le carnet du lait

29 août 2011

Un caméléon dans un foyer d’aide d’urgence

Publié par rideaurouge dans Non classé

Dimanche 28 août, 2011

L’écran digital affiche 4:58. Il est bientôt cinq heures et, comme le Paris de Dutronc, je m’éveille. Ce 11 août 2011, le jour peine à se lever, hésite encore et puis se souvient que c’est encore l’été.

Aujourd’hui je serai le caméléon de Diana Staebler, intendante au foyer de Vevey. J’ai pris rendez-vous pour 7 heures. Je me lève, grimpe un étage et procède aux ablutions matinales après les quelques exercices de yoga quotidien. L’air que je respire est agréable, enfin de saison. Et hop ! un petit-déjeuner copieux en bonne compagnie et j’enfourche mon deux-roues pour mettre le cap sur Vevey.

Le ciel présente une tonalité joyeuse même si le soleil n’est pas encore visible. Roulant vers l’est sur les routes des hauts de Lavaux, je découvre un placide Grand-Combin déjà ivre de lumière solaire : la journée s’annonce belle. Quel plaisir sans cesse renouvelé que de vivre dans ce décor exceptionnel.

La montée d’escalier du foyer de Vevey propose des marches fatiguées et, paradoxalement, des murs blancs comme les neiges du Grand-Combin ; mes narines cherchent cette présence insistante des effluves typiques des foyers et sont surprises, d’abord par cette absence, puis par les fragrances combinées et plutôt légères qui errent dans la cage d’escalier.

Je me présente devant la grande porte métallique. Alors que je cherche un sésame, la porte s’ouvre et un agent de la société SDS me prie d’entrer : on m’avait vu venir, j’étais attendu. Je suis « pünktlich » mais Diana Staebler est en pleine séance de tuilage avec Madame Nicole Coudray, surveillante à l’EVAM. Des présentations rapides interrompent momentanément la tâche ; j’écoute leur échange et me dit que la qualité des personnes joue un rôle primordial dans le succès de ladite tâche. Et puis, si l’objet de l’échange concerne des faits, il se joue à ce moment-ci la reproduction du lien social entre des collègues qui partagent plus que des faits, une sorte de connivence. Pour cela, pas besoin de mise en scène particulière, simplement deux femmes qui se parlent dans un local de garde et colorient les faits gris que l’on retrouve dans l’indispensable rapport d’événement. Je me demande si nous savons encore avoir ce réflexe lorsqu’on travaille à Sévelin ; poser la question, c’est un peu y répondre.

Nous quittons un instant Nicole Coudray pour rejoindre le bureau de l’intendante en faisant un rapide tour de l’étage. Les quelques pas que nous avons à faire dans les couloirs installent bien Diana Staebler dans son statut, dans son territoire, dans son monde peut-être : des salutations personnalisées aux différents pensionnaires que nous croisons, ici une petite tape dans le dos, là un sourire, ici encore un froncement de sourcil ou une remise à l’ordre, rien au hasard, pas de jugement, juste le geste adéquat qui prévient, soutient ou désamorce. J’appendrai plus tard dans la journée qu’elle a séjourné, enfant, dans des foyers ; je ne sais si c’est cette expérience qui l’a dotée d’une telle « oreille », à tout le moins elle semble sentir la vie du foyer.

Un sentiment me frappe soudain ; tout se fait comme en milieu carcéral. Chaque porte s’ouvre dès lors que quelqu’un la déverrouille d’abord, chaque porte qui se ferme est suivi du tour de clef protocolaire ; on me met au parfum et l’on me dote d’un passe-partout monté sur un porte-clefs de ceinture. Au cinéma, le sentiment de privation de liberté est souvent rendu par un relief sonore soutenu au travers d’une succession d’échos métalliques accompagnant les ouvertures et fermetures de portes rapprochées dont les serrures crient de méchants cliquetis; au foyer de Vevey, tant les surveillants que l’intendante mettent tout en œuvre pour amenuiser les effets de cette contrainte sécuritaire : pas de bruits intempestifs, pas de démonstration sécuritaire, …du tact, simplement.

