le carnet du lait

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18 septembre 2011

Deux mots d’amour

Publié par rideaurouge dans Non classé

De la lecture lointaine de l’Arrache-cœur, il ne m’est resté que la révélation de la confusion entre amour et protection. Je me souviens de cet amour obsessionnel d’une mère pour ses « trumeaux » – l’un d’eux se prénommait Citroën – et de sa dérive vers l’absurdité. Je n’ai aucun souvenir de l’épilogue ni même du propos du roman ; à quinze ans, ma mémoire n’a voulu retenir que ce dont j’avais besoin à ce moment-là : d’amour, sans équivoque.

Plus tard, je me suis quelquefois demandé si la conduite de ma vie relevait de l’amour ou du besoin de protéger, ce simulacre de l’amour qui relève plutôt de la séduction ou de la quête ; protéger l’autre c’est un peu le piéger pour requérir sa reconnaissance à défaut de son indéfectible amitié. Les réponses manquaient souvent au début, même si je me disais tout haut que seul l’amour m’habitait, tout bas je devais bien confesser que la passion d’être autant aimé au dehors qu’au nid originel mobilisait bien des énergies, invitait à d’étranges desseins.

De cette passion, puisque il faut bien nommer ainsi cette emprise complète sur la volonté, que puis-je préciser ? Qu’elle fait souffrir, c’est un truisme. Mais elle semble tant promettre, qu’il est impensable de s’y soustraire. Comme souvent, nous nous arrangeons avec l’idée que nous voulons nous faire de nous-mêmes et, plus encore, avec l’image que nous voulons imposer. Cette image est si nécessaire pour distraire l’autre de notre peur, de notre vacuité. La vie est difficile dès le premier jour et nous ne sommes pas armés, nous demeurons d’éternels prématurés sans cesse à la recherche d’une protection. Et puis, il y a cette concurrence reptilienne pour la conquête d’un territoire exclusif d’expression du moi.

Aîné d’une fratrie de cinq, puis six enfants, j’avais l’énorme avantage du pionnier qui bénéficie du choix le plus étendu ; une fois installé, les viennent ensuite doivent faire preuve de vigueur et, peut-être, d’imagination pour trouver, faire ou inventer leur place. Le nid familial offre la protection nécessaire à l’épanouissement de chacun pour autant que l’espace imaginaire que présente cet asile ne soit pas clos. Ou alors, le sentiment d’erreur d’aiguillage s’imposera insidieusement pour le plus grand désarroi de chacun. La découverte prudente d’abord, puis toujours plus téméraire du monde extérieur au nid me conduisit vers des choix altruistes espérais-je sincèrement ; l’étaient-ils vraiment ? Il me semble que cette sincérité suffisait à leur fondement alors que, plus vraisemblablement, j’agissais dans la hantise de ne pas être aimé. Les besoins de reconnaissance autant que de distinction ont dicté les règles d’orientation du chemin que je sentais devoir tracer. L’inconnu, et la peur qu’il suscite, seraient vaincus par la grâce de l’engagement vers l’autre, pour l’autre, et si possible avec l’autre. Ainsi, les valeurs de générosité et d’humanisme – des valeurs de gauche, me semblait-il – offraient une solide boussole pour avancer dans cette vie difficile et ce monde qui ne m’attendait pas. De très opportunes et heureuses rencontres m’ont permis de tenir un cap : l’engagement et la disponibilité de tous les instants me permettaient d’être dans le monde – j’avais la chance que chaque hiver les capitales européennes expédiaient leurs résidents les mieux dotés vers les montagnes enneigées où nous pouvions les cueillir à défaut de toujours savoir les accueillir – sans me perdre tout à fait.

La sécurité reçue au nid, l’assurance acquise en chemin et, probablement, la position qui m’était accordée m’ont rapidement inscrit dans un profil de protecteur plutôt que de provocateur – que j’aurais secrètement aimé être. Cette image et les comportements qui tendaient à la figer me gratifiait d’amitiés solides et loyales ou au moins d’admiration ou de respect. Au fond de moi, toujours la question de savoir si j’aimais véritablement mes congénères ou si je cherchais plutôt l’amour de ceux-ci me collait à la conscience; à chaque fois je me disais que la mère des trumeaux de l’Arrache-cœur n’aimait personne sinon peut-être elle-même, que l’obsession de protéger ses enfants chéris ne relevait pas de l’amour engagé mais de l’amour du collectionneur pour les objets qui lui sont totalement assujettis. Primat de la protection et primauté de la possession.

Aujourd’hui, je me sens plus serein, plus heureux certainement. Je ne ressens plus le besoin de me soumettre à la question de savoir si je guide ma vie avec amour ou si je l’use à chercher cet amour. Etre ou avoir ? J’ai choisi, ou plutôt j’ai réalisé qu’il n’y avait pas à choisir. Le besoin de me construire un passé, une mythologie à la hauteur de mes ambitions ou de mes concurrents, ce trouble m’a quitté définitivement ; le réel est plus beau que le rêve et il sait me combler à chaque instant. Oh ! bien sûr, il demeure quelques glissades que la vanité agonisante réclame encore, mais ce ne sont que scories oubliées qu’il s’agit d’aimer et d’accompagner vers une fin paisible.

L’Arrache-cœur de Boris Vian n’a vraisemblablement que peu de parenté avec « mon » Arrache-cœur. Il a pourtant constitué une de ces rencontres opportunes et heureuses qui donnent sens à la trajectoire que j’ai empruntée jusqu’ici et qui me conduiront là où j’aurai toujours fantaisie d’aimer pour rien, parce que cela est, ici et maintenant.

Pierre Constantin

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