir compagnon, un apprenti doit présenter ce que nous appelons un « chef d’œuvre ». Après avoir été reçu compagnon il y a bien longtemps déjà, j’avais promis de lui présenter « le » chef d’œuvre. Un jour je lui dis que « je ne reviendrai que lorsque l’œuvre sera réalisée » ; j’avais quasi renoncé. Hier matin, après ma rêverie, j’ai su que l’œuvre c’était nous ; il le sait aussi.

─ Je l’ai su immédiatement.

(à suivre…)

5 juin 2012

Septième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« La ville s’endormait

Et j’en oublie le nom

Sur le fleuve en amont

Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait

Et j’en oublie le nom

Et vous êtes passée

Demoiselle inconnue

A deux doigts d’être nue

Sous le lin qui dansait»

Il reconnut le rugissement retenu du cabriolet blanc quelques secondes avant qu’il n’apparût dans son champ de vision. Il arrivait de l’est par la petite avenue qui longeait l’arête de la colline. Mathilde était coiffée d’un foulard de soie aux teintes pastel, une grande paire de lunettes marron foncé protégeait ses yeux d’un soleil se préparant à la longue descente vers le couchant qui fuyait tant qu’il pouvait ; quelques mèches blondes couraient en tous sens offrant une touche de désordre joyeux dans le tableau. Jérémie lui adressait de grands signes comme s’il était le seul à pouvoir reconnaître l’autre ; doutait-il qu’elle pût l’identifier après cette folle nuit ? La voiture fit abondamment jouer ses feux, il ne se calma pas pour autant. Le carrosse n’était pas à l’arrêt qu’elle s’écria :

— C’est le plus beau jour de ma vie.

Elle rit de bon cœur en rajoutant qu’elle n’aurait jamais cru qu’on pût faire autant de chose en douze heures, il fallait être folle ou pire, amoureuse à la folie. Jérémie ne retint pas les larmes qui se pressaient pour exprimer l’émotion sans pareille qu’il vivait. Par-dessus la portière, il serra le visage de Mathilde contre sa poitrine.

Il lança son barda sur la banquette arrière, contourna le coupé par l’arrière et s’attacha au siège qui l’attendait.

— Fouette, cocher ! Fouette !

— Et où va-t-on ? dit-elle en lâchant l’embrayage de la décapotable.

— Là où l’étoile nous invite.

— Je ne la vois pas, rit-elle, il fait encore jour…

— Elle brille en nous, ferme les yeux et suis-la !

— Ah ! Comme tu as raison, avec les yeux fermés c’est bien mieux. Donne-moi la main Jérémie !

Ils roulèrent ainsi durant une demi-heure, en jouant au chat et à la souris tout en y alternant aléatoirement les rôles. Et puis, le regard sûr, elle prit le chemin de l’arboretum où, il y avait à peine plus de vingt-quatre heures, leurs vies avaient basculé. Jérémie s’en réjouit même s’il n’était guère amateur de pèlerinage. Par le passé, il lui semblait que, dans tous les cercles qu’il pénétrait, on l’attendît dans la fonction du pionnier ou au moins de l’éclaireur, en tous les cas de celui qui explore les pistes oubliées ou inconnues. Avec Mathilde, il lui semblait que qui que soit l’initiateur, tout ce qu’ils faisaient provenait d’un seul et même désir, le leur.

Lorsqu’ils atteignirent le point d’eau qu’elle avait malencontreusement dérangé la veille, ils se dévêtirent et pénétrèrent dans l’étang sans importuner la vie qui s’y écoulait. Alors que les rayons du soleil léchaient une dernière fois les habitants du joyeux biotope, les amants s’étendirent sur l’herbe encore chaude.

— Jérémie. Selon toi, qu’est-ce que cela veut dire de disparaître ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être que tout est possible. Ou plutôt que cela n’a aucune importance sinon de nous appartenir toujours et en tout lieu. Est-ce que cela a une importance pour toi ?

