le carnet du lait

5 juin 2012

Septième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« La ville s’endormait

Et j’en oublie le nom

Sur le fleuve en amont

Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait

Et j’en oublie le nom

Et vous êtes passée

Demoiselle inconnue

A deux doigts d’être nue

Sous le lin qui dansait»

Il reconnut le rugissement retenu du cabriolet blanc quelques secondes avant qu’il n’apparût dans son champ de vision. Il arrivait de l’est par la petite avenue qui longeait l’arête de la colline. Mathilde était coiffée d’un foulard de soie aux teintes pastel, une grande paire de lunettes marron foncé protégeait ses yeux d’un soleil se préparant à la longue descente vers le couchant qui fuyait tant qu’il pouvait ; quelques mèches blondes couraient en tous sens offrant une touche de désordre joyeux dans le tableau. Jérémie lui adressait de grands signes comme s’il était le seul à pouvoir reconnaître l’autre ; doutait-il qu’elle pût l’identifier après cette folle nuit ? La voiture fit abondamment jouer ses feux, il ne se calma pas pour autant. Le carrosse n’était pas à l’arrêt qu’elle s’écria :

— C’est le plus beau jour de ma vie.

Elle rit de bon cœur en rajoutant qu’elle n’aurait jamais cru qu’on pût faire autant de chose en douze heures, il fallait être folle ou pire, amoureuse à la folie. Jérémie ne retint pas les larmes qui se pressaient pour exprimer l’émotion sans pareille qu’il vivait. Par-dessus la portière, il serra le visage de Mathilde contre sa poitrine.

Il lança son barda sur la banquette arrière, contourna le coupé par l’arrière et s’attacha au siège qui l’attendait.

— Fouette, cocher ! Fouette !

— Et où va-t-on ? dit-elle en lâchant l’embrayage de la décapotable.

— Là où l’étoile nous invite.

— Je ne la vois pas, rit-elle, il fait encore jour…

— Elle brille en nous, ferme les yeux et suis-la !

— Ah ! Comme tu as raison, avec les yeux fermés c’est bien mieux. Donne-moi la main Jérémie !

Ils roulèrent ainsi durant une demi-heure, en jouant au chat et à la souris tout en y alternant aléatoirement les rôles. Et puis, le regard sûr, elle prit le chemin de l’arboretum où, il y avait à peine plus de vingt-quatre heures, leurs vies avaient basculé. Jérémie s’en réjouit même s’il n’était guère amateur de pèlerinage. Par le passé, il lui semblait que, dans tous les cercles qu’il pénétrait, on l’attendît dans la fonction du pionnier ou au moins de l’éclaireur, en tous les cas de celui qui explore les pistes oubliées ou inconnues. Avec Mathilde, il lui semblait que qui que soit l’initiateur, tout ce qu’ils faisaient provenait d’un seul et même désir, le leur.

Lorsqu’ils atteignirent le point d’eau qu’elle avait malencontreusement dérangé la veille, ils se dévêtirent et pénétrèrent dans l’étang sans importuner la vie qui s’y écoulait. Alors que les rayons du soleil léchaient une dernière fois les habitants du joyeux biotope, les amants s’étendirent sur l’herbe encore chaude.

— Jérémie. Selon toi, qu’est-ce que cela veut dire de disparaître ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être que tout est possible. Ou plutôt que cela n’a aucune importance sinon de nous appartenir toujours et en tout lieu. Est-ce que cela a une importance pour toi ?

— Non. Je voulais être sûre que pour toi aussi, disparaître n’était pas un projet, mais simplement la fin de tout projet. C’est un peu à cela que je me suis attelée aujourd’hui. J’ai pu mettre un point final élégant ou, au moins, honorable à toutes les partitions qu’on compose et interprète pour donner du sens au gouffre de nos vies ; faire du bruit, fut-ce la plus belle des musiques, pour nous distraire du silence de Dieu.

