le carnet du lait

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14 octobre 2011

1. L’appel

Publié par rideaurouge dans quelque chose d'ici

Cela s’imposait, il fallait prendre la plume. C’était indispensable, l’ultime recours.

Ses dispositions à écouter sans juger l’avaient installé dans une situation somme toute confortable même si elles l’avaient fatalement isolé. Tant isolé. Il fallait se relier et donc écrire, cela lui paraissait l’unique alternative à l’assèchement intérieur qui, aujourd’hui et par la médiation d’une improbable rencontre, lui oppressait l’âme. Il entrevoyait la démarche non pas comme une cure, une hygiène psychanalytique mais plutôt comme une mort à lui-même et une renaissance telles qu’il les avait toujours envisagées, parfois approchées et modestement bricolées à petite échelle. Cette fois-ci, son bas-ventre témoignait du vertige qui le tenaillait non sans plaisir et le poussait délicatement, amicalement même, dans le vide de sa mort symbolique toute proche.  En fait, tous les indicateurs étaient à l’orange ou au vert ; il fallait y aller. Son voisin philosophe le retenait et l’excitait à la fois.

    Va jusqu’à ton néant, aime-le. Il t’aidera à être à nouveau, à découvrir la joie.      Tu le sais camarade, j’ai une conscience aiguë du tragique de la condition humaine. Alors, l’approche que je peux avoir de la joie est tout à fait désespérée.

    Justement ! Tu es quasi prêt.

    Quasi ?

    Il te reste, c’est certain, un gros travail d’élagage. Autrement dit, il est temps que tu passes à tes actes de clarification. 

Son ami philosophe connaît peut-être la vérité, mais le chemin ne lui est pas plus familier ; pourtant il devine que l’écriture peut lui permettre de poser ces actes de clarification. Il n’était évidemment pas écrivain et ne le serait jamais. Trop conscient de la distance qui le reliait à l’art de l’écriture, notre homme se montra raisonnable et se résigna : il fallait y renoncer. Pourtant, « y a-t-il modestie plus arrogante ? » se dit-il ; renoncer à une activité sous l’excellent prétexte d’absence de compétence relevait a priori de la plus élémentaire des modesties. Renoncer à écrire par défaut de son art c’était au moins confondre l’écriture et l’art d’écrire ; pourquoi écrire signifierait-il produire un chef d’œuvre. Ledit chef d’oeuvre t’est impossible, et alors ? Quel orgueil te fait croire que dès lors que tu écrirais, tu « devrais » être publié, diffusé, honoré ? Tu te crois universel et prendre un tel risque te mettrait en péril ? Débarrasse-toi du fardeau de cet orgueil enfantin et risque-toi à l’écriture ; elle pourrait constituer le chemin d’un salut, en tous cas un premier pas dans tes actes de clarification. Il fréquentait des écrivains ou plutôt des « écrivants », il ne leur ressemblait pas. Certains donnaient dans le pathétique vulgaire, parfois même sympathique et désuet, révulsés par le non reconnaissance des pédants ; leur art s’assimile peut-être à l’art du cri ou de la pose ou parfois même à celui du ridicule malgré soi. Il en connaissait d’autres qui maîtrisaient leur art mais n’avait pas de sujet ; ils finissaient le plus souvent comme critiques fielleux, souvent situationnistes, surnageant en prenant appui sur ceux qu’ils contribuent à noyer : du beau monde. Sinon, son philosophe d’ami tenait une prose tout à fait abordable, généreuse ; de par son propos, il était contraint à une rigueur dans la construction de l’œuvre qui jamais ne tuait le ton espiègle qui le rendait si ajusté à l’air du temps. Une chance ! il était à la mode et la profondeur du message qu’il offrait trouvait un écho dans le bruit incessant des discours kleenex qui prévalaient dans l’espace concurrentiel de la communication moderne. Il agissait paradoxalement comme le ferait un grand silence dans les hauts fourneaux du prêt à penser ; ce silence-là faisait sens, il semblait être solide, tenir la longueur et, nouveau paradoxe, plaire ici et maintenant. Il avait un ami d’enfance, peut-être même d’avant leurs naissances respectives tant ils s’aimaient sans droits et devoirs, sans cultes ni simulacres, juste librement. A quatre mains auraient-ils composé l’œuvre ? Certes non ; les œuvres collectives ne sont que circonstancielles, commémoratives et comblent un vide qu’on n’ose tolérer ! La solitude implacable de l’homme interdit la fusion totale et réelle des cerveaux ; ce que l’amour peut atteindre le cerveau ne sait que le singer, pauvre usurpateur. Ils partageaient toutefois la passion de l’écriture, l’un dans la perspective nécessaire d’écrire « le » livre, l’autre dans l’attente tout aussi urgente de lire « le » même livre.