— Non. Je voulais être sûre que pour toi aussi, disparaître n’était pas un projet, mais simplement la fin de tout projet. C’est un peu à cela que je me suis attelée aujourd’hui. J’ai pu mettre un point final élégant ou, au moins, honorable à toutes les partitions qu’on compose et interprète pour donner du sens au gouffre de nos vies ; faire du bruit, fut-ce la plus belle des musiques, pour nous distraire du silence de Dieu.

Soudain, elle frissonna. Il fit écho à son frémissement en sursautant. Le crépuscule touchait à sa fin. Il cueillit les vêtements qu’elle avait abandonnés précédemment et les lui présenta tandis qu’il ramassait les siens. Ils s’embrassèrent longuement jusqu’au dernier cri d’un oiseau retardataire. La nuit était propre, elle n’avait pas besoin d’air ni d’eau pour réajuster l’équilibre ambiant. En passant devant la maison du gardien, ils pouffèrent en apercevant le fonctionnaire et sa femme minaudant devant un programme télévisuel coquin.

Ils considérèrent qu’ils avaient faim ; elle lui proposa un restaurant qui avait une splendide terrasse abritée et qui ne rechignait pas à recevoir des convives bien après vingt-deux heures. Elle démarra le véhicule, feux éteints, en faisant bien attention de ne pas éveiller l’attention des tourtereaux. Ils roulèrent sans toit jusqu’à l’auberge où ils mangèrent du poisson apprêté à la sauce locale, un petit sauvignon blanc ajoutait quelques notes de pamplemousse à ce repas tout en légèreté. Il était plus de minuit lorsqu’il prit le volant pour un cap à l’ouest.

Ils passèrent une frontière désertée ; c’était la règle dans ce nouvel espace qui avait pris naissance il y a plus de vingt ans dans un traité portant le nom d’un village luxembourgeois. La route s’élevait pour franchir la chaîne de montagnes arrondies mais sévères. Il avait sonné deux heures au grand beffroi de la capitale régionale. Un hôtel à l’enseigne défraîchie promettait pourtant repos et détente confortables. Jérémie descendit du véhicule et s’avança dans le passage qui conduisait à une réception plutôt coquette. Le concierge costumé l’accueillit avec déférence malgré une fatigue difficile à celer, il pouvait proposer la suite mais aussi quelques chambres avec lit matrimonial et salle de bain privative. Le voyageur accepta l’offre pour une chambre donnant sur un patio rappelant la paix et la sérénité d’un cloître ; il s’enquit encore du meilleur lieu pour garer le cabriolet.

Elle le suivit de sa démarche ensommeillée. Dans un sourire quasi enfantin, elle ajouta :

— Que cette vie ne s’arrête jamais mon amour.

Elle s’agrippa au bras de son compagnon et se laissa conduire jusqu’ à son nouveau havre de fortune. Ils sombrèrent rapidement dans les nimbes.

Lorsqu’elle se réveilla, elle entendit immédiatement la respiration souple de Jérémie ; ce n’était pas un rêve mais une renaissance. Elle le scruta attentivement ; partout où elle posait son regard il lui semblait qu’elle en connaissait, de tous temps, les secrets et les refuges. Elle le câlinait de toute sa tendresse lors qu’il sortit à son tour du sommeil. Il l’aima instantanément. Et puis ils se lancèrent dans une ronde voluptueuse qui les emporta bien au-delà de tous les paradis que les prosélytes vendent à de pauvres âmes en mal d’amour. Lorsque le concierge du jour les appela pour s’enquérir de leurs intentions sur la durée du séjour, Mathilde répondit qu’ils gardaient la chambre pour aujourd’hui encore et qu’ils avaient renoncé à toute forme de projet ; l’employé toussa aimablement et raccrocha. Ils éclatèrent de rire tandis que Jérémie ouvrait la dernière demi-bouteille de champagne que le minibar pouvait contenir. A leur troisième douche, ils décidèrent de partager quelques morceaux choisis de leurs histoires respectives ; pour cela un repas chaud et une marche digestive établiraient de favorables conditions d’exploration de leur part manquante.

