le carnet du lait

24 août 2012

Chapitre 3

Publié par rideaurouge dans Adrien

3.1

L’école n’avait pas encore gagné le cœur de ces rudes paysans de montagne. Les autorités civiles et religieuses s’étaient disputés âprement la maîtrise des contenus de cette institution en devenir. L’école était irrésistible en ce XIXe finissant :

─ L’école, soit ! dit le Monsieur le curé Adolphe Faix, mais pour qui ? Et à quelles fins ?

─ Pour tous ! répondit le député François Mousset.

─ Ce serait bien sûr un progrès pour nos populations. Toutefois, je doute qu’ils soient tous prêts à saisir toute la responsabilité à laquelle il faut associer le savoir. La morale est première ; sans elle la science constitue avant tout un risque, en particulier sur notre jeunesse. Seul l’éclairage de Dieu garantira le bon usage du savoir tant désiré. Penses-tu que tous nos paroissiens sont à-même de rester dans la vertu lorsqu’ils seront au contact des mirages que proposent certaines branches si récentes de l’histoire humaine ?

─ Nos concitoyens sont de bons chrétiens, soucieux des valeurs de l’Evangile. Sans instruction, ils ne sont que des perroquets imitant sans comprendre la parole divine. Je veux parier, avec mes collègues du Grand Conseil, sur la généralisation de l’instruction publique et la montée en puissance de notre jeunesse dans la construction de l’avenir de notre commune, mais aussi de la région et du pays. Sans cet élan, mes concitoyens et tes paroissiens seront les esclaves des nouveaux maîtres du pays. Nos grands parents ont perdu la guerre du Sonderbund, la sécession n’est plus une possibilité raisonnable.

─ Si je ne te connaissais pas, je pourrais croire que les positivistes et les protestants ont noirci ton âme.

─ A Doussine et plus loin dans la vallée, les fruits de la science ont mûri. Ils ont permis une amélioration de la qualité de vie et promettent des revenus impensables il y a peu.

─ Les marchands du temple se reproduisent tant qu’ils peuvent. Ils n’ont de cesse de jouer les thaumaturges alors qu’ils ne sont que des bateleurs et des jongleurs. Leur habileté est à la hauteur du danger que représente l’oubli de Dieu et de son Eglise. Seul le Pape est infaillible ; il est le seul à pouvoir soumettre à la question ce que la science appelle le réel.

─ C’est vrai, Curé, que tu me connais bien et que je mets le catéchisme au premier rang des enseignements de la vie. Mais je veux te dire que l’avancée de l’école est inexorable et qu’il faut donc la modeler plutôt que de l’abandonner à d’autres maîtres qui ne reconnaîtront que les leurs. Il n’y a plus de choix te dis-je, il s’agit de mettre l’école au service de nos valeurs, et vite. Formons tous nos jeunes, nous en perdrons peut-être certains, et alors ? Sinon nous les perdrons tous.

─ Je crois entendre un libéral. Es-tu devenu libéral, François ?

─ J’ai simplement eu la chance de bénéficier de la protection de mon oncle Laurent qui a tout fait pour que je puisse faire quelques études. Aujourd’hui j’appartiens au cercle fermé des personnes qui décident et qui construisent l’avenir du pays.

─ Laurent Zabert a perdu la raison depuis longtemps, je prierai Dieu qu’il te protège d’un destin aussi funeste.

La commune de Taney regroupe neufs villages sur un territoire d’un peu plus de cinq mille hectares exposés au sud. Près de mille cinq cents habitants vivent à  Taney en l’an mille neuf cents ; les trois écoles délivrent, de la Toussaint à l’Ascension, leur enseignement à la ribambelle d’enfants que compte la commune. Les instituteurs locaux manquent ; les régents sont quelques fois des « étrangers » nés à quarante kilomètres à la ronde. Heureusement, Monsieur le Curé fait bonne garde et préside la commission scolaire ; les valeurs catholiques sont bien protégées. Les autorités civiles sont acquises au clergé du fait qu’elles sont issues des mêmes familles que les pères, les frères ou les abbés. L’école est bien gardée et permet un contrôle social quasi complet.

Lorsqu’Adrien entre à l’école de Saint-Laurent, il a sept ans et en paraît trois de plus ; c’est le plus grand des petits nouveaux. Il a la mine sombre et méfiante. Cela fait quelques mois que sa grand-mère le menace des pires sévices de son frère le régent Edouard Albi qui fait la pluie et le beau temps à l’école de Saint-Laurent ; et pour Adrien, ce sera la foudre c’est certain.

