le carnet du lait

25 mars 2012

Premier

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Ce n’est pas l’homme qui prend l’amour

c’est l’amour qui prend l’homme

et un jour l’amour m’a pris… »

… fredonnait-il en marchant du pas résolu, presque affairé, qu’on lui connaissait. La ville ne lui était pas attentive ce matin, il n’en avait cure. Il ne demandait rien, il était comblé ; il s’offrait simplement à ces rues qui défilaient, lui semblait-il, en un cortège où il était l’unique spectateur. Artères et venelles, parcs et promenades, bâtiments et automobiles, hommes, femmes, animaux de compagnie, tous paraissaient se mouvoir, dans un désordre chorégraphié, quasi vivant ; il percevait le cliquetis des arbres à cames de la grosse machinerie qui régulait ces déplacements enchevêtrés, complexes, où même les accidents et leur effet de surprise étaient programmés. Il entendait le moteur de la ville.

Longtemps, le bruit de la ville l’avait hanté, le mettant sur ses gardes, en éveil permanent, guettant les signes avant-coureurs des grands mouvements généraux, s’armant pour les coups durs personnels à venir. Pour lui, la fatalité relevait de la mécanique ; Da Vinci, Newton et les autres ont été les cliniciens déguisés en poète ou en prêtre, l’un et l’autre célébrant à leur manière la chute.

Sensible depuis son plus jeune âge à l’exercice de la vertu, Jérémie considérait le monde avec le plus tonique des désespoirs. Entendre le déterminisme implacable imbibant l’univers l’avait rendu incapable jusqu’à l’infirmité d’être dupe de lui-même et l’avait conduit, adolescent, à devoir choisir son orientation, à défaut de sa trajectoire.

La condition humaine s’anéantissait, pour lui, à la mort de Tchen ; il avait fallu onze lectures successives pour abandonner définitivement la voie royale proposée par le martyre. Il y aurait un autre chemin, moins généreux de prime abord, mais surtout moins égocentrique, moins vaniteux, moins religieux. C’était certain, il n’entrerait jamais en religion, trop attiré qu’il était par la spiritualité. La querelle ou plutôt la guerre des doctrines, qu’elles soient matérialistes ou idéalistes, ne le mobilisait plus comme militant, comme juge et partie, non, il concentrait toute son attention sur la mécanique déterminant chacun des protagonistes ainsi que la logique de leurs affrontements, les fausses victoires, les défaites simulées. « Qu’est-ce qui peut bien alimenter cette mécanique ? Quelles en sont les finalités, les téléologies ? » se questionnait-il. Et toujours ce refrain sur la logique de l’intérêt et ces couplets sur la peur, sur la mort lui revenaient-ils. Le champ serait exploratoire, plutôt que de bataille, la conduite sera tragique plutôt qu’héroïque.

Que faire de la vertu dans un monde de finalités vaines sinon veules ? Il reste le désespoir philosophique et, sans le savoir bien, Jérémie s’était mis en résonnance avec de cette voie peu sexy comme on le dit de nos jours où le sexe se consomme à défaut de se vivre. Les rencontres impromptues avec Montaigne, Nietzsche ou le philosophe du Jardin ont permis à la semence de germer puis de croître lentement vers la découverte de la joie, ici et maintenant, dans le renoncement progressif au seul agrément. Le premier pas dans ce chemin – de croix ou de la délivrance, mais il ne mesurait pas encore la différence – a contribué à faire sien le sentiment fatal de la solitude. Métabolisé, il prévient contre la déception, la déprime et même contre la dérision et le cynisme. Le choix n’existe plus, il ne reste qu’à aimer, ou plutôt à apprendre l’amour ; le don de soi comme la manifestation de la beauté possible « accompagnant » la tragédie, notre tragédie. Il n’y a que les religions pour la nier ou la manipuler ; l’éthique s’inscrit dans l’ici et maintenant, sans promesse ni sanction, juste le réel rude et plein. L’exercice de la vie vertueuse dans le désespoir philosophique constitue une vertu en soi, une sorte de comportement désintéressé et permanent, un renoncement à la conservation de soi. Et puis Baruch Spinoza laissait entendre que la joie était à saisir. Alors, ainsi serait-il !

Jérémie avait longtemps suspecté que les affaires du monde obéissaient à des desseins précis et cyniques imposés par d’obscurs groupes servant leurs intérêts exclusifs ; la théorie du complot lui convenait à plus d’un titre. L’option déiste lui avait rapidement paru insatisfaisante, absurde même. Le rapport que les hommes entretenaient à Dieu semblait relever de la pensée magique. Dieu servait les prêtres et exorcisait tant bien que mal les peurs et les angoisses devant la souffrance et la mort. Dieu n’était à son avis qu’un argument mais aucunement une option. Dès lors, les religions devaient assurément occulter des ombres initiées aux mystères de la manipulation des masses. Il prit soin d’investiguer et de « traîner dans toutes les coulisses », à la recherche de la vérité ; il prit l’habitude d’aller systématiquement ailleurs que là où on le conduisait, où on l’attendait, où on le convoquait parfois. Il avait fait siennes les techniques de déplacements furtifs. Il ne s’exposait quasi jamais et ce n’était pas facile ; à maintes reprises il avait fait le gros dos devant d’insoutenables dérives, quelques fois il n’avait pu se contenir et avait pris partie ou encore avait fui. Dans les deux cas, il avait failli dans la mission qu’il s’était attribuée ; Tchen était mort pour rien…

Qui étaient-ils ? Comment leur échapper ? Il n’était pas dans les intentions de Jérémie de se mesurer à eux, de les combattre ou même de les rejoindre mais de les connaître malgré eux et de pouvoir ainsi leur échapper comme on esquive ou on prévient une attaque à laquelle on ne saurait répondre. Pour lui, la double punition – être manipulé et l’ignorer – était intolérable, elle était l’humiliation suprême. Rechercher un ennemi et apprendre à le connaître donnait sens à une vie sans Dieu ni autre substitut.

Pas à pas, il avait sillonné le monde, s’était risqué dans d’étranges anfractuosités, s’était égaré dans d’inattendus labyrinthes, avait été remis en selle par des rencontres de fortune. Aujourd’hui il n’était plus très sûr de pouvoir tenir les figures du mal. Dans sa quête, il avait certes été en présence d’êtres d’exception mais il avait surtout été confronté à l’incompétence et à la peur qui génèrent les pires actions qui soient. Il y a bien des groupes organisés autour d’intérêts exclusifs, mais quel bricolage, quel chaos et quelle aliénation ; nous sommes bien loin de projets machiavéliques ourdis par un quelconque grand ordre intelligent. Quel désenchantement que le constat de l’absolue vanité de l’homme dans ce qu’il voudrait être la conduite du monde et bientôt de l’univers.

Cette « vérité » s’était révélée peu à peu, l’air de rien. Etait-ce fatigue, aveuglement, asservissement ? Il pariait plutôt sur la lucidité et les résultats de ses infatigables recherches. Et puis, il y avait cette rencontre…

(à suivre…)

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