Ils avaient le même âge même si Mathilde avait vu le jour quelques semaines avant lui. Leur parcours avaient été si différents que leur rencontre paraissait improbable, presque inopinée. Pourtant, l’un et l’autre avaient ressenti profondément le décalage d’avec le milieu socioéconomique qui les avait vus naître et grandir. Ils échangèrent avec entrain sur leur sentiment d’incomplétude ; lorsque Jérémie relatait un fait du passé, Mathilde l’interrompait et proposait la fin qu’elle devinait avec perspicacité. Ainsi décelaient-ils de multiples connivences là où ils avaient parcouru des faits et des modes de faire sans rapports apparents. En dernier, ils abordèrent le sujet de leurs vies amoureuses.

Jérémie évoqua les jalons de son éducation amoureuse, les rencontres de hasard, les accidents de parcours et la vie à quatre où l’amour et l’amitié faisaient chambre commune souvent. L’acharnement théorique ne suffisait tout de même pas à gommer les désirs individuels et égoïstes. La force du pacte et la puissance de son contrôle avait fini par assécher les êtres comme si la mort de l’un d’entre eux eût été plus facile à expliquer et à vivre que la rupture. Cette peur de trahir l’avait maintenu à l’écart des jeux érotiques auxquels certaines opportunités l’invitaient. Leur rencontre avait été une sorte de découverte de la liberté d’aimer.

Mathilde fut mariée dès son enfance. Elle avait épousé, le jour de ses vingt ans, le garçon qui avait grandi à ses côtés ; les deux familles étaient très liées, en particulier en matière financière. Les pères respectifs des jeunes promis avaient fondé, au milieu des années cinquante, une société de conseil dans le commerce international : pétrole, céréales, minerais, métaux précieux et puis, plus tard, immobilier et produits financiers divers. Développement rapide, bonne consolidation, maturité réussie… le succès ! Mathilde avait un jeune frère alors que Marc – son futur mari – était fils unique. Unir les héritiers faisait sens pour les deux familles et la continuité de l’entreprise. Elle reprit le service juridique et Marc attendait de prendre les rennes du service des produits financiers.

Après sept années de devoirs conjugaux calés entre deux examens ou deux repas d’affaire, elle craqua nerveusement et fut hospitalisée pour un long séjour en clinique garantissant toute la discrétion qu’exigeait le monde qui l’entourait. Elle décida de défaire son mariage et elle y parvint, somme toute, aisément. Elle fit sa thèse de droit et partit outre-Atlantique parfaire ses connaissances; elle y rencontra une femme fatale avec qui elle eut une relation exaltée et furieuse pendant un an et demi. Elle fut remplacée un jour sous prétexte qu’elle attendait toujours le prince charmant, ce que la prêtresse ne tolérait point. Elle revint au pays, oublia le saphisme et reprit du service dans l’entreprise familiale. Son travail devenait sa vie et elle s’y réalisait sûrement.

Les hommes qu’elle rencontrait étaient plutôt intéressants et souvent très intéressés ; elle eut quelques liaisons sincères et riches plus ou moins inscrites dans la durée. Elle vivait seule dans une petite maison qu’elle avait acquise dans un village à une vingtaine de kilomètres de la ville ; la proximité de la nature et la vie villageoise qu’elle avait adopté – elle faisait partie du chœur mixte et sacrifiait volontiers au rite hebdomadaire de l’apéro du samedi – comblaient acceptablement sa part manquante. Un des hommes qu’elle avait rencontré lors d’un séminaire londonien l’avait fécondée ; l’ennui, l’exotisme et les bulles de champagne avaient endormi sa vigilance en matière de nomadisme sexuel. L’interruption de grossesse avait été réalisée dans une clinique à l’étranger où elle était officiellement en vacances ; le père putatif n’en sut jamais rien, c’était la première fois qu’elle en parlait à quelqu’un, en dehors de son gynécologue.

