le carnet du lait

24 juin 2012

Neuvième…

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras,

Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages.

Que m’importe, après tout, ce qu’il y aurait dedans,

Je te reconnaitrai à lire ton visage.

Il y a tant et tant de temps que je t’attends. »

« Quand viendra ce jour-là, sans passé, sans bagages,

Nous partirons ensemble vers un nouveau printemps

Qui mêlera nos corps, nos mains et nos visages.

Il y a tant et tant de temps que l’on s’attend.

A quoi bon se redire les rêves de l’enfance,

A quoi bon se redire les illusions perdues ?

Quand viendra ce jour-là, nous partirons ensemble,

A jamais retrouvés, à jamais reconnus.

 

Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras,

Il y a tant et tant de temps que je t’attends… »

 

L’i-pod branché sur le système audio de la décapotable délivrait sa musique selon une combinaison aléatoire. Aux premières notes de Barbara, Jérémie avisa une petite venelle latérale qui pénétrait un champ d’oliviers ; il suivit son cours sur une centaine de mètres et arrêta le véhicule sous la protection des arbres plus que centenaires. Il pria Mathilde de faire redémarrer la chanson, augmenta le volume et ferma les yeux en saisissant la main gauche de sa complice.

Lorsque la musique céda la place à la suspension, il coupa l’alimentation du diffuseur et demeura silencieux. Il commençait à faire chaud, bientôt les vieux arbres fruitiers ne pourraient plus contenir la grande brûlure solaire hégémonique. Dans cette fournaise, tout le vivant se taira de peur d’attiser la colère de Phœbus, le couvre feu sera installé et gare aux retardataires. Jérémie déposa délicatement la main de sa compagne, mit le contact et ramena le bolide sur la route principale qui faisait cap au sud et promettait le gîte et le couvert à qui la suivrait sur cinquante-neuf kilomètres.

Promesse tenue. Sous les arcades bordant la petite place réservée aux seuls piétons, le restaurant de l’hôtel de charme avait installé quelques tables à l’attention des aficionados des terrasses et des adeptes du « voir et être vu ». Jérémie et Mathilde étaient les seuls chalands du jour ; les bouteilles d’eau vides indiquaient qu’ils se prémunissaient avec zèle de toute déshydratation. Il partagea les dernières gouttes de vin puissant à la robe rubis profond, la demi-bouteille rejoignit les magnums d’eau asséchés. Alors qu’il portait la coupe aux lèvres, elle changea le cours de la conversation :

─ Voilà deux jours que nous avons quitté Edouard et son havre.

─ Oui ?…

─ Je crois que j’aurais pu y demeurer toujours. Nous y avons passé trois nuits avant de prendre la route du sud. Crois-tu qu’il aurait été possible d’y demeurer plus longtemps dès lors que nous n’avons, me semble-t-il, aucune échéance qui soit ? J’ai assez d’argent avec nous pour assurer le prix de notre entretien. Et puis, tu paraissais être chez toi.

─ J’y suis bien, c’est vrai. C’est le lieu qui m’a préparé à ta rencontre, comme la maison de ma mère demeure le lieu qui m’a préparé à la vie. Ils représentent une géographie confortable ou, comme tu le proposes, des havres où l’on vient se ressourcer, se reconstruire parfois. On ne rentre pas au port pour partir à l’aventure mais pour la terminer. Je t’ai longuement entretenu du nid primaire qui s’est imposé à moi, je souhaitais que tu fleures le refuge que j’ai tenté de choisir. Aujourd’hui je ne rêve que d’être chez nous. Les refuges ne répondent pas à mes aspirations, ils m’aident, simplement, à les formuler. Me comprends-tu ?

─ Je n’avais pas réglé ma lorgnette sur cet angle. Présenté comme cela, je comprends que tu ne désires pas que nous nous installions sur nos territoires d’avant la grande découverte. L’invitation de Barbara ce matin, « Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages… », s’adresse autant à toi qu’à moi, c’est en quelque sorte l’amour qui nous invite, nus.

─ Merci d’agencer les mots pour nous. Donnons-nous l’un à l’autre, mais nus. Nus de tout passé, nus de tout asile, nus de tout espoir comme de toute résignation ; nus !

Elle prit son verre et constata qu’il était vide.

