le carnet du lait

28 mai 2012

Cinquième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Vorüber ! ach, vorüber !

Geh, wilder Knochenmann!

Ich bin noch jung, geh, Lieber!

Und rühre mich nicht an ».

« Gib deine Hand, du schön und zart Gebild’

Bin Freund und komme nicht zu strafen.

Sei gutes Muts! Ich bin nicht wild,

Sollst sanft in meinen Armen schlafen »

Sous ses aspects rugueux, un peu vulgaires, la logeuse était une grande connaisseuse de Schubert. La table du petit-déjeuner était richement dotée ce matin. Madame était assise dans un fauteuil Louis XIII, la tête en arrière et les yeux mi-clos ; on aurait dit la Médicis se préparant à une grande colère. Guendune, le majordome tibétain, manquait au décor habituel.

— C’est pour la Jeune Fille que vous avez été ou pour la Mort qui approche que vous vous êtes pareillement apprêtée ? ricana-t-il sur le palier de la petite salle à manger.

Elle ouvrit les yeux et lui adressa un regard attristé et las.

— Pardon Hélène ! Je ne souhaitais pas vous blesser.

— Les amoureux sont perfides avec le reste du monde.

— Disons plutôt qu’ils sont parfois indélicats. Ce décor, on dirait une scène…

— …d’adieu ? C’est à toi de me le dire.

— Je croyais avoir été clair toujours, il y a vingt-deux ans, tout comme il y a quelques semaines. Vous vous étiez déclarée à l’époque, je vous avais repoussée en vous priant de renoncer à toute tentative de conquête quelle qu’elle fût. Nous avons essayé l’un et l’autre d’avoir des rapports professionnels avantageux pour nos entreprises respectives. Et puis, il y a eu cette…

— …mésaventure, je sais ! Inutile de m’y replonger.

— Je ne trouverai jamais le bon ton pour vous parler sans que cela ne tourne rapidement à la dispute. Il vaudrait peut-être mieux que nous en restions là.

Jérémie baissa la tête et quitta la pièce. Elle le pria de partager ce riche repas du matin en lui promettant d’être la meilleure des convives. Il hésita puis, haussant les
épaules, il acquiesça en la gratifiant d’un franc sourire. Elle quitta son fauteuil de douairière et s’assit en face de lui.

Elle était belle et ne faisait pas ses soixante-neufs ans. Elle avait été mariée prestement à un coquin qui l’avait mise au turbin ; le mari n’était qu’un cave dans le métier de proxénète et disparut rapidement sans laisser aucun signe de vie – elle fut déclarée veuve après vingt-six ans de procédure. Dans ce milieu, il était difficile de survivre sans quelques protections. Maligne, elle évita les mauvais pièges et finit par s’associer avec un grand escogriffe qui en pinçait follement pour cette grande femme pulpeuse et suffisamment rustique pour garder, en tout temps, les pieds sur terre. Le flandrin l’emmena jusqu’à Lyon chez son frère qui avait de la fortune et des relations. Ils obtinrent du cador, la gérance d’un hôtel très particulier. L’affaire de l’occupation de l’église Saint-Nizier avait convaincu la belle Hélène à rentrer chez elle. Persuasive, elle était revenue bien dotée ; elle acquit cette ancienne maison grand-bourgeoise sur le flanc ensoleillé d’une colline au sud-ouest de la ville. Elle avait transformé deux fois l’aménagement intérieur de la bâtisse. En 1975, la ville n’avait pas encore fait ses humanités. Pour les transgressions audacieuses, il fallait montrer patte blanche ; Hélène s’installa dans le créneau, elle avait quelques compétences qu’elle sut valoriser avantageusement. On y fit bonne chère et les chairs s’y régalèrent. L’indispensable discrétion nourrissant ce genre de commerce fut rompue une nuit de Noël où un mari abusé décida de mettre de l’ordre dans ses idées en envoyant au Diable l’épouse affranchie et son amant d’infortune ; et le chaos cessa.

