le carnet du lait

12 juin 2012

Huitième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« … On m’a vu dans le Vercors

Sauter à l’élastique

Voleur d’amphores

Au fond des criques

J’ai fait la cour à des murènes

J’ai fait l’amour j’ai fait le mort

T’étais pas née

La nuit je mens

Je prends des trains à travers la plaine

La nuit je mens

Je m’en lave les mains

J’ai dans les bottes des montagnes de questions

Où subsiste encore ton écho

Où subsiste encore ton écho… »

— Et si nous prenions la prochaine sortie ? lança Jérémie alors qu’il émergeait d’un instant de légère somnolence.

— Volontiers. Tu as une idée derrière la tête ?

— Dans ma rêverie, une chanson de Bashung flottait. Et j’aimerais sortir de la nuit qui habille une partie de moi. J’ai besoin de me livrer pour te recevoir pleinement.

— Cela fait bientôt cinq heures que nous roulons vers le sud, connais-tu la région ?

— Nous allons prendre un chemin qui nous conduira dans l’arrière pays vers un petit bourg peu fréquenté des touristes.  Aux alentours du village de pierre, je connais le propriétaire d’une vieille bastide qui sait encore accueillir ses hôtes.

— Tu prends le volant ?

— Je préfère que tu mémorises le chemin d’accès vers ce havre qui pourrait servir une prochaine fois. Je garde le siège du navigateur.

Ils roulèrent une grosse heure encore avant d’atteindre, par un labyrinthe de petites routes tantôt terreuses tantôt asphaltées, une allée de grands chênes qui invitaient le visiteur à une sérénité simple et chaleureuse. Au sortir de la grande haie,  le visiteur découvrait à sa gauche une belle demeure de deux étages sur rez-de-chaussée ; deux longères indépendantes et un petit couvert complétaient le bâti. Un écriteau délavé conviait les véhicules à rejoindre le couvert. Jérémie confirma à son pilote l’invitation qui était proposée. Ils descendirent du véhicule et se dirigèrent vers la demeure principale ; Jérémie tira la poignée d’un mécanisme compliqué devant beaucoup à Jean Tinguely ; le petit carillon qui suivit surprit Mathilde. Elle cherchait encore la loge du carillonneur lorsqu’une voix bienveillante lança un lent « ouiii ? ».

Jérémie pivota sur lui-même et fit face à l’homme qui arrivait de nulle part. L’homme qui devait avoir eu ses soixante-dix ans s’arrêta net :

— C’n’est pas vrai ? Jérémie !

— Et oui, compagnon. Et c’est la première fois que tu me vois en entier : je te présente Mathilde, cette part que tu cherchais en vain chez moi.

Se tournant vers sa compagne, il prolongea :

— Mathilde. Je te présente Edouard, l’un de mes maîtres.

— Ne l’écoutez pas, il ment !

— Justement, je suis mûr pour la grande lessive ; c’est un peu pour cela que je suis… que nous sommes là, Edouard.

— Laissons cela à des heures plus clémentes. Entrez ! nous irons jusqu’à la tonnelle qui est derrière la maison ; à cette heure damnée, nous y trouverons un bon refuge pour vous restaurer. J’imagine que vous avez faim ?

— Et terriblement soif, ajouta Mathilde d’une voix qui exprimait l’entier de son besoin.

La fraîcheur qui régnait à l’intérieur de la maison saisit les nouveaux arrivants. Edouard le remarqua immédiatement et poursuivit sa course vers une grande porte qui donnait sur un grand jardin mi-sauvage mi-anglais.  L’hôte les attira vers un arrangement végétal circulaire couvert d’une voûte. A l’intérieur il faisait bon. L’architecture du lieu protégeait ses occupants des rayons mordants du soleil méridional de ce début d’été tout en proposant une circulation d’air qui adoucissait la chaleur ambiante ; quelques jeux d’eau offraient une atmosphère calmante, le temps y devenait fluide, comme musical. Une grande table ovale d’inspiration marocaine s’attachait la compagnie de huit chaises métalliques aux assises en étoffes bariolées. Les voyageurs s’y installèrent et virent arriver une jeune femme chargée d’un plateau sur lequel étaient disposés trois verres et une grande carafe de citronnade. Edouard leur demanda de se laisser faire par le lieu pendant quelques minutes et quitta le kiosque en compagnie de la jeune femme à l’accent batave.