─ De l’eau ou encore un peu de vin ? demanda aussitôt Jérémie.

─ Je prendrais bien un peu de vin si tu en prends aussi. Crois-tu qu’ils en offrent à la vente au verre ?

─ Peut-être pas le même, mais ils proposent probablement de ce sacré breuvage sous un autre format. Je vais voir, dit-il en conduisant ses pas à l’intérieur de l’établissement.

Il revint une poignée de seconde plus tard en s’écriant :

─ Ils ont ouvert une bouteille du même breuvage. J’ai demandé une carafe d’eau fraîche.

Elle sourit de tout son corps assoupi par l’indolence du moment.

La veille, ils avaient échangé avec Edouard sur la question de leur disparition à tous deux. Leur hôte prétendait que la préservation de leur amour était liée à la rupture totale d’avec ce qui témoignait encore de leurs identités séparées ; la réalisation de l’œuvre était soumise à la mort symbolique de ses constituants. Edouard connaissait le réseau qui leur permettrait de disparaître de tous les registres administratifs quels qu’ils soient. Prise par le charme d’une échappée belle allégorique, Mathilde s’était enthousiasmée pour la voie radicale. Jérémie avait, dans un premier temps, soutenu Edouard dans sa démonstration.

Devant la tournure magique de la conversation, il s’opposa avec force à la réalisation du projet de son ancien maître. Il prit la position de la vie contre les projections, contre les organisations, contre les projets exclusifs ; il prônait certes la rupture, mais comme une mort symbolique choisie et non pas comme un meurtre, un assassinat ou un suicide. Il ne se battrait pas contre un appareil tentaculaire, il lui échapperait plutôt ; il ne prétendait pas être plus malin, plus fort ou plus habile.

Dans le désordre global il était aisé de faire le mort, estimait Jérémie. L’amour comblait son désir de subversion, il était le laissez-passer de l’armée des ombres. Pas besoin de fausse identité, pas besoin de tactique, plus besoin de mensonge pour rompre et renaître autrement mais sans amnésie. Il avait donc décliné l’invitation au calcul et à la tricherie. Non Edouard, ils ne disparaîtraient pas derrière un masque vénitien, par contre ils seraient là où on ne les attendait point. Il y a des traces ? Oui, juste des traces ! La belle affaire !

─ Tu sais, pour hier, je trouvais très excitant cette idée de changer d’identité, de glisser d’une vie à une autre. Je me serais crue dans un polar dont j’étais un personnage central, héroïque en tous cas. C’était comme dans un conte, il faut s’y perdre pour le saisir un peu. Cela ne relevait pas de la conviction mais plutôt de la distraction réussie. Pour une femme de loi à l’éducation si bourgeoise, ce n’est pas commun, je te le jure.

─ Tout tailleur de pierre que je sois, tout rebelle aux conventions que je puisse me montrer, je demeure un produit de la bourgeoisie. J’ai beau dire, j’ai beau faire, je demeure le prisonnier – ou le fruit – de  ce qui m’a fait. L’enjeu réside dans ce que je fais de ce qu’on a fait de moi. J’ai cherché si longtemps, j’ai rencontré tant d’errants attentionnés que j’ai parfois cru que l’errance était le but de la recherche. Et puis tu es apparue et l’errance a avoué, elle n’était qu’un chemin et non pas une destination, et surtout pas la vie. Hier soir, les contes et les polars ne proposaient que le retour à l’errance pour l’errance. Alors que notre vie s’accomplit miraculeusement, l’errance rejoint le commun.

─ Qu’importe ce que nous avons été. Vive ce que nous sommes, ici et maintenant ! Réunis et insouciants de l’avant comme de l’après, lança Mathilde doublement grisée.

─ Je t’aime.

Ils déambulèrent dans les rues chaudes et désertes de la cité abandonnée aux lézards et aux inconscients. Un clapotis d’eau attira leur attention alors qu’ils rasaient la façade d’un édifice cossu. La petite découpe humaine taillée dans la porte monumentale invitait le voyageur à pénétrer dans une sorte de caravansérail transformé en oasis. Le jardinier paysagiste du lieu déclinait ses arrangements autour des variations musicales qu’il pouvait tirer de l’eau. La végétation ainsi que l’environnement construit soutenaient la partition et cajolaient le flâneur autant que le curieux. Le jardin ne donnait aucune idée de ses limites ; la responsabilité de définir les frontières de cet espace magique était confiée à l’imaginaire et au pas de chacun.