Avant Pâques suivant, Hélène, qui avait déjà compris que les temps devenaient plus compliqués, plus imprévisibles, inaugura la réorientation de sa petite entreprise par des transformations importantes de l’aménagement et de la décoration intérieure de l’édifice. Les pensionnats ne répondaient plus aux demandes croissantes de
logements pour les étudiants étrangers. Cinq studios furent bientôt aménagés pour de jeunes adultes ; elle avait opté pour l’accueil d’universitaires plutôt que de bacheliers mal dégrossis. Des amis bien placés lui fournirent les cinq premiers candidats pour la rentrée ; « que des garçons », avait-elle décrété, « et sachant s’exprimer en français, s’il vous plaît ! ». Quatre Sud-Américains défirent leurs valises à la mi-septembre alors qu’un Indien devait les rejoindre début octobre. En fait d’Indien, il avait été recommandé par un vieil ami journaliste, grand spécialiste de l’Asie ; le jeune homme avait déjà vingt-six ans et ses études étaient financées par un groupe de soutien aux exilés tibétains : il se prénommait Guendune. Son inaptitude à l’étude universitaire et sa timidité paralysante le mit rapidement en situation de dépression abyssale. Hélène appela son parrain journaliste qui la pria de prendre en charge à sa manière le jeune inadapté. Ni mère ni infirmière elle tança l’inadapté de se ressaisir ou de prendre ses cliques et ses claques et de rejoindre ses cimes himalayennes. Ne l’ayant plus vu de la journée, elle cogna à la porte du studio et, sans réponse, essaya la poignée qui retira le pène de la gâche. Elle le vit, étendu à terre parmi plusieurs boîtes de médicament et deux bouteilles de mauvais vin rouge quasi vides. Au nom de leur vieille complicité du temps où il fréquentait assidûment sa demeure, le vieux médecin accepta de procéder sur place à un nettoyage complet du système digestif ; au bout d’une semaine, elle présenta le programme au jeune rescapé d’outre-tombe. Elle allait l’adopter – on lui avait dit qu’une écrivaine globe-trotter en avait fait de même d’un lama tibétain majeur – et lui enseigner la vie, toute la vie. Guendune était devenu sa rédemption secrète.

— Elle est comment ? Je veux dire…

Il arrêta le mouvement de ses mâchoires et la regarda en coin. Il n’y discerna aucune malignité, juste une façon de relancer la conversation de manière badine, sinon complice. Il relâcha la tension qui figeait son regard.

— Elle est partout où je cherche quelque chose de ma vie. Elle est ma part perdue, certainement ma part belle. Elle ne s’additionne pas, elle ne se soustrait nullement, elle échappe aux mathématiques ou bien elle est le zéro et l’infini. Réunis nous échappons à la pesanteur.

— Elle t’a envoûtée, parbleu !

— Et pourtant pas. J’avais confondu longtemps l’amour avec ses simulacres et je ne parle pas ici des aventures amoureuses plus ou moins réussies qui font partie de l’éducation sentimentale et de l’initiation aux pratiques érotiques. Par simulacres de l’amour, j’entends ces belles rencontres qui nous font perdre la raison et qui font bourdonner le bas ventre, qui procure le vertige et qui, nous le découvrons plus tard, nous distraient du néant. J’ai vécu quelques très belles histoires comme celles-là ; elles ont constitué cette nourriture spirituelle indispensable qui nous permet de mentir devant le miroir. Je ne renie rien, j’ai la chance de n’avoir rien à jeter de tout ce qu’on m’a donné au nom de l’amour et du salut des doux ; je ne sais pas si j’ai été à la hauteur des dons que l’on m’a délivrés. Mais aujourd’hui, j’ai rencontré l’amour de l’autre côté du miroir.

Il s’était tu pour rejoindre l’amour là où il ne pouvait pas emmener Hélène. Il sourit, se leva et déposa un long baiser sur la joue humide de son hôtesse. « Je règle mes affaires et je passe vous dire au revoir » dit-il avant de sortir de la salle à manger.

Jérémie écrivit quelques mots à son employeur avant de l’appeler. Ils trouvèrent un terrain d’entente pour cesser avec effet immédiat le contrat de mandat qui les liait ; cela se passa plutôt bien et ils convinrent de garder le contact. La lettre à ses trois ex-partenaires du groupe qu’il avait quittés voilà sept semaines prit beaucoup de temps ; on ne résumait pas tant d’années de partage et de conjugaison à la première personne du pluriel en quelques adieux approximatifs. Un courriel synthétique permit d’orienter son avocat sur les démarches administratives à réaliser. Enfin, il reprit sa plume et fit une lettre d’amour filial à celle qui avait toujours été, sans qu’elle le sache,  son sésame dans les situations les plus piégeuses.