─ J’ai parlé de toi à l’oncle Edouard, il m’a dit qu’il en avait dressé de plus irréductibles que toi, Adrien.

─ Je ne veux pas aller à l’école, grand-maman. A quoi ça sert ? Tu dis toujours que je suis bon à rien. Et puis Frasie… enfin, maman même si elle n’est pas ma maman, dis qu’il faut que je travaille, pas que j’aille à l’école. Elle dit que c’est pour les intelligents et que moi je n’ai du tout d’intelligence, que j’ai juste de la méchanceté.

─ Tu dois aller à l’école pour apprendre à compter. Et puis les régents t’apprendront aussi la politesse et le curé te fera entrer le catéchisme.

─ J’veux pas aller à l’école.

 

*****

3.2

Le lundi 7 novembre 1898, Adrien et huit autres garçons de son âge étaient reçu par le régent Edouard Albi au bas de la rampe d’escalier donnant accès à l’annexe de l’hôtel des Alpes.

Un illuminé de la commune avait eu la vision du développement économique de la région au travers d’une nouvelle activité : l’accueil et l’accompagnement des sujets de Sa Majesté la reine Victoria. Les alpes présentaient deux atouts majeurs pour la grande bourgeoisie européenne mais surtout britannique : d’une part, l’aventure romantique et sportive en Europe au travers de la découverte et de la conquête de sommets encore vierges de toutes traces humaines et, d’autre part, un climat qui procurait un répit aux tuberculeux. L’idée était bonne, le tourisme ne connaissait pas encore son nom mais il était né et allait croître.

Lorsqu’en 1869 Laurent Zabert lance la construction d’un hôtel en pierre de trois étages et de deux annexes en bois prolongées dans leur façade sud par des galeries couvertes, il n’y a que son beau-frère, Victor Mahaut, pour le suivre. Si le bâtiment principal en imposait par ses dimensions et ses matériaux, il ne contrevenait pas trop au goût local. Par contre, les deux longères en madriers de mélèze avec leurs vérandas encourageaient les railleries les plus féroces ou les condamnations les plus définitives.

— Non seulement il est fou le Laurent, mais en plus il est arrogant ! Cette folie des grandeurs est une insulte aux traditions et aux bonnes gens d’ici. Je dirais même qu’il blasphème, persifla le vieux curé Faix.

L’entreprise se réalisa tout de même ; on n’arrête pas les fous et les visionnaires. Victor Mahaut n’était ni l’un ni l’autre, par contre il était un commerçant avisé et entreprenant. Il ne savait pas si messieurs les Anglais allait venir soigner leurs poumons ou leur spleen, mais il saurait exploiter le terrain et les bâtiments ; de plus, il avait un goût manifeste pour la distinction sans avoir toujours les idées et les pistes qui permettaient de sortir du vulgaire ou du commun. L’association avec le frère aîné de son épouse était une aubaine ; quelles que seraient les vicissitudes du projet, il avait l’intime conviction qu’il ne serait jamais terrassé ni perdant.

─ Les affaires sont les affaires et les liens de parenté peuvent les dynamiser ; ils ne doivent par contre jamais constituer une entrave. Il faut que tu saches Laurent que je viens dans ton projet si les trois bâtiments sont construits de manière à pouvoir leur changer aisément l’affectation.

─ Pas de problème, je sais que mon idée est bonne et elle marchera, Victor.

─ Elle est bonne, elle est bonne… pour toi bien sûr et peut-être pour moi aussi. Tu les connais les futurs clients fortunés ?

─ Ils sont là dans nos montagnes ou autour des grands lacs suisses et italiens, ils attendent que nous leur offrions les services selon leur rang et leur fortune. Ils viendront si nous leur proposons les conditions de vie qu’ils exigent ; notre contrée possède naturellement ce qu’il faut pour séduire les bronches dévastées comme les âmes exaltées.

─ Il n’empêche qu’elles ne sont pas encore là les âmes et leurs bronches et qu’il faudra prévoir une autre activité pour ces bâtiments.

─ Et c’est quoi ton idée ?