La touffeur des rues écrasées par le soleil et la petite ivresse provoquée par le capiteux élixir de la vigne poussèrent Mathilde et Jérémie à se faufiler dans un entrelacs de murmures prometteurs. Décidément, l’espace procurait un sentiment d’infini. Au sortir d’une haie sauvage, ils avisèrent un petit bouquet d’arbres aux longues tiges ballantes. Leurs flèches tendaient lascivement vers un petit plan d’eau frémissante ; c’était Giverny mais sous une latitude beaucoup plus méridionale. L’ensemble indiquait que vous aviez atteint votre destination. Jérémie serra la main de sa compagne pour lui signifier qu’il prenait la conduite ; il l’attira vers un gué autorisant l’accès à ce qui paraissait constituer une île. Il saisit le corps de la femme, le souleva et fit deux pas amples et rapides qui les fit traverser le chenal peu profond. Le soleil était encore haut et généreux ; Jérémie écarta les branches pendantes du paravent végétal, ils pénétrèrent un monde insoupçonné où les parfums disputaient à la musique et à la lumière un inattendu concours de beauté. Jérémie s’étendit sur le sol chaud, elle s’allongea perpendiculairement à lui et reposa sa tête sur l’abdomen souple de son complice ; ils s’abandonnèrent à la somnolence du lieu.

Etait-ce le même jour, était-ce le lendemain, elle n’aurait pu l’affirmer tellement il lui semblait qu’elle émergeait d’un monde de charmes. La respiration de Jérémie témoignait qu’il y était encore plongé. Elle redressa le buste, s’ajusta et se colla à lui. Il avait bougé, un sourire détendu disait qu’il était en route vers elle et qu’il se réjouissait ; il dégustait les joies du chemin qui le ramenait à eux. Elle s’était mise à le caresser partout où sa main droite pouvait errer, les étoffes légères amplifiaient les effets des doigts habiles et patients. Et puis, sans crier gare, avec souplesse, elle défit la boucle du ceinturon; les boutons du pantalon cédèrent sans résistance. Jérémie gardait les paupières closes tout en donnant à son corps les impulsions complices des gestes adroits de Mathilde. Lorsqu’elle dévoila le sexe quasi érigé de son amant, elle s’y approcha et le flatta de délices secrètement préservés. Elle avait déjà décroché la bande de cuit qui enserrait sa taille lorsqu’elle retroussa sa robe saharienne pour chevaucher le clair objet du désir. Ses mouvements chaloupés les entraînaient dans une délicieuse sarabande. Le moucharabieh naturel garde encore le secret de leurs ébats que la lune salua tard dans la nuit ardente.

Le portier de nuit était engourdi par le sommeil lorsqu’ils se présentèrent à lui peu avant quatre heures. Ils prièrent l’homme désemparé de préparer la note pour la demi-heure à suivre : le temps de quelques ablutions, ils quitteraient l’établissement. Il se perdit dans un idiome local qui tira un rire joyeux et sonore de ces clients illuminés ; finalement, il s’aligna sur l’humeur dominante lorsque Mathilde lui déposa un baiser câlin sur la joue marquée par les plis d’un oreiller prohibé.

Le jour était aussi gourd que le concierge de l’hôtel qu’ils quittaient à l’instant. Comme ils avaient décidé de rouler « à la fraîche », peu leur importait que la nuit étendît sa domination. Elle ménageait les chevaux-vapeur de son carrosse du fait que la jauge d’essence montrait un prochain déficit ; jusqu’ à l’autoroute qui déchirait l’autre rive du fleuve, les stations services n’étaient probablement pas ouvertes avant plusieurs heures. Une conduite économique leur permettrait toutefois d’accéder à une succursale autoroutière d’un grand groupe pétrolier ; après quelques kilomètres tout en souplesse, l’ordinateur de bord arbora un optimisme croissant.