Le petit sac à dos fera l’affaire ; quand on part pour nulle part, il faut voyager léger. Pas de petits cailloux blancs pour un voyage sans retour. Jérémie sortit dans le
jardin, il était quatorze heure trente ; dans quatre heures il disparaîtra.

(à suivre…)

26 mai 2012

Quatrième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Je rêvais d’un autre monde

Où la terre serait ronde

Où la lune serait blonde

Et la vie serait féconde »

« Je rêvais d’un autre…

— Allo !

— Jérémie ?

— Oui. Je rêvais d’un monde où tu étais moi et où j’étais toi, où nous ne savions plus très bien qui nous étions, où nous étions pourtant si bien. Et puis le smartphone a libéré sa chanson…

— Quelle heure est-il ?

— La bonne heure.

Elle se tut et pourtant sa présence emplissait tout l’espace. Le silence habité avait sensiblement accéléré le rythme cardiaque de Jérémie. Il oscillait entre deux réalités ; il avait le sentiment de maîtriser cet autre monde qu’il organisait durant son sommeil alors que la réalité tangible semblait échapper à tout contrôle. Entre ces deux états, il devait vivre ; et la vie ne semblait pas acceptable si elle se résumait à un jeu de cache-cache. L’était-elle davantage si elle se réduisait à la médiumnité ?

L’air fraîchissant de la nuit caressait son corps à nouveau détendu. Tandis qu’il laissait courir ses pensées comme les lucioles des soirées ombriennes qu’il aimait tant, elle le relança :

— Je ne te dérange pas ?

— Oh non ! Si tu savais…

— Et que devrais-je savoir ?

— Si je le savais…

Il le devinait mais ne pouvait encore se résoudre à l’aveu. Il ne pouvait s’empêcher de discréditer la grâce qui l’emportait par le truchement d’un doute rampant. Il avait rompu avec son groupe afin de renoncer à l’ennui que même le jeu de la séduction et du pouvoir ne savait plus distraire. Etait-il embarqué dans une histoire dont le seul atout était la nouveauté ? Toutes les humeurs indiquaient un état amoureux classique, pourtant tout s’enchaînait dans un bain de tendresse telle que ses sens étaient non pas anesthésiés mais détendus, joyeux. Cette rencontre ne semblait pas plus répondre à une conquête qu’à un compromis ; elle semblait ne rien valoir, ne rien prétendre, ne rien promettre. Jérémie sentait qu’il traversait le miroir, qu’il était en découverte et peut-être…

— Je t’aime, dit-il. Je n’y suis pour rien et cela me ravit absolument.

— J’arrive.

Il n’eut pas le temps de lui dire que la porte du parc était close, que l’accès à la bâtisse était soumis à la saisie d’un code ou à la détention d’une clef de sécurité, qu’une multitude de détails sans importance se réunissaient pour freiner toutes les entreprises ardentes. Il sourit et se moqua de lui, des serrures et des conventions. Il passa un short et se couvrit d’une chemise en lin. Espadrilles aux pieds, il sortit dans le jardin et se faufila au travers de la haie de noisetiers rouges et surgit dans
la ruelle déserte. Il frissonnait mais la température de cette nuit de juin n’y était pour rien.

Lorsque le cabriolet sportif présenta ses feux bleutés tout en haut de la rue,  Jérémie trotta à sa rencontre. A peine l’automobile avait-elle pu ralentir qu’il avait sauté sur le siège libre.

— Roule ! lança-t-il joyeusement en regardant au loin.

Elle essaya de scruter son visage mais la lumière était trop hésitante. Elle sourit, plissa les yeux et écrasa l’accélérateur.

Ils avaient roulé près de trente minutes lorsqu’il lui proposa d’engager le bolide dans un court chemin de terre. Le chemin s’arrêtait à une quinzaine de mètres du lac. Elle coupa le moteur ; les oreilles et les yeux eurent besoin de quelques secondes pour prendre la pleine possession des lieux. Une cabane de pêcheur avec son désordre habituel de nasses, de filets et d’objets que seuls les initiés connaissent le nom et l’usage. Sur la petite grève une barque retournée présente son ventre abîmé. De l’autre côté du grand saule pleureur, de minuscules vaguelettes tentent désespérément de se faire entendre en s’élançant contre une obèse bouée d’amarrage ; le pêcheur doit être à son travail quelque part sur le grand lac.