─ Tu as vu que l’Etat veut développer les écoles et notre commune de Taney est toujours plus peuplée. Il y a aussi les sociétés locales comme les fanfares et la chorale. Et puis un grand four banal pour des consorts ou même une boulangerie ou un magasin coopératif pourraient constituer une bonne affaire financière. Les banques prêtent plus facilement si le fruit est fait d’espèces sonnantes et trébuchantes.

─ Victor, tu vois petit ! Petites idées pour petites affaires. Mais je n’ai pas le choix et, de toute façon, mon idée est la bonne. Toi et moi seront satisfaits, il y aura l’argent et l’ouverture au monde. Chacun sa prospérité.

─ Il n’empêche…

Laurent Zabert et Victor Mahaut achevèrent leur projet en y mettant beaucoup de détermination et de sueur mais les Anglais firent défaut. D’importants concurrents bénéficiaient d’atouts pittoresques plus spectaculaires et surtout d’une population très déterminées et unies derrière des projets d’envergure. A Taney, il suffisait d’avoir une idée nouvelle pour qu’on l’assassine ou, au moins, qu’on la combatte. Ce n’était pas tant l’aventure qui gênait mais plutôt le fait qu’elle puisse se réaliser et apporter la fortune à l’aventurier. A Taney, l’union des forces a une vocation défensive ; on s’unit dans le malheur ou la souffrance et on se jalouse de tout avantage personnel. Contre la mort, il n’y a que la survie. Contre la vie, il y a la mort.

Laurent Zabert perdit sa fortune, sa famille et sa raison. Victor Mahaut séduisit les banquiers et évita la déroute. Victor Mahaut avait des bâtiments à rentabiliser : il sut convaincre qui de droit pour que certaines options évoluent vers d’authentiques besoins. Victor Mahaut était l’homme de la situation, celui qui avait prévu l’avenir et avait pris les bonnes dispositions avant le fou et le vulgaire.

Avec la transformation des annexes en école, Victor Mahaut se payait une réputation de progressiste et de pragmatique. Il accédait à la notabilité tant locale que régionale ; les différents cénacles de Doussine ne rechignaient pas à le consulter sur des projets où il n’entendait pourtant rien.

 

*****

3.3

L’annexe ouest regroupait les deux classes de garçons âgés de sept à quinze ans alors qu’au levant le bâtiment jumeau accueillait l’école des filles et un étonnant atelier d’apprentissage aux tâches ménagères. Les Anglais n’étaient pas arrivés jusqu’à Taney mais leurs idées positivistes avaient trouvé grâce chez quelques notables régionaux ; le rêve de Laurent Zabert n’avait pas été totalement stérile.

Au moment où Adrien entre à l’école de Saint-Laurent, le bâtiment central en moellons et portant l’enseigne peinte « Hôtel des Alpes » est habité au rez-de-chaussée supérieur par Victor et Stéphanie Mahaut et leurs, bientôt cinq, enfants. Le premier étage est occupé par Joseph et Marie – c’est pourtant vrai – Madrier ; ils n’ont pas d’enfant si ce n’est ceux des autres. En effet, ils sont tous deux issus de familles doussinoises proches des idées radicales de 1848 ; tous deux instituteurs, ils essaient  de relier les jeunes pousses de Taney aux savoirs modernes ; lui est le régent de la classe des garçons de douze à quinze ans alors qu’elle croit à une nouvelle
mission de la femme dans la société. Marie Madrier enseigne la tenue et l’économie du ménage aux filles que les parents envoient encore à l’école à treize ans. Le second étage sert de bureau et de salle de réunion pour le conseil communal Les combles et le grand cellier excavé sont exploités par Victor Mahaut qui a ouvert leur usage aux époux Madrier contre une ribambelle de menus services que les instituteurs n’avaient pas évalués à leurs justes valeurs. Victor Mahaut développe ses affaires dans l’économie financière comme il le fait dans une économie du troc ; quelle que soit la nature des échanges, il ne connaît que la musique bénéficiaire.

La classe des petits est tenue par le vieux régent  Edouard Albi. C’est peu dire qu’il est fermé aux idées radicales qui ont pourtant promu l’école au sommet des missions de l’état. Il est instituteur parce qu’il faut occuper la position. Il n’a jamais aimé les curés qui sont selon lui des imbéciles ou des arrivistes ; pourtant c’est avec eux, et avec eux surtout qu’il faut pactiser contre les idées nouvelles. Edouard Albi a été plus de trente ans le chef de l’exécutif local ; là encore, ce n’est pas tant le fait qu’il croyait aux vertus du système politique qui l’a conduit à exercer les plus hautes tâches citoyennes, non, c’est qu’il eût été insupportable que d’autres le fissent en laissant croître le doute et le désordre.