Soudain, elle frissonna. Il fit écho à son frémissement en sursautant. Le crépuscule touchait à sa fin. Il cueillit les vêtements qu’elle avait abandonnés précédemment et les lui présenta tandis qu’il ramassait les siens. Ils s’embrassèrent longuement jusqu’au dernier cri d’un oiseau retardataire. La nuit était propre, elle n’avait pas besoin d’air ni d’eau pour réajuster l’équilibre ambiant. En passant devant la maison du gardien, ils pouffèrent en apercevant le fonctionnaire et sa femme minaudant devant un programme télévisuel coquin.

Ils considérèrent qu’ils avaient faim ; elle lui proposa un restaurant qui avait une splendide terrasse abritée et qui ne rechignait pas à recevoir des convives bien après vingt-deux heures. Elle démarra le véhicule, feux éteints, en faisant bien attention de ne pas éveiller l’attention des tourtereaux. Ils roulèrent sans toit jusqu’à l’auberge où ils mangèrent du poisson apprêté à la sauce locale, un petit sauvignon blanc ajoutait quelques notes de pamplemousse à ce repas tout en légèreté. Il était plus de minuit lorsqu’il prit le volant pour un cap à l’ouest.

Ils passèrent une frontière désertée ; c’était la règle dans ce nouvel espace qui avait pris naissance il y a plus de vingt ans dans un traité portant le nom d’un village luxembourgeois. La route s’élevait pour franchir la chaîne de montagnes arrondies mais sévères. Il avait sonné deux heures au grand beffroi de la capitale régionale. Un hôtel à l’enseigne défraîchie promettait pourtant repos et détente confortables. Jérémie descendit du véhicule et s’avança dans le passage qui conduisait à une réception plutôt coquette. Le concierge costumé l’accueillit avec déférence malgré une fatigue difficile à celer, il pouvait proposer la suite mais aussi quelques chambres avec lit matrimonial et salle de bain privative. Le voyageur accepta l’offre pour une chambre donnant sur un patio rappelant la paix et la sérénité d’un cloître ; il s’enquit encore du meilleur lieu pour garer le cabriolet.

Elle le suivit de sa démarche ensommeillée. Dans un sourire quasi enfantin, elle ajouta :

— Que cette vie ne s’arrête jamais mon amour.

Elle s’agrippa au bras de son compagnon et se laissa conduire jusqu’ à son nouveau havre de fortune. Ils sombrèrent rapidement dans les nimbes.

Lorsqu’elle se réveilla, elle entendit immédiatement la respiration souple de Jérémie ; ce n’était pas un rêve mais une renaissance. Elle le scruta attentivement ; partout où elle posait son regard il lui semblait qu’elle en connaissait, de tous temps, les secrets et les refuges. Elle le câlinait de toute sa tendresse lors qu’il sortit à son tour du sommeil. Il l’aima instantanément. Et puis ils se lancèrent dans une ronde voluptueuse qui les emporta bien au-delà de tous les paradis que les prosélytes vendent à de pauvres âmes en mal d’amour. Lorsque le concierge du jour les appela pour s’enquérir de leurs intentions sur la durée du séjour, Mathilde répondit qu’ils gardaient la chambre pour aujourd’hui encore et qu’ils avaient renoncé à toute forme de projet ; l’employé toussa aimablement et raccrocha. Ils éclatèrent de rire tandis que Jérémie ouvrait la dernière demi-bouteille de champagne que le minibar pouvait contenir. A leur troisième douche, ils décidèrent de partager quelques morceaux choisis de leurs histoires respectives ; pour cela un repas chaud et une marche digestive établiraient de favorables conditions d’exploration de leur part manquante.

Ils avaient le même âge même si Mathilde avait vu le jour quelques semaines avant lui. Leur parcours avaient été si différents que leur rencontre paraissait improbable, presque inopinée. Pourtant, l’un et l’autre avaient ressenti profondément le décalage d’avec le milieu socioéconomique qui les avait vus naître et grandir. Ils échangèrent avec entrain sur leur sentiment d’incomplétude ; lorsque Jérémie relatait un fait du passé, Mathilde l’interrompait et proposait la fin qu’elle devinait avec perspicacité. Ainsi décelaient-ils de multiples connivences là où ils avaient parcouru des faits et des modes de faire sans rapports apparents. En dernier, ils abordèrent le sujet de leurs vies amoureuses.