Ils marchaient, main dans la main le long de la rivière qui évoquait le corps urbain de cette cité provinciale. Leur course s’interrompait au gré de leurs confessions libres, tantôt pour souligner une émotion, tantôt pour expliquer une circonstance et souvent pour s’étreindre mutuellement. La ville s’endormait lorsqu’ils rejoignirent l’hôtel. Cette nuit-là, le lin dansa longtemps sur les corps des amants retrouvés.  Quand enfin l’étoffe cessa sa voluptueuse valse, elle était ivre des humeurs et des parfums des fugitifs.

(à suivre…)

******

1 juin 2012

Sixième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Le désespoir est une forme supérieure de la critique.

Pour le moment nous l’appellerons ‘bonheur’… »

C’est sur ces paroles de Léo Ferré qu’ils avaient fondé leur groupe. Ils étaient les quatre doigts de la main. Le pouce ? c’était le groupe lui-même. Les quatre et le groupe formaient la main agile et miraculeuse qui serrait ou repoussait, comptait ou mimait, caressait ou frappait. Dieu avait-il perdu la tête ? ils avaient sauvé sa main. Ils feraient leur vie, ils déferaient ce monde, ils referaient un nouveau monde.

Ayant renoncé au Grand Soir, le groupe se préparait au grand jour. Pour exister, il devait trouver l’équilibre entre distinction et conformisme. Le discours et quelques coups d’éclat pour satisfaire le désir d’exister dans la singularité devaient compenser la peur de se perdre et les pratiques reproductives qu’elle appelle. Jérémie et ses partenaires avaient joué les funambules longtemps. A part quelques hématomes ici ou là, ils s’en étaient plutôt bien tirés. Tant que la communauté d’intérêts demeurait intacte et que ces intérêts n’étaient pas complètement réalisés, l’exploration les tenait en haleine et maintenait les regards tendus vers un même horizon. Si le désespoir guidait l’action, une secrète et orgueilleuse espérance invalidait les fondements mêmes du groupe. Chacun, s’appuyant sur la médiation salvatrice du groupe, niait ses propres doutes quant à la pérennité du groupe et des idées qu’il tentait de véhiculer sinon d’imposer. Quelle reconnaissance était possible hors du groupe ? Et si le groupe se délitait, quels témoignages, quelles traces subsisteraient de tout ce parcours, de tout cet engagement ? Il n’était pas acceptable qu’il ne subsistât rien de ces vies courageuses à faire le monde meilleur. En fait de désespoir, il apparaissait véritablement sur le tard plutôt que dans les prémisses ; c’était toute la différence en la vie et l’idée de la vie. Ils découvraient qu’ils avaient cheminé ensemble dans l’illusion. Lorsque Jérémie s’en ouvrit la première fois au groupe, il essuya une volée de bois vert : ces questionnements petit-bourgeois relevaient de la gangrène néolibérale et, comme dans toutes les utopies, il n’y avait pas de place pour de telles lézardes ; quand on arrête l’Histoire, il n’y plus d’hérésie possible et le temps est aboli.

« Avec le temps… Avec le temps, va, tout s’en va… », Léo avait été au début, il est aussi là à la fin. La tristesse noire de la chanson indiquait à Jérémie que le temps était venu de quitter le groupe avant qu’il ne perde définitivement la faculté d’aimer encore.

Le temps lui était toujours apparu comme un ami, il ne pouvait expliquer pourquoi. Kronos et Saturne n’étaient pas à ses yeux les grands maléfiques que les cosmogonies antiques présentaient. La subversion, c’était peut-être de se débarrasser des héritages et de vivre nu face à la lutte impitoyable pour dire le sens. Hélène l’observait depuis quelques dizaines de minutes. Elle avait toujours été saisie par la gravité du regard de Jérémie. S’il était de composition facile, prompt à accompagner les traits d’esprits ou à se perdre dans le rire simple et brut du burlesque de la vie, il pouvait glisser rapidement vers une concentration grave d’où il ne sortait que lorsqu’il se sentait prêt. Il ne pouvait pas toujours parler immédiatement de ces voyages intérieurs ; quand il le faisait, c’était avec une grande douceur qui parfois touchait à la mélancolie. Elle s’approcha, posa sa main sur l’épaule qui tressaillit.