Lorsque les neuf nouveaux élèves furent renseignés et rangés selon la taille par le régent Albi, ils pénétrèrent dans la classe et furent installés, un par un, sur les trois bancs à trois encriers qui faisaient face à l’estrade qui permettait d’accéder au tableau noir et qui hébergeait, près de la fenêtre, un imposant et austère bureau. Adrien étant le plus grand sous la toise, il fut placé le premier, à la place qui faisait directement face au pupitre du maître de céans. Les rangs suivants accueillaient les vingt-neufs autres potaches, les plus âgés avaient onze ans et occupaient les bancs du fond et étaient disposés selon les résultats obtenus à la fin de la dernière année scolaire.

Il lui semblait reconnaître chacun mais n’en connaissait véritablement que quelques uns. Parmi ceux-ci un cousin de Saint-Laurent et une demi-douzaine de garçons de Ludanlaz. Dès la première pause récréative surveillée par le régent Albi, il vit défiler devant lui les plus âgés qui lui signifiaient qu’ils l’avaient en grippe et que, passé la vigilance de son oncle Edouard, il ne perdait rien pour attendre. Il avait toujours cru que l’école était encore pire que l’enfer de Frasie, il en était aujourd’hui certain.

Le retour à la maison fut en effet assez difficile. Les pièges étaient installés, Adrien semblait avoir le profil type du bouc émissaire sinon par sa taille. Les apprentis ratonneurs cessèrent assez vite leur formation sur Adrien. Quelques uns s’essayèrent avec un succès mitigé ; quand ils ont enfin réussi, à sept, à infliger quelques coups vicieux, ils comprirent qu’ils n’en feraient pas façon. Le regard d’Adrien était tel qu’ils sentaient monter en eux la crainte irrationnelle d’un prochain châtiment définitif ; lorsque, coordonnés par Albert Chastel, ils lâchèrent le corps d’Adrien, ils s’éloignèrent de lui comme d’un danger soudain, l’insultèrent et détalèrent à toutes jambes vers leurs refuges respectifs.

Adrien les maudit en silence et adopta une attitude de refus de ce qui s’était passé ; pour cela il mettrait tout en œuvre pour que cela ne se reproduise jamais plus. Le premier désir de vengeance s’effaçait derrière le besoin de déni. A table, sa grand-mère le questionna sur sa joue tuméfiée, il répondit qu’il avait chuté sur le retour de l’école ; il prit une bordée pour ce mauvais pas et la maudit elle aussi.

Le lendemain matin, il fit seul le chemin de l’école, tant à l’aller qu’au retour. La crainte qui s’était installées chez ces enfants paraissait s’incruster pour longtemps ; le guet-apens se retournait contre eux sous la forme d’une menace qui se contentait de les surveiller et de leur signaler sa présence. Le mutisme d’Adrien favorisait le
développement de cette menace patiente. Lorsque ce matin-là, Edouard Albi châtia son petit-neveu pour la seconde fois, Adrien lança un cri terrible qui glaça l’assistance. Le régent lui-même demeurait interdit devant l’horreur que portait cet appel ; peu habitué à ce genre de révolte, il se lâcha en assénant à ce héraut de l’enfer une gifle rédemptrice. Adrien ne bougea pas et Edouard Albi avait terriblement mal à sa main. Tous le comprirent : Adrien resterait maître de lui-même, aucun régent ne saurait le faire fléchir.

Edouard Albi n’avait jamais douté de rien et surtout pas de lui-même ; là, il ressentait une sorte d’abîme dans lequel il chutait sans toucher jamais le fond. Il ne mangea pas ce midi du 8 novembre 1898 ; les jours suivants ne virent pas revenir l’appétit mais une grande irritation. Il avait toujours considéré les époux Madrier comme des pignoufs instruits qui ne savaient même pas se reproduire ou pire, peut-être, ne voulaient pas d’enfants. Pourtant, le lundi 14 novembre, il demanda à Joseph Madrier un entretien particulier.