Jérémie avait attendu d’être totalement en résonnance avec les génies du lieu avant de faire le moindre geste ; il était prêt. Comme il était entré, il sortit du véhicule sans utiliser la portière ; il contourna le bolide par l’arrière, ouvrit silencieusement la porte de la conductrice en l’invitant à le rejoindre. Elle lui sourit et déplia sa grande silhouette un peu gauche. Il la prit par la taille et l’enserra délicatement de son bras droit tandis qu’il refermait la porte de la décapotable. Au bord de l’eau, il se déshabilla, déposa un baiser sur les lèvres tendues de la femme, se tourna vers le large et pénétra dans les eaux fraîches du lac. A moins de dix mètres du bord, il lui adressa un dernier regard avant de plonger.

Lorsqu’il refit surface une trentaine de mètres plus loin, il fit face à la berge et ne la vit plus. Son cœur avait cessé de battre ; soudain elle émergea des flots tout proches, la lune illumina son visage. Elle paraissait sublimée, l’eau lui était plus favorable que la terre ferme. Elle lui rendit son baiser et s’écria :

— Je t’aime aussi, j’en ai peur.

Ils s’embrassèrent avec fougue et burent la tasse. Ils nagèrent encore en se prenant par les yeux. Il fut le premier à sentir que ses membres ne répondaient plus très bien aux sollicitations. Il enjoignit Mathilde de le suivre. Elle atteignit la rive bien avant lui. Elle était quasi vêtue au moment où il sortit du lac. Elle lui tendit sa chemise en lin ; il s’en saisit et l’utilisa pour éponger le haut du corps. Elle ne savait plus où porter son regard et trottina vers sa voiture en lui disant d’attendre qu’elle revint. Quelques secondes plus tard, elle revint vers Jérémie en tenant un sac de sport ouvert d’où elle tira un grand drap de bain. Il s’en recouvrit en serrant l’étoffe sur sa peau, il avait l’impression qu’il reprenait un tant soit peu le contrôle de son corps. Elle posa les mains sur la serviette éponge et entreprit de lui masser les épaules. Les tremblements s’estompèrent.

Son chemisier était mouillé ; elle l’avait simplement noué sur le nombril, l’échancrure laissait entrevoir les contours d’une poitrine fière et sauvage. Il défit le nœud qui retenait les deux pans de soie et libéra son corps des dernières entraves. Ils firent l’amour longtemps. Et surent immédiatement qu’ils n’avaient jamais connu cette volupté auparavant. Le bruit du bateau de pêche s’immisça peu à peu dans leur monde. Elle éclata de rire et l’interrogea du regard. Il donna le signe du départ.

Le toit du cabriolet poussa un dernier couinement pour signifier qu’il était en place. Pour la première fois Jérémie entra dans le véhicule en empruntant la voie attendue. Il faisait jour, l’esquif accosta tandis que Mathilde fouettait les chevaux fougueux de son attelage. Le véhicule stoppa sa course devant l’entrée du parc. Il lui prit la main et demanda ses yeux ; elle était dans un état second.

— Disparaissons ! dit-il.

— Donne-moi quarante-huit heures.

— Douze.

— Douze. Alors, ici même, à dix-huit heure quarante-cinq.

(à suivre…)

14 mai 2012

Troisième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« O vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas

Mais de grâce, morbleu! laissez vivre les autres!

La vie est à peu près leur seul luxe ici bas

Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente»

Alors que le poste crachotait la complainte du Sétois, Jérémie se souvint des années septante et de ses rendez-vous manqués dont celui avec le trop subtil Georges. Le temps était à la guerre et ce n’était plus la guerre des boutons. La rock attitude exigeait des positions tranchées sur tous les sujets. Le refus constituait le fond de commerce des marchands de rêves : un choix par défaut, pourvu qu’il se réalise à l’encontre de quelque chose d’établi.

Jérémie avait été un enfant timide et, paradoxalement, sûr de son fait. Les grands raouts ne l’intéressaient qu’en tant qu’observateur de mouvements collectifs ; qu’y avait-il derrière pour que ces vagues s’animent, se propagent, se déchaînent, s’apaisent et, parfois, déclinent et meurent ? Traversé du sentiment de solitude – pas seulement de la sienne mais de celle de l’homme – il lui semblait inconcevable que ces multitudes s’activent pareillement et de concert. Non, il y avait un deus ex machina, il fallait l’identifier et ensuite… « on verrait bien ».