— Pardon ! fit-elle en retirant prestement sa main.

— Pas de souci. De là où j’étais, je ne vous avais pas entendu venir ; ma réaction était disproportionnée, pardonnez moi !

— Où errais-tu ?

— Asseyons-nous sur le banc qui jouxte la petite mare, nous y serons mieux.

D’un rapide coup d’œil, Hélène inspecta les lamelles polies de la banquette en bois de chêne et les trouva dignes de recevoir sa toilette des grands jours. Jérémie se glissa entre le siège et le grand saule qui laissait retomber sa grande chevelure verte. Il posa ses mains sur les épaules de sa logeuse et entreprit de les masser délicatement ; elle se détendit petit à petit sans mot dire, sa respiration s’apaisa, elle relâcha ses paupières et se laissa emporter par les mouvements experts des doigts qui la caressaient. Une fois détendue, elle l’entendit lui parler de quelques épisodes de son passé ; le ton était sérieux sans être sévère. De petits silences donnaient du poids à certains événements, quelques rires soulignaient parfois la distance qu’il prenait avec certains épisodes peu avantageux de son parcours personnel.

Hélène n’écoutait pas vraiment, elle se contentait d’entendre le son de la voix qui modulait au gré des péripéties du récit. Et puis il y avait ces mains qui disaient plus et de façon décisive ce qu’il pouvait donner. Des larmes perlèrent à ses paupières comme des regrets que l’on n’a pas eus et que l’on aurait aimé avoir.  Comme elle aurait adoré aimer cet homme. Que cela pût advenir, elle n’en avait cure ; là, présentement, elle voyageait dans une jeunesse prometteuse qu’elle n’avait jamais connue.

Elle n’aurait pas pu dire depuis combien de temps la voix de Jérémie s’était tue. Elle avait confondu cette voix avec la musique joyeusement naïve que Schubert avait laissée pour les âmes perdues et qui l’habitait depuis toujours. Les mains avaient-elles poursuivi leur danse ou était-ce son cerveau qui repassait en boucle les gestes qu’elle attendait ? Jérémie lui dit quelques mots doux qu’elle ne distingua pas, les mains effleuraient encore légèrement les bras et les épaules en signe d’adieu. Elle s’abandonna à l’instant qui s’arrêtait en point d’orgue.

Lorsque la brise légère de cette fin d’après-midi glissa sur sa longue nuque dénudée, elle se raccrocha au cours conventionnel du temps. Quelle forme avait donc ce temps qui nous trahissait sans cesse ? Quel rapport au temps nous libérait de son joug ? Jérémie était étendu dans l’herbe, il était lumineux, il attendait qu’elle se posât.

— Le désespoir ne brise que le poltron. Courageuse et ardente vous avez été ; vous saurez encore transformer le désarroi en énergie et, peut-être, un jour, en amour.— Ce jour est, en effet, peut-être arrivé. Adieu.

Jérémie se leva, prit son sac et remonta le court chemin qui conduisait à la demeure. Il embrassa du regard la vie qui semblait se réveiller alentours. Il consulta sa montre qui indiquait dix-huit heures dix. Il sortit de la propriété et remonta la rue jusqu’au croisement ; c’était un bon endroit pour un commencement qui était aussi, sans doute, une fin. Le smartphone vibra dans sa poche ; l’écran affichait le prénom de son avocat, il décida d’accepter l’appel.

— C’est toi ?

— Ne t’énerve pas ! Et dispense-moi des couplets sur la protection de mes intérêts ou sur la nécessité de laisser mûrir la réflexion avant tout passage à l’acte. Je connais tes refrains et te remercie d’avance de m’en exempter.

— C’est l’ami qui t’appelle, pas l’avocat.

— Soit. J’écoute l’ami.

— Euh…

— C’est tout ?