Les visiteurs suivirent la consigne. Ils ajustèrent leurs humeurs aux rythmes et à l’esprit des lieux. Le breuvage réparateur leur soutira quelques onomatopées qui exprimaient le plaisir et l’accomplissement. Leurs mains passaient de la carafe aux verres et revenaient aux mains qui ne peuvent plus se séparer, jamais. Quelques minutes ou quelques heures ou quelques vies plus tard, Edouard et la néerlandaise présumée réapparurent chargés de victuailles.

— Il ne fallait pas…

— Bien sûr qu’il le faut. Mathilde, vous êtes d’accord avec moi ?

Elle acquiesça du chef. Edouard reprit :

— Voilà ! Maintenant que les civilités d’usage sont faites, partageons sans réserve cet en-cas. J’ai prié Inge de se joindre à nous ; c’est une apprentie qui vient d’Utrecht, le passage d’un compagnon est toujours formateur.

— Tailleur de pierre, tu as choisi un métier et une voie d’une exigence incomparable. Félicitations Inge, commenta avec émotion Jérémie.

Les convives partagèrent les antipasti méditerranéens avec enthousiasme. Le vin était délicat ; il accompagnait avec élégance les saveurs des mets sans jamais les brutaliser ni les nier. Et puis, le maître de céans fit visiter le petit appartement de la longère la plus à l’est. Les voyageurs y installèrent leurs légers bagages. Une petite sieste suivie de quelques ablutions les conduisit sûrement jusqu’au coucher du soleil où Jérémie rejoignit Edouard dans une conversion technique et philosophique. Lorsque la gent animale diurne se tut enfin, Jérémie s’allongea auprès de sa mie et se laissa glisser dans les bras de Morphée.

Il réveilla Mathilde aux premiers murmures du jour naissant et l’emmena sur les chemins tortueux de la garrigue environnante. Près d’une petite carrière de marbre, ils s’assirent en haut d’une clairière orientée au sud-est. Le site bénéficiait d’une vue imprenable sur les collines environnantes et l’on devinait, au loin, la puissante masse montagneuse dégringoler et disparaître dans la mer affamée. La température suggérait déjà aux corps le renoncement à l’effort.

— Tu sais tout de moi et si peu de mon histoire, lança-t-il solennellement. Au sortir du songe qui a saisi ma somnolence d’hier, je me suis dit que ce lieu convenait à la mise en lumière de quelques zones d’ombre. Avant que tu n’apparaisses enfin, ces interstices demeuraient inaccessibles à quiconque. J’aimerais t’y inviter.

─ Je suis prête. Guide-moi !

─ Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours eu une passion irraisonnée pour les ponts. Ces promesses d’une altérité rêvée attiraient sans cesse ma curiosité. Le probable s’anéantissait dans la multitude des possibles. J’ai cherché tous les ponts qui m’entouraient, je me hasardais à en construire, il fallait tous les essayer pour tout tenter. J’avais une sorte de conscience de mon infirmité, de mon incomplétude ; comme on court après le graal, je traquais tous les ponts qui me conduiraient à moi. Et puis, je découvris que tous les ponts ne se valaient pas forcément.

─ Que veux-tu dire par là ?

─ Que, parmi les ponts, il y avait des traitres, des imitateurs, des illusionnistes ; certains étaient à péages, certains allaient au diable ou bien à Canossa, et que dire des ponts-levis ? Et des ponts de danse ? Quelques malentendus sur la nature des échanges m’ont conduit – c’est le mot – à la prudence en matière de pont. Mais la prudence rend timide alors que la quête est hardie ; il fallait trouver un moyen d’utiliser les ponts, tous les ponts, pour leur vocation première sans permettre à quelque dessein que ce fût de détrousser les usagers de leurs destins.