La tentation de la marge l’avait souvent saisi ; il lui paraissait pourtant qu’il n’en avait ni la compétence, ni l’audace et se rassurait en en décrivant les impasses. Il n’avait jamais découvert le chemin de cette marge, il n’avait jamais compris l’invitation de Brassens, il n’avait pas encore vu mourir Tchen.

La lutte active et l’action directe, violente, dans le ton dominant, proposait un rôle avantageux. Le groupe floutait suffisamment l’identité des acteurs tout en récoltant les fruits de la distinction que les actions symboliques fortes – ou explosives – promettaient. De plus, la discrétion sur la sélection des cibles et la préparation des missions donnait l’occasion de se frotter avec les stratèges. Le culte du secret et les rites associés créent les conditions d’un imaginaire sans borne et d’une pensée magique. Jérémie était diablement efficace au sein des deux organisations qu’il avait infiltrées pour son seul compte. Puisque la marge se refusait à lui, la singularité de ses engagements serait un engagement pluriel ; dès lors que la place qu’il avait demandée lui avait été refusée, il serait partout où on le l’attendait pas. Jérémie prit l’habit de celui qu’on a besoin et qui passe son chemin dès lors qu’il a accomplit son office.

Une nuit de mission, alors qu’il repérait une dernière fois les lieux de son immédiat forfait, il reconnut, assis sur une bille de bois séché et fumant une pipe doucereuse, son professeur de mathématique. Jérémie ne brillait pas spécialement en matière de résultats scolaires ; il estimait unilatéralement que l’école ne l’avait pas mieux accueilli que la vie – marche ou crève – et qu’en plus elle classait ses détenus selon des critères basés sur la seule performance mnésique. En matière de socialisation, l’école faisait de petits soldats conventionnels avec les pupilles qu’elle convoquait obligatoirement. Jérémie désirait tant de cet apprentissage, il rêvait de Rousseau et de son Emile ; devant la misère des missionnaires de cette école utilitaire, il accomplissait le service minimum. L’homme à la pipe était aussi mal à l’aise que lui dans cette école pusillanime. Il tentait de faire de son cours de mathématique une sorte de « Devisement du monde », un parcours initiatique à l’aide d’une cosmogonie personnelle édifiée sur les sciences mathématiques et la philosophie. Il n’est rien de dire que Jérémie avait fait de son professeur un guide, une de ces étoiles qui l’accompagnaient toujours et partout.

« Que fait-il ici ? Pourquoi ce soir ? ». Jérémie se préparait soigneusement pour les actions spéciales qu’il exigeait d’accomplir en solo ; il y avait six jours que la date avait été fixée, quatre jours plus tard le responsable de la cellule lui avait communiqué la cible et les résultats attendus. La responsabilité des modalités opérationnelles lui était abandonnée. Il avait ses filières – qu’il n’utilisait en général qu’une seule fois – et ses méthodes pour l’approvisionnement en matériels appropriés. Pour les savoir-faire, il les avait acquis en observant les astuces et les tours de mains des artisans qu’il avait côtoyés avec son père et ses oncles. Il avait toujours été furtif, la nature de ses engagements avait affinés les fortes dispositions. Pour la première fois, un incident faisait obstacle à sa feuille de route. Jusque là les imprévus ne l’avaient jamais désarmé, il ne détestait pas l’improvisation, il l’associait à sa pratique du jazz. Aujourd’hui il avait le sentiment de se mettre en danger : une de ses étoiles s’interposait dans l’interstice qui relie – et sépare – le projet de l’acte. Quelle lecture donner à un tel signe ? Jérémie perdait son latin et sa patience.

« Il s’en ira probablement dans un instant… mais que fait-il donc ici, loin de chez lui, sans explication raisonnable ? Sait-il quelque chose ? Pourquoi lui ? ». Jérémie chercha à récupérer son barda celé à cent cinquante mètres de là en se convainquant qu’il trouverait les mots pour expliquer à ses commanditaires un report de vingt-quatre heures. Il rampa silencieusement dans la nuit.

─ Pourquoi ?

Jérémie se tapit dans un bouquet d’orties. C’était son professeur ; l’appelait-t-il ? Qui pouvait-il appeler d’autres, ils étaient seuls près de ce pont résigné et attendant son heure ? L’homme à la pipe ne s’était pas levé, il lui faisait signe en balayant l’air de son bras tranquille. Jérémie n’hésita pas longtemps et s’en vint, penaud, vers ce guide qui avait choisi de le capturer avec la fameuse question que Jérémie avait en bouche depuis toujours : pourquoi ?