— Fais pas le con, Jérémie ! Je cherche les mots…

— Pour une fois, oublie les arrangements de mots, au diable les arguties ! Quand l’ami a quelque chose à dire à l’ami, il le dit, simplement.

— Il n’y a donc rien à faire ?

— Il y a toujours tout à faire. Surtout en amitié.

— Tiens, c’est toi maintenant l’avocat.

— …

— OK Jérémie, j’ai compris et c’est chaque fois la même chose : tu décides et je m’aligne.

— Je ne décide jamais vraiment ; en fait, c’est la décision qui chaque fois m’emporte avec elle, comme le dernier train qu’il faut prendre, fut-ce sans billet. Lorsque je t’en fais part, il est trop tard sur le fond. Comme tu n’as pas ton pareil sur la forme, je m’adresse à toi pour que les choses soient faites avec toute la noblesse qui t’honore.

— Cette fois-ci, tu es haut sur l’échelle de Richter, les dégâts collatéraux seront importants. Sais-tu que la disparition suspend tout et pour longtemps, aussi bien le chagrin que le deuil.

— Je disparais de la circulation, je ne me suicide pas en cachette et dans le souci de nuire à tous ces satanés survivants que j’ai aimés. Au contraire, je souhaite les libérer de ma présence désenchantée. Je crois qu’il est salutaire pour chacun qu’une fin soit présentée comme une fin et non pas comme un sursis ; je vois aussi que les actes sont plus puissants que la pensée.

— Détrompe-toi Jérémie ! Les prétoires sont emplis de fantômes sur qui les faits sont inopérants. La foi est plus forte que les montagnes, dit-on.

— N’est-ce pas dramatique ? Que le destin de l’homme soit tragique suffit amplement ; est-il besoin de guerroyer tant pour ne s’affranchir que dans le néant ? Les pensées magiques continuent d’alimenter les charniers et de nourrir les avocats.

— Comme tu y vas…

— Je te demande pardon. Je donnais dans le sophisme qui n’est qu’une pensée magique plus terrible encore par son déguisement.

— Nous ne trouverons pas d’accord sur ce que tu appelles la forme.

L’avocat en avait terminé pour l’instant. L’ami parla enfin :

— Comment te sens-tu ?

— Merveilleusement bien, et je ne suis pas encore dans le vrai. Je ne saurais en effet trouver les mots exacts pour décrire ce que je n’imaginais aucunement. Je ne suis plus tout à fait moi – celui que tu fréquentes depuis si longtemps – et je m’émancipe dans ce moi du nous. C’est un peu confus et pourtant tout est si clair dans toutes mes cellules et, je le devine, dans celles de Mathilde. Je me dis parfois qu’elle est ma part manquante comme je suis la sienne ; réunies elles sont le monde. Quelle prétention, me diras-tu. Et pourtant pas du tout, je suis en dessous de la vérité qui n’a pas besoin de notre compréhension pour être.

— Je te sens prêt et j’ai peur. Je ne saurais dire pourquoi ni pour qui. Tu as de la chance, Jérémie !

— Appelle cela comme tu veux ! Quant à moi, j’appelle cela l’amour.

(à suivre…)

28 mai 2012

Cinquième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Vorüber ! ach, vorüber !

Geh, wilder Knochenmann!

Ich bin noch jung, geh, Lieber!

Und rühre mich nicht an ».

« Gib deine Hand, du schön und zart Gebild’

Bin Freund und komme nicht zu strafen.

Sei gutes Muts! Ich bin nicht wild,

Sollst sanft in meinen Armen schlafen »

Sous ses aspects rugueux, un peu vulgaires, la logeuse était une grande connaisseuse de Schubert. La table du petit-déjeuner était richement dotée ce matin. Madame était assise dans un fauteuil Louis XIII, la tête en arrière et les yeux mi-clos ; on aurait dit la Médicis se préparant à une grande colère. Guendune, le majordome tibétain, manquait au décor habituel.

— C’est pour la Jeune Fille que vous avez été ou pour la Mort qui approche que vous vous êtes pareillement apprêtée ? ricana-t-il sur le palier de la petite salle à manger.