Jérémie évoqua les jalons de son éducation amoureuse, les rencontres de hasard, les accidents de parcours et la vie à quatre où l’amour et l’amitié faisaient chambre commune souvent. L’acharnement théorique ne suffisait tout de même pas à gommer les désirs individuels et égoïstes. La force du pacte et la puissance de son contrôle avait fini par assécher les êtres comme si la mort de l’un d’entre eux eût été plus facile à expliquer et à vivre que la rupture. Cette peur de trahir l’avait maintenu à l’écart des jeux érotiques auxquels certaines opportunités l’invitaient. Leur rencontre avait été une sorte de découverte de la liberté d’aimer.

Mathilde fut mariée dès son enfance. Elle avait épousé, le jour de ses vingt ans, le garçon qui avait grandi à ses côtés ; les deux familles étaient très liées, en particulier en matière financière. Les pères respectifs des jeunes promis avaient fondé, au milieu des années cinquante, une société de conseil dans le commerce international : pétrole, céréales, minerais, métaux précieux et puis, plus tard, immobilier et produits financiers divers. Développement rapide, bonne consolidation, maturité réussie… le succès ! Mathilde avait un jeune frère alors que Marc – son futur mari – était fils unique. Unir les héritiers faisait sens pour les deux familles et la continuité de l’entreprise. Elle reprit le service juridique et Marc attendait de prendre les rennes du service des produits financiers.

Après sept années de devoirs conjugaux calés entre deux examens ou deux repas d’affaire, elle craqua nerveusement et fut hospitalisée pour un long séjour en clinique garantissant toute la discrétion qu’exigeait le monde qui l’entourait. Elle décida de défaire son mariage et elle y parvint, somme toute, aisément. Elle fit sa thèse de droit et partit outre-Atlantique parfaire ses connaissances; elle y rencontra une femme fatale avec qui elle eut une relation exaltée et furieuse pendant un an et demi. Elle fut remplacée un jour sous prétexte qu’elle attendait toujours le prince charmant, ce que la prêtresse ne tolérait point. Elle revint au pays, oublia le saphisme et reprit du service dans l’entreprise familiale. Son travail devenait sa vie et elle s’y réalisait sûrement.

Les hommes qu’elle rencontrait étaient plutôt intéressants et souvent très intéressés ; elle eut quelques liaisons sincères et riches plus ou moins inscrites dans la durée. Elle vivait seule dans une petite maison qu’elle avait acquise dans un village à une vingtaine de kilomètres de la ville ; la proximité de la nature et la vie villageoise qu’elle avait adopté – elle faisait partie du chœur mixte et sacrifiait volontiers au rite hebdomadaire de l’apéro du samedi – comblaient acceptablement sa part manquante. Un des hommes qu’elle avait rencontré lors d’un séminaire londonien l’avait fécondée ; l’ennui, l’exotisme et les bulles de champagne avaient endormi sa vigilance en matière de nomadisme sexuel. L’interruption de grossesse avait été réalisée dans une clinique à l’étranger où elle était officiellement en vacances ; le père putatif n’en sut jamais rien, c’était la première fois qu’elle en parlait à quelqu’un, en dehors de son gynécologue.

Ils marchaient, main dans la main le long de la rivière qui évoquait le corps urbain de cette cité provinciale. Leur course s’interrompait au gré de leurs confessions libres, tantôt pour souligner une émotion, tantôt pour expliquer une circonstance et souvent pour s’étreindre mutuellement. La ville s’endormait lorsqu’ils rejoignirent l’hôtel. Cette nuit-là, le lin dansa longtemps sur les corps des amants retrouvés.  Quand enfin l’étoffe cessa sa voluptueuse valse, elle était ivre des humeurs et des parfums des fugitifs.

(à suivre…)

******

Laisser un commentaire

ArezkiEvasion |
Informations Global |
Solidarité Handicap |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Barhama Kaolack
| Cgt Sagem DS
| Urbanisme - Aménagement - ...