 

*****

3.4

─ Oui, je l’ai entendu…

Après un long silence, le jeune instituteur poursuivit :

─ … je vous ai vraiment méprisé lorsque ce cri inhumain, ou plutôt non humain, a déchiré l’air. Toute la classe a cessé de respirer. Je n’ai pas osé venir vous dire mes quatre vérités.

─ Cet enfant, le petit-fils de ma sœur, n’est pas comme les autres. Sa mère est décédée en le mettant au monde, son père est un être fruste qui n’entend rien à l’éducation sinon qu’il croit que le châtiment corporel suffit au dressage des jeunes pousses. Sinon, il n’est entouré que de femmes savantes si j’ose la référence. Ma sœur est une sotte mais c’est une Albi.

─ Comment s’appelle-t-il ?

─ Adrien. Adrien Waldo.

─ C’est le grand ténébreux qui se tient toujours à l’écart des autres ?

─ Se tient-il à l’écart ou sont-ce les autres qui l’excluent. En fait, il me semble qu’ils en ont surtout peur.

─ Et vous-même ?

─ Depuis mardi dernier, je ne sais plus très bien ce qu’il faut penser. La nuit j’appréhende la venue du sommeil ; les cauchemars hantent mes nuits, ce cri je l’entends sous de multiples formes toutes aussi terribles et vindicatives les unes que les autres. Ce n’est plus Adrien qui crie, non ce sont des cohortes d’êtres plus ou moins monstrueux qui me réclament des comptes.

─ Les reconnaissez-vous ces spectres qui vous rendent ces funestes visites ?

─ Oui… oui et non. C’est comme à carnaval, on connaît mais on ne reconnaît pas.

─ Ont-ils quelques raisons de vous harceler ainsi ?

─ De leur point de vue ils ont quelque objet de me tenir rigueur de certains jugements que j’ai pu soutenir ou exécuter. Ils n’ont jamais compris vraiment la puissance vertueuse de mes actes ; aujourd’hui ils se liguent pour habiter mes nuits et altérer ma pensée.

─ Vous savez bien Edouard que ces fantômes n’existent pas…

─ Et pourtant ils sont là !

─ Je crois que c’est votre conscience qui s’éveille et qui doute enfin.

─ Ce cri… et puis ce regard que je n’arrive plus à affronter depuis. Pour toute réponse, je n’ai rien trouvé de mieux que cette gifle dérisoire, ridicule.

Edouard Albi baissa la tête, effondré ; il paraissait tout à coup si vieux que Joseph Madrier eut envie de le soutenir. Cet homme représentait à peu près tout ce qu’il abhorrait chez les êtres humains et là, soudain, il était tenté par la pitié. Il se retint et susurra :

─ Vous êtes-vous ouvert à votre dame ou  à …

─ …jamais ! Ni à elle ni à quiconque, pas même à mon cousin le curé Adolphe Faix.

─ Alors pourquoi moi ?

─ Parce que vous êtes trop vertueux pour me trahir. Vous ne m’aimez pas mais vous êtes plus loyal que quiconque dans tout Taney. Un ennemi comme vous vaut tous les pleutres qui s’amassent dans le cercle de mes amis. J’ai renoncé très jeune à être aimé et Adrien Waldo, mon petit-neveu, a pris la même résolution mais a choisi un autre chemin.

─ Et à votre sens, quel chemin a-t-il emprunté ?

─ L’instinct. Une sorte de voie sauvage où rares sont les rencontres et où les dangers ne tiennent qu’à vous-mêmes. Du manque d’amour j’en ai fait une guerre contre tous et n’ai eu de cesse de dominer gens et situations. De ce même manque d’amour, Adrien en fait une guerre contre tous et n’aura de cesse de se soustraire à la tyrannie des hommes et des circonstances. Ce sera difficile pour tous ceux qui l’approcheront de quelque manière que ce soit.

─ Attendez-vous quelque aide de ma part, si vous me permettez cette audace ?

─ Avant notre conversation, je n’attendais rien de vous sinon que vous m’entendiez et taisiez tout de ma confession. Et puis, je me dis que vous pourriez m’apporter votre éclairage sur deux points qui me torturent l’esprit. Seriez-vous prêts à vous engager sur mes demandes ?

─ Vous me piquez au vif, Edouard. Je ne suis pas assez fat pour croire que je puisse vous être d’un quelconque secours ; pourtant je suis trop curieux de l’humain pour décliner votre offre. Alors, disons que je m’engage à entendre vos demandes et à faire tout mon possible pour les satisfaire. Etes-vous prêt à envisager un accord de cette nature ?