Elle ouvrit les yeux et lui adressa un regard attristé et las.

— Pardon Hélène ! Je ne souhaitais pas vous blesser.

— Les amoureux sont perfides avec le reste du monde.

— Disons plutôt qu’ils sont parfois indélicats. Ce décor, on dirait une scène…

— …d’adieu ? C’est à toi de me le dire.

— Je croyais avoir été clair toujours, il y a vingt-deux ans, tout comme il y a quelques semaines. Vous vous étiez déclarée à l’époque, je vous avais repoussée en vous priant de renoncer à toute tentative de conquête quelle qu’elle fût. Nous avons essayé l’un et l’autre d’avoir des rapports professionnels avantageux pour nos entreprises respectives. Et puis, il y a eu cette…

— …mésaventure, je sais ! Inutile de m’y replonger.

— Je ne trouverai jamais le bon ton pour vous parler sans que cela ne tourne rapidement à la dispute. Il vaudrait peut-être mieux que nous en restions là.

Jérémie baissa la tête et quitta la pièce. Elle le pria de partager ce riche repas du matin en lui promettant d’être la meilleure des convives. Il hésita puis, haussant les
épaules, il acquiesça en la gratifiant d’un franc sourire. Elle quitta son fauteuil de douairière et s’assit en face de lui.

Elle était belle et ne faisait pas ses soixante-neufs ans. Elle avait été mariée prestement à un coquin qui l’avait mise au turbin ; le mari n’était qu’un cave dans le métier de proxénète et disparut rapidement sans laisser aucun signe de vie – elle fut déclarée veuve après vingt-six ans de procédure. Dans ce milieu, il était difficile de survivre sans quelques protections. Maligne, elle évita les mauvais pièges et finit par s’associer avec un grand escogriffe qui en pinçait follement pour cette grande femme pulpeuse et suffisamment rustique pour garder, en tout temps, les pieds sur terre. Le flandrin l’emmena jusqu’à Lyon chez son frère qui avait de la fortune et des relations. Ils obtinrent du cador, la gérance d’un hôtel très particulier. L’affaire de l’occupation de l’église Saint-Nizier avait convaincu la belle Hélène à rentrer chez elle. Persuasive, elle était revenue bien dotée ; elle acquit cette ancienne maison grand-bourgeoise sur le flanc ensoleillé d’une colline au sud-ouest de la ville. Elle avait transformé deux fois l’aménagement intérieur de la bâtisse. En 1975, la ville n’avait pas encore fait ses humanités. Pour les transgressions audacieuses, il fallait montrer patte blanche ; Hélène s’installa dans le créneau, elle avait quelques compétences qu’elle sut valoriser avantageusement. On y fit bonne chère et les chairs s’y régalèrent. L’indispensable discrétion nourrissant ce genre de commerce fut rompue une nuit de Noël où un mari abusé décida de mettre de l’ordre dans ses idées en envoyant au Diable l’épouse affranchie et son amant d’infortune ; et le chaos cessa.