─ Bonsoir. Je ne savais pas que vous étiez un adepte des promenades nocturnes en de tels lieux.

─ Balivernes !

─ Pardon ?

─ Sottises, disais-je. C’est toi qui me donnes ces rendez-vous ridicules et puérils.

Il avait parlé avec ce ton inimitable et ce faciès unique que ses élèves redoutaient avec délices. Moqueur, c’est certain. Piquant souvent. Aimant toujours. Enigmatique. Une petite écume séchée à la commissure des lèvres pour vous signifier que le temps est son ami et que la parole est abondante et leste. Des yeux d’enfant qui furètent tous azimuts et un regard qui fait la paix, une tronche comme on en déniche rarement.

─ Puérils peut-être…

─ Tiens, voilà l’arrogance maintenant. Je ne te connaissais pas si fragile.

─ Que faisons-nous ? On fait sauter ce satané pont ou on se jette à l’eau depuis son parapet ?

─ Que proposes-tu ?

─ Le grand saut. Dans la rivière ou dans un autre abîme que vous me proposeriez. Alors, vous qui savez, orientez-moi et qu’on en finisse.

Jérémie n’avait jamais envisagé de se mettre pareillement en péril. A son grand étonnement, il manifestait une grande agressivité et un désir cruel d’en découdre.

─ Tout doux ! J’ai fait ce déplacement parce que j’avais la certitude que la rencontre allait être exceptionnelle. Cette fois encore, je me suis trompé. Dommage…

Il mit sa pipe dans la poche de son traditionnel veston en velours côtelé marron et se leva. Son visage indiquait tout à coup une lassitude qui agrégeait toutes les déceptions et les déconvenues d’une vie qui n’en manquait pas. Malgré la pénombre, il semblait à Jérémie que l’homme avait pris mille ans.

─ Pardonnez-moi… Je ne voulais pas être désagréable. J’ai besoin de vous.

Il avait murmuré ses derniers mots dans une barbe qui lui donnait un âge qu’il n’aurait peut-être jamais.

Le professeur se retourna et fit signe à Jérémie de lui emboîter le pas. Ils marchèrent côte à côte le long du chenal sans mot dire. Arrivés au pont suivant, Jérémie hésita à suivre l’homme qui avait rallumé sa pipe dans la traversée, à découvert, de ce pont large et récent.

─ Pourquoi d’aucun s’attaque à de vieux ponts en fin de vie plutôt qu’à un pont comme celui-ci, fort et vigoureux, avec son béton bien armé. Ne dit-on pas qu’il n’y pas de gloire à vaincre sans péril ?

─ Vous m’avez appris, Monsieur, à tordre le coup des sophistes qui réduisent le réel à leur propre désir d’une réalité accordée à leurs intérêts personnels.

─ Oublions donc le dicton. Aventurons-nous plutôt dans champ sauvage de nos choix.

Ils reprirent leur marche sur les sentiers de la vanité et de la valeur des actes, des bravades et du trouble de l’homme devant la nudité de sa condition. Et puis, le vieux professeur le prit dans ses bras dans une accolade qui ne cessa point lorsque les corps se séparèrent pour reprendre le cours de leurs chemins personnels.

Jérémie revint sur ses pas, récupéra son dangereux attirail, se glissa sous le tablier de ce pont neuf qu’il gratifia d’une charge irrésistible. Les fils raccordés, Jérémie sortit sa petite batterie et mit le feu aux poudres.

Le pont neuf était irréparable. Jérémie avait changé l’objectif pour sa sortie de l’action directe. L’école était finie avec cet examen spécial. Jérémie emprunta un raccourci vers l’apprentissage d’un autre monde.

(à suivre…)

7 mai 2012

Second

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Refais le monde

Rien qu’une seconde

La vie l’amour la mort

On verra bien

La vie l’amour la mort

C’est pour demain… »

La scène noire est déserte. Seul et transi, Jérémielaisse vibrer l’invitation chantée dans sa tête et dans son cœur. Lequel choisir ? Y a-t-il lieu de choisir ? Verra-t-on plus clair demain ?