─  Il n’y a pas d’alternative. Je souscris à la proposition de contrat.

─ Allons-y !

La première demande concernait Adrien. Edouard Albi souhaitait que Joseph Madrier prenne dès le lendemain les rênes de la scolarisation de son petit-neveu ; il suivrait un programme normal selon son âge, mais dans la classe des douze à quinze ans conduite par Joseph Madrier. Edouard se chargerait de faire taire les notables et les grincheux dans les premiers mois de la mesure. Par ailleurs, il exigerait de sa sœur Marguerite et son neveu Alfred qu’ils fassent le nécessaire pour que Joseph puisse décider de l’orientation professionnelle d’Adrien. Joseph remercia son aîné de la confiance qu’il lui accordait mais que sa nomination à Taney n’était pas définitive. Edouard Albi bomba le torse et s’engagea à corriger au plus vite la situation. Ils scellèrent ce premier pacte par une poignée de main solennelle.

Le second point était plus flou. Edouard songeait à une porte de sortie honorable et se proposait de renoncer rapidement à sa fonction. Il souhaitait introniser un jeune instituteur qu’il considérait comme son fils spirituel. Pour l’instant, il avait trouvé une place de régent dans un village à quelque trente kilomètre de Taney. Edouard avait besoin du vote de Joseph et de Marie Madrier pour faire passer son candidat à sa propre succession. Joseph se montra offusqué par la manigance et exigea de pouvoir auditionner ce jeune confrère. Edouard refusa et pria Joseph de lui accorder sa confiance de manière aveugle. Joseph considéra finalement que n’importe quel jeune confrère ferait un meilleur pédagogue qu’Edouard Albi et que, dans le fond, il pouvait bien courir le risque. Cette fois-ci, ils se donnèrent l’accolade.

─ Je n’aurais jamais imaginé que l’étrange invitation que vous m’avez faite pût déboucher sur de tels concerts. Je suis abasourdi, un peu gris ; j’espère que le réveil sera à la hauteur.

─ Je n’étais pas porteur d’une ambassade, je recherchais un baume à mettre sur la blessure que le cri d’Adrien a ouverte. Croyez que je n’en reviens pas encore de nos traités.

─ Quel sacré gamin tu fais, Adrien !

*****

À suivre…

20 août 2012

Chapitre 2

Publié par rideaurouge dans Adrien

2.1

— Adrien ! beugla la marâtre, je ne veux pas te voir près du bébé. Je dirai tout à papa, tu entendras à nouveau siffler les verges de poirier.

Marguerite Waldo n’avait pas attendu longtemps pour repourvoir son fils aîné d’une nouvelle épouse. Il n’était pas vraiment futé l’Alfred, à l’image de feu son mari, « qu’il aille au diable celui-là. ! ». Avec la dote laissée par Hortense, le parti de son fils faisait un peu plus envie. Marguerite contacta sa cousine en second dont la cadette avait coiffé Sainte Catherine il y a quelques années déjà. La mégère répondait au doux prénom d’Euphrasie mais n’avait aucun lien de parenté avec la joie ou la gaieté. Malgré les neuf cents toises de vignes en un seul tenant, les bornes de l’alpage de Larzelon, les poses de jardin de Plan-Joie et du Pré-d’Albi, un quart de mayen de printemps, le laideron était une chipie que tous les mâles fuyaient sans calcul. La « Frasie » s’entendrait avec Marguerite car bon sang ne saurait mentir, disait-on. A la Saint-Jean de 1894, la fortune d’Euphrasie s’unit, en justes noces, aux misérables lopins d’Alfred Waldo et ce pour le plus grand désespoir du jeune Adrien.

Le géniteur se mit aux ordres de Marguerite et de Frasie et fit ce qu’on attendait de lui lorsque les calendriers liturgique de Monsieur le Curé et hormonal de la sage-femme l’indiquaient. Devant ses femmes tyranniques, Alfred tentait de sauver son orgueil de mâle dominant dans les séances des nombreuses associations locales ou par l’exercice d’un autoritarisme sauvage dans l’éducation de son fils aîné.

Les deux furies détestaient Adrien ; comme elles n’avaient aucune raison particulière de le haïr, elles le faisaient avec zèle. Il n’y avait que la jeune Césarine pour prendre la défense du petit mais elle ne pesait pas lourd face à sa mère et à sa belle-sœur ; Alfred avait dû bricoler une chambrette dans la grange qui jouxtait l’appartement.

