le carnet du lait

10 octobre 2011

Journal d’un chat obèse

Publié par lutiner dans Non classé

1.

Tout le monde le dit : « Solal, t’es obèse ! ». Chaque fois que quelqu’un pénètre dans mon antre, mes oreilles s’agitent avant même qu’il n’ait eu le temps de prononcer un seul mot. L’obésité c’est tout ce qui me reste de ce corps félin que je promenais dans ma vie d’avant. Dans le quartier, on me respectait et les chattes du voisinage parcouraient de leurs yeux d’amande ma silhouette gracile. Je portais beau et je profitais de toutes les flaques d’eau après la pluie pour jeter un œil sur mon pelage. Dandy jusqu’au bout des griffes ! que j’étais. Mon maître décida un jour que mes pérégrinations amoureuses, pourtant épisodiques, devaient cesser pour ma santé – je rentrais souvent aux petites heures du matin, le poil en bataille et de vilaines traces de bagarres féroces avec les autres mâles du quartier – et pour sa tranquillité d’esprit. Il m’emmena manu militari chez le véto du coin, une sorte de Mengele plus adepte de la Shoa que des chats et manifestement fâché avec la douceur. J’en garde encore un souvenir si vivace, qu’au moindre bobo je m’évade par la fenêtre et disparaît le temps de ma guérison. Il y a en effet toujours une âme charitable qui me trouve suffisamment cute pour prendre soin de moi, me soigner en me gavant de nourriture et d’affection. Je lui faisais faux bond, ingrat que je suis, dès que je me sentais en forme et au retour à la maison je pouvais voir les portraits de moi sur tous les arbres de ma rue. Satisfait de constater que mes maîtres s’étaient attachés à moi, je rentrais triomphant. Je simulais bien sûr l’indifférence, mais me laissais carresser avec délectation, ronronnant juste ce qu’il faut pour leur montrer un peu la joie de me retrouver dans mon foyer. Ce qu’il y avait de plus difficile dans mes escapades sanitaires, c’était de devoir m’adapter à de nouvelles gens avec lesquelles je devais composer, m’adapter à un nouveau milieu et aux enfants qui ne sont pas toujours tendres avec les animaux.
Quand je me sentais las de mon nouvel environnement, je rentrais chez moi avec gourmandise, sûr de trouver des maîtres attentionnés, pleins d’égard à mon endroit et qui se faisaient une fête de me gâter en m’apportant les meilleurs plats et me gratifiant d’une nouvelle écuelle, parce que je le valais bien.

Solal c’est plutôt inusité dans ma confrérie, mais quand on est affublé de mes maîtres, on peut le comprendre. Figurez-vous que ces deux-là se sont rencontrés sur les bancs de la fac alors qu’ils travaillaient à leur maîtrise de Lettres-Modernes. Le coup de foudre fut, paraît-il, instantané. Je vois assez mal aujourd’hui ce qui leur a plu chez l’autre, tant leurs disputes continuelles me mettent en boule et m’incitent le plus souvent à filer par la chatière vers le jardin où cette immense masse servile qu’est Mangeclous, le chien qui devait devenir mon compagnon, s’ébaudit sur le gazon en bandant comme un âne. Pouah !
Solal, je ne suis même pas juif ! Eux non plus, mais ils sont du genre à s’écrier Mazel tov ! au lieu de super et génial de leurs amis. Ils eussent aimé être juifs, porter un nom se terminant en -stein et pouvoir se rendre à Auschwitz sans se sentir platement français. Ils se sont découvert sur les bancs de la fac une passion commune pour l’œuvre d’Albert Cohen. allant même jusqu’à lui écrire à Genève afin de solliciter une entrevue qui n’eut pas de réponse. Les quelques pages de « Belle du Seigneur » que l’auteur avait consacrées aux chats avaient achevé de les décider à en adopter un. Et l’indifférence de Cohen à leur égard ne les dissuada pas. De cette missive qui devait changer à tout jamais leur vie, du moins le pensaient-ils, ils en avaient fait un brouillon qu’ils conservent précieusement dans un dossier de leur ordinateur qu’ils ont mystérieusement nommé Nations-Unies, et je ne résiste pas à l’envie de vous en faire découvrir le contenu. Voici donc cette fameuse lettre.

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