Depuis le retour de sa dernière retraite – ainsi appelait-il ses périodes de décrochement du fil conducteur de la vie qu’il croit choisir ou accepter – il sait qu’il est entré en rupture. Rompre avec quoi ? Avec qui ? Comme toujours ce sera avec lui-même, et comme toujours la recherche des signes sera patiente avant que l’évidence ne se manifeste et s’impose. La rupture sera consommée et défileront, en de grotesques cortèges, cris et chuchotements, récriminations et soulagements,
incompréhensions et encouragements. Tardive mais garantie viendra la révolte – ou l’abattement, c’est à ce moment-là pareil – de  celui ou celle qui découvre un bout de sa vie dans les événements qu’un autre écrit et publie unilatéralement ; qui seront les « victimes » cette fois-ci ?

Jérémie savait une chose de lui : il ne tentera jamais d’emprisonner le temps ni de le séduire durant mille eu une nuit afin de retenir les êtres et les émotions qu’il chérit. Cette fatalité, il ne la vivait pas comme un drame mais comme un donné. Il y avait lieu, à son sens, d’accepter ce don et d’en faire le meilleur usage ; l’usage de soi ou l’usage du monde, c’était toujours des tentatives pour donner du sens à notre impossible et nécessaire relation au monde qui nous contient, nous ignore et  ne nous attend pas.

L’artiste avait fait l’artiste. Il avait été à la hauteur de son rang ; sans surprise, il avait encore une fois surpris son monde. Jérémie le considérait comme un frère même s’il ne lui avait jamais adressé la parole. Ou plutôt comme une étoile amie, toujours prête à vous indiquer la route et faisant fi des nuages et autres brumes chagrines, elle était simplement la bonne étoile qu’on voit encore les yeux bandés. Il partageait avec l’artiste une soif irrépressible de subversion ; bien sûr les modalités ne les réunissaient point mais l’un et l’autre inscrivaient leur action subversive à partir du réel trivial et désespéré. « La vie l’amour la mort, On verra bien… » résonnait dans sa boîte crânienne alors qu’il cherchait un signe de courage emprisonné dans ses cellules ; « La vie l’amour la mort, C’est pour demain… » mais c’est déjà demain. Jérémie se leva dès que le mécanisme combinatoire urbain fût réactivé. La pause avait été courte mais décisive. Il prit le chemin qui en quelque sorte l’attendait.

Les premiers pas le conduisirent vers le petit groupe qu’il protégeait depuis longtemps. La complicité qui avait réunit ces êtres avait fait place, selon Jérémie, à une habitude confortable qu’il vivait avec difficultés. Complice, il l’avait été assurément ; était-ce l’amour, l’amitié, la communauté d’intérêts ou les circonstances, il ne pouvait le dire. Ce qu’il savait, c’est que depuis quelques années le débat avait fait place à l’acrimonie, la suggestion avait reculé devant la requête, l’accord avait cédé face à la querelle. Et puis surtout, il n’y avait plus ce rire permanent qui faisait le ciment du groupe ; où qu’ils se trouvaient, ils croisaient leurs regards et savaient qu’ils étaient unis, qu’ils avaient en partage ce rire salutaire sur tout, sur tous et bien entendu sur eux-mêmes. Oh ! il y avait bien quelques rites sacrificiels reproducteurs où, à l’aide de stupéfiants produits et quelques exercices érotiques névrosés, le groupe remettait un peu d’hélium dans le ballon avant qu’il ne s’égratigne sévèrement. La peur de se poser est plus forte que le désir de voler encore ; alors on survole comme on survit, aveuglément. Jérémie s’était longtemps dit que c’était de sa faute puisque chacun s’évertuait à le « customiser » aux exigences de l’appartenance au groupe, à lui assurer une sorte de maintenance évolutive. Il ne se souvenait d’aucun serment ; il en eut d’ailleurs été incapable tant il savait depuis toujours que serment et parjure vivent en couple inséparable. Et puis le conformisme déguisé en originalité prometteuse produit de confortables bobos. Les vingt-sept jours de marche en solitaire de Brest à Lorient par le chemin côtier ont été douloureux pour les genoux et les pieds certes, mais aucun château de cartes n’y a résisté, aucune illusion charitable n’y a survécu. Jérémie quittera le groupe. Il mettra en œuvre tout ce qu’il croira bon pour amortir la brutalité de la rupture. Il n’y a ni faute ni haine,  Jérémie s’en va, c’est tout. Ceux qui restent se chargeront de la souffrance et réinventeront l’enfer, leur enfer.