Cet ami d’avant leur espace-temps avait commencé « le » livre,  guidé par Proust, Musil ou Joyce ; quelques coups d’essai déguisés en livres de commande avaient été publiés et salués ; était-il sur la voie ? à défaut d’être probable, c’était toujours possible. Quant à lui, il avait découvert grâce au philosophe que « le » livre n’existait pas, qu’il n’était pas même en préparation ; désespéré, il sut désormais reconnaître dans ce qu’il lisait les fragments désarticulés « du » livre universel. Il y avait donc péril. Le renoncement par défaut – non par choix – le guettait. Il fallait mobiliser ce qu’il lui restait de courage, écrasé qu’il était par la vision permanente de la vanité de toutes les actions qu’il pût entreprendre, seul ou en compagnie. Ce mélange torturé de complexes et de faux semblants constituait l’étoffe qui l’habillait d’un renoncement des plus seyants, un vêtement légitime et bienvenu. Pourtant un brin de lucidité lui susurrait que l’élan qui le traversait pouvait le transporter bien au-delà des barrières suspectes de l’autocensure convenue.

Certes il n’avait aucun talent particulier en matière d’écriture, toutefois il sentait bien que ce fameux élan l’avait quelques fois emporté plus loin qu’il n’eût imaginé. Il reconnaissait que lorsque cet élan s’était manifesté antérieurement, les conditions de son apparition étaient constantes. A chaque fois, un sentiment de nécessité à prêter le flanc, à s’offrir. La cause est toujours extérieure à lui-même. Le secours à l’autre, compagnon de route ou ami de fortune, démuni, blessé, paralysé par la douleur, écrasé par l’impuissance d’agir, simplement perdu, l’a souvent mis sur le chemin de cet élan où écrire constituait le témoignage sous dictée de la compassion et de la révolte qu’il ressentait au plus profond de lui-même, comme une deuxième nature enfouie dans les souvenirs d’une vieille âme pas encore totalement assagie. Plus rarement, il lui était arrivé de sentir cet élan dans des conditions plus avantageuses ; par admiration ou par amour, il avait été pris du désir irrépressible de traduire ses sentiments à travers l’écrit. A nouveau, c’étaient des circonstances qui lui faisaient oublier les obstacles. Seul, désespérément seul et ne maîtrisant pas les artifices du discours, l’écriture était déjà une forme de salut, un acte de salubrité psychologique dérisoire mais ô combien efficace et précieuse. Les destinataires de ces « mots » avaient toujours fait montre d’intérêt pour leur forme ; il recevait cet écho avec émotion mais ne pouvait envisager de pousser plus loin l’exploration de cet art ; jamais il n’avait osé le travailler, jamais il ne le ferait. A chaque fois qu’une question déterminante pour la conduite de sa vie s’imposait, il avait coutume de retarder tant qu’il pût toute prise de décision. Il ne laissait pas apparaître son trouble et puis, comme si le fruit avait mûri en une nuit, il modifiait abruptement le cap et prenait une direction qui laissait ses proches sans voix ni voie de recours. Comme à son habitude en pareille période il se réfugiait dans l’écoute de la musique – il avait renoncé à la pratiquer – de toutes les musiques. Il glissa son index sur la touche « START ». 

10 octobre 2011

Journal d’un chat obèse

Publié par lutiner dans Non classé

1.