A son bureau, nous nous attelons aux questions relatives à la gestion des places. Sur la base de la liste manuelle remise par la surveillance, nous documentons une liste électronique des personnes ayant passé la nuit dernière au foyer. Il s’ensuit une vérification systématique des personnes ayant manqué les cinq dernières nuits ; certaines personnes sont au bénéfice d’autorisations spéciales pour séjourner ailleurs, d’autres sont signalées disparues à qui de droit. Et puis il y a quelques cas particuliers : ils sont consignés dans la liste des « 500 » – pratique qui permet à certains pensionnaires de séjourner chez des tiers tout en gardant l’adresse officielle de son foyer d’attribution. Je fais part de mon étonnement, Diana Staebler me rappelle que l’usage d’une telle liste a été supprimé depuis juin 2010. Alors ? Alors, son usage s’est poursuivi jusqu’à ce jour, en tous cas à Vevey et probablement ailleurs dans le secteur est ; le fait est confirmé par une conversation téléphonique dans les minutes qui suivent. Après une rapide exploration des situations, nous convenons de les régulariser l’une après l’autre. Et puis soudain, Diana me parle d’un autre cas « particulièrement » particulier, il n’apparaît sur aucune liste ; la personne concernée est toujours inscrite et hébergée dans le foyer alors qu’elle n’y a pas passé la moindre petite nuit. En tentant de régulariser la situation, nous découvrons qu’un dossier est ouvert par le bureau de traitement des avis de recherche (BTAR) avec qui nous échangeons des courriels quasi surréalistes ; nous constatons ensemble que Vevey connaît une réalité, que Sévelin en possède une autre ou plusieurs autres qui ne confinent pas à la réalité de Clarens ; que pense Zurich ? quel est l’âge du capitaine ? Un de mes mentors me disait un jour, après que nous ayons modélisé plusieurs processus : « N’oublie jamais que là où la procédure s’étend, le bon sens recule ».

Nous ouvrons le rapport des événements : Diana le documente et me le commente. Et puis voilà le coordinateur du PO nettoyage, le désormais poids plume Mouldi, qui se radine avec du linge propre ; vite un chariot avec le linge sale et nous voici dans la rue, « au cul de sa tire » ; nous échangeons les ballots de linge, nous nous saluons chaleureusement et nous courons à nos activités respectives. Profitant de l’élan qu’il nous a transmis, nous faisons un rapide saut de puce à la case postale. Zut ! c’est déjà l’heure de la permanence intendance et les demandes affluent. Diana Staebler se met à la disposition des pensionnaires alors que je traite le courrier. Tâche anodine ? Pensez-vous ! La liste des « 500 » réapparaît dans ses effets collatéraux.

Il est bientôt midi, nous débriefons les cinq heures que nous avons passées à un rythme soutenu – coupées par une mini pause café – dans des problématiques contrastées. Comme convenu, mon hôtesse avait réservé deux places chez Charlie Chaplin, ou plutôt au sympathique Café de la Place à Corsier-sur-Vevey que Charlot avait coutume de fréquenter. Nous sommes sur la terrasse ombragée ; décidément, la journée est fort belle au-dehors. Nous parlons un peu de l’EVAM et un peu de nous-mêmes, mais la course reprend.

Nous voici à l’inventaire de son économat. Elle compte, évalue et dicte. J’écris et questionne parfois ; je découvre ou apprends. Changement de décor, nous sommes dans un nouveau local contenant, à titre provisoire, les cartons d’objets en déshérence ; nous les sélectionnons selon des critères non écrits qu’elle maîtrise parfaitement. Nous embarquons cartons, valises et piano électrique sur des chariots, prenons un ascenseur avec une serrure que seul Thabo Sefolosha – un célèbre veveysan – peut atteindre aisément. Arrivés à la cave, nous procédons à un nouvel inventaire, chacun dans notre rôle, nous sommes déjà rôdés. Il nous reste encore à préparer les paniers d’accueil à disposition des surveillants. Tiens, cette fois elle pilote et documente les formulaires tandis que j’assure la manutention ; est-ce un antidote contre l’ennui qui naît si souvent de l’uniformité ?

Nous passons en revue quelques autres aspects – que nous ne traiterons pas aujourd’hui – de  son activité. Et puis c’est déjà l’heure de se mettre à niveau avec la surveillance sur des questions sensibles relatives à certains pensionnaires. Il me semble que Diana mette un accent particulier sur les nécessaires continuité et cohérence des messages et des pratiques qui font le cachet d’un foyer comme celui de Vevey.