Avant Pâques suivant, Hélène, qui avait déjà compris que les temps devenaient plus compliqués, plus imprévisibles, inaugura la réorientation de sa petite entreprise par des transformations importantes de l’aménagement et de la décoration intérieure de l’édifice. Les pensionnats ne répondaient plus aux demandes croissantes de
logements pour les étudiants étrangers. Cinq studios furent bientôt aménagés pour de jeunes adultes ; elle avait opté pour l’accueil d’universitaires plutôt que de bacheliers mal dégrossis. Des amis bien placés lui fournirent les cinq premiers candidats pour la rentrée ; « que des garçons », avait-elle décrété, « et sachant s’exprimer en français, s’il vous plaît ! ». Quatre Sud-Américains défirent leurs valises à la mi-septembre alors qu’un Indien devait les rejoindre début octobre. En fait d’Indien, il avait été recommandé par un vieil ami journaliste, grand spécialiste de l’Asie ; le jeune homme avait déjà vingt-six ans et ses études étaient financées par un groupe de soutien aux exilés tibétains : il se prénommait Guendune. Son inaptitude à l’étude universitaire et sa timidité paralysante le mit rapidement en situation de dépression abyssale. Hélène appela son parrain journaliste qui la pria de prendre en charge à sa manière le jeune inadapté. Ni mère ni infirmière elle tança l’inadapté de se ressaisir ou de prendre ses cliques et ses claques et de rejoindre ses cimes himalayennes. Ne l’ayant plus vu de la journée, elle cogna à la porte du studio et, sans réponse, essaya la poignée qui retira le pène de la gâche. Elle le vit, étendu à terre parmi plusieurs boîtes de médicament et deux bouteilles de mauvais vin rouge quasi vides. Au nom de leur vieille complicité du temps où il fréquentait assidûment sa demeure, le vieux médecin accepta de procéder sur place à un nettoyage complet du système digestif ; au bout d’une semaine, elle présenta le programme au jeune rescapé d’outre-tombe. Elle allait l’adopter – on lui avait dit qu’une écrivaine globe-trotter en avait fait de même d’un lama tibétain majeur – et lui enseigner la vie, toute la vie. Guendune était devenu sa rédemption secrète.

— Elle est comment ? Je veux dire…

Il arrêta le mouvement de ses mâchoires et la regarda en coin. Il n’y discerna aucune malignité, juste une façon de relancer la conversation de manière badine, sinon complice. Il relâcha la tension qui figeait son regard.

— Elle est partout où je cherche quelque chose de ma vie. Elle est ma part perdue, certainement ma part belle. Elle ne s’additionne pas, elle ne se soustrait nullement, elle échappe aux mathématiques ou bien elle est le zéro et l’infini. Réunis nous échappons à la pesanteur.

— Elle t’a envoûtée, parbleu !

— Et pourtant pas. J’avais confondu longtemps l’amour avec ses simulacres et je ne parle pas ici des aventures amoureuses plus ou moins réussies qui font partie de l’éducation sentimentale et de l’initiation aux pratiques érotiques. Par simulacres de l’amour, j’entends ces belles rencontres qui nous font perdre la raison et qui font bourdonner le bas ventre, qui procure le vertige et qui, nous le découvrons plus tard, nous distraient du néant. J’ai vécu quelques très belles histoires comme celles-là ; elles ont constitué cette nourriture spirituelle indispensable qui nous permet de mentir devant le miroir. Je ne renie rien, j’ai la chance de n’avoir rien à jeter de tout ce qu’on m’a donné au nom de l’amour et du salut des doux ; je ne sais pas si j’ai été à la hauteur des dons que l’on m’a délivrés. Mais aujourd’hui, j’ai rencontré l’amour de l’autre côté du miroir.

Il s’était tu pour rejoindre l’amour là où il ne pouvait pas emmener Hélène. Il sourit, se leva et déposa un long baiser sur la joue humide de son hôtesse. « Je règle mes affaires et je passe vous dire au revoir » dit-il avant de sortir de la salle à manger.

Jérémie écrivit quelques mots à son employeur avant de l’appeler. Ils trouvèrent un terrain d’entente pour cesser avec effet immédiat le contrat de mandat qui les liait ; cela se passa plutôt bien et ils convinrent de garder le contact. La lettre à ses trois ex-partenaires du groupe qu’il avait quittés voilà sept semaines prit beaucoup de temps ; on ne résumait pas tant d’années de partage et de conjugaison à la première personne du pluriel en quelques adieux approximatifs. Un courriel synthétique permit d’orienter son avocat sur les démarches administratives à réaliser. Enfin, il reprit sa plume et fit une lettre d’amour filial à celle qui avait toujours été, sans qu’elle le sache,  son sésame dans les situations les plus piégeuses.

Le petit sac à dos fera l’affaire ; quand on part pour nulle part, il faut voyager léger. Pas de petits cailloux blancs pour un voyage sans retour. Jérémie sortit dans le
jardin, il était quatorze heure trente ; dans quatre heures il disparaîtra.

(à suivre…)

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