Il les avait préparés, personne n’a souhaité y croire, personne en tous cas ne s’est mis à l’envisager, encore une crise : quelques ajustements et tours de vis et rien n’y paraîtra plus. Il les avait prévenu : « vous savez bien que je suis lent à décider et que, pourtant, mes décisions sont irrévocables car elles sont déjà dans le passé lorsque je les prends enfin ». Rien n’y fit. En ce matin pluvieux Jérémie fait son baluchon maudit devant un groupe médusé. Il a le cœur lourd de ne pas être capable de se faire comprendre pour ses actes et pour ses véritables motivations ; comme souvent, il se persuade que le temps travaille pour lui, et pour la paix des esprits tourmentés. Les invectives ne le retiennent pas plus que les suppliques ; l’âme est légère.

Cela fait quelques semaines qu’il est installé dans une petite pension dont il avait connu la taulière autrefois au sud-ouest de la ville. Jérémie est le seul client ; c’est au nom des relations professionnelles passées que la propriétaire a accepté d’ouvrir à la location un petit studio sur jardin. Madame a insisté pour que le petit-déjeuner soit pris à sa table en compagnie de son vieux majordome tibétain ; ainsi fut-il requis, ainsi fut-il promis. Jérémie sourit à l’évocation des questions qu’il s’était posées il y a plus de vingt ans sur les agissements de cette femme autoritaire et indépendante. Elle le regarda en coin et lui dit qu’il était décidément incorrigible avec ce sourire moqueur et, lui semblait-il, accort ; il acquiesça dans un grand éclat de rire qu’elle prolongea avec gourmandise.

Dans sa lutte contre la morosité ambiante au travail, il se décida à couper ses journées par de nourrissantes promenades dans les parcs de la ville et de ses alentours. Plusieurs fois déjà, il lui est arrivé de croiser, de près ou de loin, une femme pressée en quête de l’accident pouvant enfin l’immobiliser un instant. C’est en tous cas le sentiment qu’il eut la première fois qu’il la vit trébucher et se reprendre à la suite d’une rencontre impromptue avec l’une des souches du grand hêtre qui bordait le sentier pédestre. Il lui avait semblé qu’elle suivait un chemin tracé à dix mètres du sol tant son menton était haut levé. Pendant quelques secondes Jérémie pensa que, peut-être, elle ne touchait pas vraiment le sol jusqu’au moment du rendez-vous de la chaussure gauche et de la racine libertaire. L’hypothèse qu’elle fût malvoyante lui traversa l’esprit, les lunettes foncées qui protégeaient ses yeux ne l’en dissuada pas. Avant qu’il pût la rejoindre, elle se rétablit, ajusta ses lunettes et s’en fut du pas rapide de celle qui a échappé à un flagrant délit.

Le mois suivant, Jérémie avait décidé son employeur de le laisser travailler dans un endroit calme qu’il aimait fréquenter lorsqu’il se consacrait à certaines formes de réflexion. L’arboretum n’était qu’à vingt petites minutes de moto. Vingt grosses minutes supplémentaires de marche et il était paré pour vaquer à rédaction d’un mémoire sur une règle institutionnelle tombée en désuétude. Quelques retraités en petits groupes disputaient les chemins étroits aux quelques dames qui  promenaient leurs grands chiens en alerte. Peu avant 17 heures, alors, qu’il cherchait les mots pour clore le second chapitre, un petit cri suivi d’inaudibles onomatopées lui fit lever la tête : de l’autre côté du petit plan d’eau, il reconnut immédiatement la femme qui retirait sa chaussure gauche trempée de l’étang à nénuphars. Depuis l’incident de la souche, il l’avait croisée deux fois dans les parcs de la ville à l’heure où le soleil bombe le torse ; ils s’étaient salués, sans plus, juste assez pour s’en souvenir. Il laissa son ordinateur portable sur le banc qui l’avait supporté depuis cinq heures et la rejoignit. Ils se dirent des banalités pour que l’instant ne s’enfuie pas en emportant l’émotion clandestine qui les troublait. Il l’invita à s’asseoir sur « son » banc public dans l’attente que chaussure et pantalon sèchent au contact de cet amical ce soleil de juin. Ils firent plusieurs fois le tour du monde avant qu’elle ne lui fasse part de son trouble sans pareil. Jérémie la regarda au fond de son âme et puis il lâcha gravement : « parce que cela est! ». Ils firent ensemble le parcours vers le parc à véhicules qui semblait trop court ce soir ; en chemin, la main droite de Jérémie frôla la main gauche de l’inconnue qui n’hésita pas à la saisir pour prolonger le vertige.

(à suivre…)

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