─ Et alors ?

─ Les coulisses. « Ne te laisse pas séduire par ce que tu vois, écoute, sent et touche. Guette, observe, apprends », me disais-je.

─ Comment est-ce possible ? Quel âge a le personnage si sérieux qui a peur de se faire mal ?

─ Jeune adolescent, je souffrais vraiment de mon incomplétude, en tous cas du sentiment de cette incomplétude. Et puis, l’image qu’on avait de moi ne correspondait ni à ce que j’étais vraiment ni à celle que j’aurais voulu qu’on ait de moi. Chacun ne s’intéressait à l’autre qu’à travers l’image qui le servait en retour ; ces besoins tournaient autour de l’amour – en fait, être aimé – de la haine – pouvoir condamner légitimement – et de la peur du vide. J’ai donc commencé à utiliser les ponts de manière inhabituelle, par sa structure et non plus par sa devanture fonctionnelle.

─ Tu veux dire que tu traversais les ponts par son armature plutôt que par son tablier ?

─ C’est une image. Les ponts que nous empruntons quotidiennement sont de même nature que les ponts du génie. Ils ouvrent des impasses qui séparent des lieux, des êtres, des espoirs, tout ce qui a soif d’un ailleurs ou d’un trésor perdu. Immanquablement, je désossais chaque pont avant de le reconstruire pour le prendre. La métaphore du pont de trop dans le Bon, la Brute et le Truand a constitué une révélation : couper les ponts de trop, c’était comme cesser l’hécatombe ou donner une chance à la renaissance. Je découvrais les deux faces de la rupture. Rupture avec les êtres, mais aussi rupture avec les idées ou les systèmes. Ainsi, dans mon projet pour un monde meilleur la part secrète de la recette était composée d’explosifs.

─ Pardon ?

─ Tous ces ponts de trop exigeaient bien que quelqu’un s’en occupât ; j’étais l’homme de la situation. Tous ces groupuscules qui rêvaient comme moi à un monde meilleur avaient besoin, tout comme moi, de sens ; il s’agissait donc de monter des actions symboliques suffisamment polysémiques pour que chacun y trouve son compte et que le groupe s’y reproduise. J’étais très seul à cette époque, et d’autant plus dangereux pour les ponts qui n’avaient pas l’heur de me plaire.

─ …

Jérémie marqua une pause. Son regard portait si loin que Mathilde s’en effraya. Il revint d’un ailleurs maudit comme si, cette fois, il avait finit le travail de destruction qu’il avait laissé sur le métier. Il chercha les yeux de sa compagne et son regard s’adoucit. Il reprit presque joyeusement :

─ Une nuit où j’étais venu effacer un pont de trop, un ange m’est apparu. Le pont de trop eu la vie sauve ; le jeune pont prétentieux d’à côté paya la note. Dès ce jour, je ne me suis plus attaqué aux ponts de trop, je me suis mis en devoir de construire des ponts alternatifs à côtés des ponts de trop. Je me suis fait tailleur de pierre. J’ai connu Edouard lorsque j’étais apprenti compagnon ; il a été un maître à penser plus encore qu’un maître artisan. Cela fait bien douze ans que nous ne nous sommes pas revus ; tu sais peut-être que pour devenir compagnon, un apprenti doit présenter ce que nous appelons un « chef d’œuvre ». Après avoir été reçu compagnon il y a bien longtemps déjà, j’avais promis de lui présenter « le » chef d’œuvre. Un jour je lui dis que « je ne reviendrai que lorsque l’œuvre sera réalisée » ; j’avais quasi renoncé. Hier matin, après ma rêverie, j’ai su que l’œuvre c’était nous ; il le sait aussi.

─ Je l’ai su immédiatement.

(à suivre…)

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