Il manque quelques minutes pour atteindre seize heures. Nous prenons congé l’un l’autre, mais aussi des surveillants, des pensionnaires et de l’esprit du foyer de Vevey. Diana Staebler s’en retourne dans la campagne fribourgeoise retrouver les siens, je chevauche ma monture pétaradante que je conduis à travers ce paysage sublime jusqu’à mon jardin potager où roses de Berne, cœurs de bœuf, courgettes et capucines m’attendent pour une jolie cueillette.

Assis dans l’herbe, un verre de vin d’Ombrie à la main, je refais le film de la journée. Qu’en reste-t-il lorsque le caméléon a perdu son habileté à imiter ? Le retour de l’humain dans la façon de modéliser et de modeler le réel.

De modéliser d’abord. Où sont les « bonnes pratiques » dans l’élaboration conceptuelle des métiers que couvre l’EVAM ? Quel fluide faut-il ajouter à toutes ces recettes pour que la soupe soit servie à chacun pareillement et selon son goût ? Est-ce que notre organisation actuelle ne constitue pas un obstacle à la mise en place d’une culture et d’une dynamique communes ? Qu’est-ce qui fait que le facteur humain est toujours plus exclu de nos pratiques ? Diana Staebler, ses collègues et les pensionnaires du foyer de Vevey montrent bien l’impossible abandon du facteur humain dans leur activité. Je me promets d’être toujours plus vigilant et de prendre plus de temps avec ceux qui font le réel avant de leur prêcher un réel qui n’a de tangible que le papier sur lequel il se pâme. Je ne tomberai pas non plus dans le caricatural laisser-faire qui n’est que l’antichambre du laisser-aller. Finalement, ce qui est passionnant dans notre activité, c’est cette impermanence de la vérité : vrai aujourd’hui, faux demain, et toujours remettre l’ouvrage sur le métier, « l’éternel retour » disait Nietzsche. D’ailleurs, aurais-je pu l’exercer s’il en avait été autrement ?

Quand je parle de modeler le réel, j’entends la marge de manœuvre que chacun exerce – ou peut exercer – dans l’exécution des tâches que sa fonction permet. Cette marge de manœuvre est déterminée de façon claire par les règles et procédures en vigueur d’une part, mais aussi de façon plus molle par les qualités personnelles qui trouvent, plus ou moins, dans le champ professionnel concerné, un territoire d’expression privilégié. A Vevey, j’ai vu des personnes comme Diana Staebler ou Nicole Coudray qui ne faisaient pas que suivre scrupuleusement des règles ; elles apportaient quelque chose de plus qui faisait qu’un foyer sur occupé – 72 personnes pour une capacité de 65 lits ! – ne présentait pas un risque quant à la vie du foyer. Lors du changement de l’équipe de surveillance, les nouveaux arrivants se sont conformés strictement aux règles et pourtant de petits glissements rendaient tout à coup l’atmosphère plus électrique ; Diana était plus inquiète et rappelait sans cesse aux agents SDS que tel ou tel pensionnaires et autre visiteur pouvaient à tout moment devenir une étincelle dangereuse. Ces nouveaux agents ne faisaient aucune faute sinon de ne pas sentir ce qui n’est pas encore écrit. Il y a bien sûr lieu, là aussi, de ne pas tomber dans l’excès ; j’en veux pour preuve tous ces burn-out qui sont souvent liés à un excès d’investissement personnel dans un cahier des charges qui ne le propose pourtant pas. Si cela était facile… Je souhaite pouvoir amener ma part de cohérence entre des règles imprescriptibles et des pratiques souples donnant libre cours aux potentialités de chacune et de chacun. Je ne manquerai pas, désormais, de poser à chaque fois la question de la contribution attendue ou possible des femmes et des hommes qui font l’EVAM. Et d’évaluer leurs formations à l’aulne de la mission qu’ils reçoivent ou qu’ils se donnent.

Promesses de nouvel an qui s’oublie le 2 janvier ? Nous le verrons bien. Je remercie infiniment Diana Staebler et tous les autres pour avoir fait de ce 11 août 2011 une des plus belles journées de cet été chagrin.

La lune est à son second quartier, elle sera pleine dans deux jours ; elle inonde les coteaux et le lac de sa lueur métallique et pourtant caressante. Cette journée a su mobiliser toutes ses ressources pour être belle de bout en bout. Je me mets au clavier : l’écran digital affiche 4:58

Pierre Constantin, caméléon de Diana Staebler.

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