Chacun estimait que le rudimentaire plancher qui séparait la chambre de Césarine de l’étable constituait un avantageux système de chauffage. Son avenir de vieille fille était quasi garanti : aucune fortune promise pour une fille cadette sans talent ni méchanceté. Elle bénéficierait du gîte et du couvert en contrepartie de l’accomplissement des tâches de bonne à tout faire à la maison et de journalière aux vignes et aux champs. Césarine était une Waldo, Marguerite et Frasie étaient des Albi ; cela suffisait à justifier toute la différence de traitement. Les Waldo étaient serviles, alors il fallait les utiliser. Adrien avait probablement tiré du côté de sa mère, une Duroc ; autant dire qu’il n’y avait plus personne pour s’inquiéter de l’enfant. En effet, la mère d’Hortense avait travaillé comme lingère dans une riche famille patricienne du chef-lieu Doussine ; le fertile patricien l’avait fécondée par mégarde et n’avait pas reconnu l’enfant – il faut dire que c’était une fille ; par contre il l’avait gardée à son service contre l’avis de son cousin l’évêque de Doussine et la gratifiait parfois de salaires extraordinaires qu’elle utilisait à l’achat de petits lopins de terre sur le territoire de la commune qui l’avait vue naître. Les Duroc ne voyaient pas d’un très bon œil cette fille-mère qui ne faisait pas pénitence et qui achetait de la terre qu’eux-mêmes étaient incapables d’acquérir. Non, les Duroc avaient bien coupé les ponts avec la mère d’Hortense et, à plus forte raison, avec son petit-fils à l’avenir incertain.

Frasie donna naissance le 2 mai 1895 à une petite fille qu’on baptisa du prénom d’Angèle à qui on associa Louise et Joséphine pour faire bon poids du côté des saintes protectrices. Pour Adrien, le long et absurde calvaire avait commencé.

 

*****

2.2

Il n’y coupa aucunement. Lorsqu’Alfred revint des ses journées de taille pour la famille Loup, il prit le faisceau de badines et fouetta Adrien sans mots dire. C’était la première fois qu’Alfred battait son fils de façon préventive ; il savait que sa mère et sa femme allait se plaindre d’Adrien qui ne fait que le mal, qu’ensuite elles déploreraient la manière laxiste qu’il avait d’éduquer son fils et qu’elles lui feraient le récit des pires sévices que cet enfant d’à-peine cinq ans fomentait pour éliminer sa nouvelle fratrie – puisque Frasie allait accoucher d’un second enfant avant l’été ; il savait aussi que de guerre lasse, il se résoudrait à les faire taire en frappant sans passion cet enfant inquiet certes mais plutôt discret. Il battit l’enfant longuement et de telle manière que chacun comprenne que lui seul avait décidé de ce qu’il y avait à faire et qu’il n’était pas opportun, désormais, de le harceler avec quelque plainte que ce fût. Il alla tout de suite au cellier et soutira un grand godet de piquette au grand tonneau du fond, puis un second et un troisième.

Ce samedi 7 mars 1896 restera à jamais gravé dans les chairs et l’esprit de l’enfant comme le jour de la rupture définitive d’avec les valeurs qu’il n’aurait pas choisies de son propre chef. De fait, après les premiers cris provoqués par la peur et les brûlures infligées aux cuisses par les coups secs des baguettes de poirier, Adrien serra les dents et se jura de ne plus jamais gémir lors de ces bastonnades, et il y en eu de nombreuses. La jeune Césarine avait tenté de parler à son frère de ces rossées rituelles et de son incompréhension quand à leurs motifs. Il ne répondait jamais, alors elle essayait de capturer son regard pour chercher une réponse qui ne viendrait pas par la parole ; une fois il croisa le regard de sa sœur et dit en haussant les épaules : « Je n’ai rien contre lui, c’est juste mon boulot ».