Tout le monde le dit : « Solal, t’es obèse ! ». Chaque fois que quelqu’un pénètre dans mon antre, mes oreilles s’agitent avant même qu’il n’ait eu le temps de prononcer un seul mot. L’obésité c’est tout ce qui me reste de ce corps félin que je promenais dans ma vie d’avant. Dans le quartier, on me respectait et les chattes du voisinage parcouraient de leurs yeux d’amande ma silhouette gracile. Je portais beau et je profitais de toutes les flaques d’eau après la pluie pour jeter un œil sur mon pelage. Dandy jusqu’au bout des griffes ! que j’étais. Mon maître décida un jour que mes pérégrinations amoureuses, pourtant épisodiques, devaient cesser pour ma santé – je rentrais souvent aux petites heures du matin, le poil en bataille et de vilaines traces de bagarres féroces avec les autres mâles du quartier – et pour sa tranquillité d’esprit. Il m’emmena manu militari chez le véto du coin, une sorte de Mengele plus adepte de la Shoa que des chats et manifestement fâché avec la douceur. J’en garde encore un souvenir si vivace, qu’au moindre bobo je m’évade par la fenêtre et disparaît le temps de ma guérison. Il y a en effet toujours une âme charitable qui me trouve suffisamment cute pour prendre soin de moi, me soigner en me gavant de nourriture et d’affection. Je lui faisais faux bond, ingrat que je suis, dès que je me sentais en forme et au retour à la maison je pouvais voir les portraits de moi sur tous les arbres de ma rue. Satisfait de constater que mes maîtres s’étaient attachés à moi, je rentrais triomphant. Je simulais bien sûr l’indifférence, mais me laissais carresser avec délectation, ronronnant juste ce qu’il faut pour leur montrer un peu la joie de me retrouver dans mon foyer. Ce qu’il y avait de plus difficile dans mes escapades sanitaires, c’était de devoir m’adapter à de nouvelles gens avec lesquelles je devais composer, m’adapter à un nouveau milieu et aux enfants qui ne sont pas toujours tendres avec les animaux.
Quand je me sentais las de mon nouvel environnement, je rentrais chez moi avec gourmandise, sûr de trouver des maîtres attentionnés, pleins d’égard à mon endroit et qui se faisaient une fête de me gâter en m’apportant les meilleurs plats et me gratifiant d’une nouvelle écuelle, parce que je le valais bien.

Solal c’est plutôt inusité dans ma confrérie, mais quand on est affublé de mes maîtres, on peut le comprendre. Figurez-vous que ces deux-là se sont rencontrés sur les bancs de la fac alors qu’ils travaillaient à leur maîtrise de Lettres-Modernes. Le coup de foudre fut, paraît-il, instantané. Je vois assez mal aujourd’hui ce qui leur a plu chez l’autre, tant leurs disputes continuelles me mettent en boule et m’incitent le plus souvent à filer par la chatière vers le jardin où cette immense masse servile qu’est Mangeclous, le chien qui devait devenir mon compagnon, s’ébaudit sur le gazon en bandant comme un âne. Pouah !
Solal, je ne suis même pas juif ! Eux non plus, mais ils sont du genre à s’écrier Mazel tov ! au lieu de super et génial de leurs amis. Ils eussent aimé être juifs, porter un nom se terminant en -stein et pouvoir se rendre à Auschwitz sans se sentir platement français. Ils se sont découvert sur les bancs de la fac une passion commune pour l’œuvre d’Albert Cohen. allant même jusqu’à lui écrire à Genève afin de solliciter une entrevue qui n’eut pas de réponse. Les quelques pages de « Belle du Seigneur » que l’auteur avait consacrées aux chats avaient achevé de les décider à en adopter un. Et l’indifférence de Cohen à leur égard ne les dissuada pas. De cette missive qui devait changer à tout jamais leur vie, du moins le pensaient-ils, ils en avaient fait un brouillon qu’ils conservent précieusement dans un dossier de leur ordinateur qu’ils ont mystérieusement nommé Nations-Unies, et je ne résiste pas à l’envie de vous en faire découvrir le contenu. Voici donc cette fameuse lettre.

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