Le soleil était présent et timide lorsque la voiture de sport eu en point de mire le magnifique ouvrage qui leur accorderait le passage sur la rive droite du fleuve. Ils suivaient à bonne distance une limousine noire de collection aux chromes outrageusement ripolinés. Ni Mathilde ni Jérémie n’avaient remarqué la fourgonnette grise qui roulait au ralenti sur la voie de droite au premier tiers du tablier du pont ; ils se nourrissaient d’éternité de l’amour lorsque la limousine s’éleva dans les airs et qu’une monstrueuse déflagration les arracha aux lois de la gravitation universelle.

 

… et dernier

 

Les jours suivants, les médias relatèrent le probable déroulé des événements alors qu’aucun témoignage crédible n’a été retenu par les autorités policières et judiciaires. Un véhicule utilitaire volé et chargé d’explosifs a été abandonné sur le pont, un triangle de panne tenait lieu de justification à ce stationnement interdit; la mise à feu de la bombe était faite à distance par le biais d’un téléphone portable. Le détonateur a été activé au moment où la limousine du magnat des affaires est arrivée à hauteur de la camionnette. Un véhicule immatriculé à l’étranger se trouvait sur les lieux au moment des faits ; est-ce un incident fortuit ou est le fruit d’un dessein prémédité ? L’enquête en cours tentera de l’établir.

Le richissime homme d’affaire et son secrétaire ont succombé à la déflagration ; le chauffeur de la limousine n’a pas survécu à ses blessures alors qu’il a été repêché rapidement par une vedette de la police nationale qui croisait sur le fleuve aux premières heures du jour. Les occupants présumés de la voiture de sport ont été identifiés ; il s’agit d’un couple non marié qui semblait voyager sans but précis et sans bagage en direction du sud du continent. Les disparus n’ont toujours pas été retrouvés, les plongeurs de la marine nationale se sont associés au corps des sapeurs pompiers dans les travaux de recherche ; les conditions sont difficiles, l’explosion a secoué non seulement l’édifice de génie civil mais encore le lit et les rives du fleuve. De source sûre, il paraîtrait (sic) que le coffre du cabriolet contenait de nombreuses grosses coupures de monnaies en euro, en dollar et en franc suisse mais que le conteneur n’a pas été retrouvé ; de plus, l’homme aurait été soupçonné il y a trente ans dans des affaires de destruction à l’explosif de trois à cinq ponts. La présence de ce mystérieux couple nous fait croire qu’elle ne relève pas du strict hasard, même si, selon le juge en charge du dossier, la revendication la plus sérieuse de l’attentat ainsi que sa signature technique tendent à confirmer la piste d’une organisation criminelle très professionnelle et sans lien avec le couple présumé présent sur les lieux du crime.

Dans les mois qui suivirent, certains crurent les voir dans un casino de Macao à l’heure où d’autres affirmaient avoir vu Mathilde dans une banque de Montevideo. Jérémie fut tenu pour mort au large de  Cape Town tandis qu’un Helvète soutient avoir partagé avec le couple une journée de ski dans les Montagnes Rocheuses un mois plus tard. Les familles avaient visiblement convenu de n’en jamais parler à personne sinon à la justice et selon une ligne de parole lapidaire, quasi télégraphique.

 

« Est-ce la main de Dieu,

Est-ce la main de Diable

Qui a tissé le ciel

De ce beau matin-là,

Lui plantant dans le cœur

Un morceau de soleil

Qui se brise sur l´eau

En mille éclats vermeils?

[…]

Est-ce Dieu, est-ce Diable

Ou les deux à la fois

Qui, un jour, s´unissant,

Ont fait ce printemps-là?

Est-ce l´un, est-ce l´autre?

Vraiment, je ne sais pas

Mais pour tant de beauté,

Merci, et chapeau bas!

 

Le voilier qui s´enfuit,

La rose que voilà

Et ces fleurs et ces fruits

Et nos larmes de joie…

Qui a pu nous offrir

Toutes ces beautés-là?

Cueillons-les sans rien dire.

Va, c´est pour toi et moi!

 

Est-ce la main de Dieu

Et celle du Malin

Qui, un jour, s´unissant,

Ont croisé nos chemins?

Est-ce l´un, est-ce l´autre?

Vraiment, je ne sais pas

Mais pour cet amour-là

Merci, et chapeau bas!

 

Mais pour toi et pour moi

Merci, et chapeau bas!… ».

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