 

*****

2.3

Tandis que les naissances se succédaient à un rythme annuel, Adrien se développait physiquement de manière extraordinaire. Ses cinq demi-sœurs n’étaient pas dotées d’une santé adaptée aux conditions de vie rude de la famille Waldo. La quatrième née avait succombé à une pneumonie deux jours avant son second anniversaire. Frasie protégeait plus que de raison les survivantes Angèle, Adrienne, Amélie et Adèle surtout depuis le décès d’Anastasie; pourtant, elle ne cessait de pester sur le fait qu’elle n’ait pas encore conçu de garçon. Il fallait assurer la lignée et la continuité des biens ; ce garçon qui ne venait pas semait la discorde dans le couple, la douairière se chargeant de souffler le chaud et le froid et d’alimenter la controverse sur la responsabilité de chacun.

Frasie était la seule à n’avoir pas enfanté de mâle et cela affaiblissait sa position. Marguerite avait mis au monde Alfred et Basile, Alfred avait fécondé sa première épouse pour donner naissance à ce maudit Adrien qui risquait de revenir en grâce s’il demeurait sans concurrence. Si les haines sont souvent tenaces, la nécessité peut parfois exiger des arrangements improbables. Lorsqu’elle en parla à son grand oncle le chanoine Louis Albi qui avait été missionnaire au Rouanda puis à Formose ; le cordelier l’orienta vers la prière assidue que pouvait accompagner certaines recettes de tord-boyaux à la posologie païenne. On l’a vit plus souvent à la chapelle de Chechon dédiée à la Sainte Famille ; de même, elle courut sur les chemins de croix de la contrée. Rien n’y fit, elle ne connut plus de grossesse et dut se résoudre au combat frontal avec Adrien qui n’en demandait pas tant.

*****

À suivre…

12 août 2012

Chapitre 1

Publié par rideaurouge dans Adrien

1.1

Adrien n’avait jamais eu de chance et n’en avait donc jamais ressenti le manque. Cela ne l’incommodait nullement. Adrien ne connaissait pas la notion de fortune ; il s’était construit autrement.

Lors de l’une de ses chasses nocturnes, il avait été surpris par un jet de pierre surgissant du défilé inamical de sapins en habits de deuil qui longeaient la ligne de crête du talus escarpé qu’il arpentait. Malgré ses sens en éveil, l’effet de surprise le jeta à terre, le canon du fusil pointé vers les austères épicéas ; il glissa quelques mètres jusqu’à ce que ses jambes rencontrent, puis étranglent le tronc d’un jeune mélèze effronté. Tendu à l’extrême, il attendit que les gravats qu’il avait dérangés retrouvent leur sommeil erratique. Il avait déjà compris que l’incident ne relevait pas d’un fait naturel – que les pierres roulent sur ces pentes, il n’avait rien à redire, mais qu’elles volent, cela sentait l’intervention humaine. Il n’eut pas le temps de parcourir l’inventaire des villageois capables de jouer les lance-pierres qu’il entendit un grand rire débonnaire qui se moquait :

— Voilà bientôt une minute depuis l’éboulement et tu n’as pas encore identifié la cause. Tu vieillis ou tu as faim. Monte ! Je tranche le pain et le fromage.

Adrien était resté encore un instant plaqué au sol : avait-il vieilli ou avait-il faim ? Ni l’un ni l’autre vraisemblablement. C’était Jérémie, simplement.

Il escalada aisément la cinquantaine de mètres qui le séparaient de Jérémie. Il le trouva assis sur une grande pierre légèrement inclinée. Deux quarts de pain de seigle reposaient sur un torchon de lin blanc, des copeaux grossiers d’un fromage local vieilli s’égaillaient anarchiquement sur le textile et la roche ; Jérémie tendit au chasseur l’une des deux lanières de viande salée et séchée qu’il avait extraites d’une besace maculée de tâches de graisse. Après une courte hésitation, Adrien saisit l’offrande et commença :

— Avec toi, c’est toujours…

— Laisse tomber ! Ce mois de mai est trop frais ; ces quelques vivres nous réchaufferont le corps, j’ai un barillon de vin blanc qui saura assouplir les âmes.

La petite taille de Jérémie contrastait avec la stature imposante d’Adrien ; les regards aussi détonnaient chez ces deux hommes que les abîmes de l’âme unissaient pourtant.

Adrien inspirait immédiatement la crainte, le danger, la folie presque. Il imprimait sur chacun le sentiment d’être en présence d’un animal sauvage blessé ; sa présence inquiétait tant ses comportements paraissaient dictés par une combinaison aléatoire d’humeurs indomptées. Il était à la fois l’étranger et l’indigène : une menace, mais une menace légitime. « Moins on le voit, mieux on se porte » semblait l’aphorisme dominant qui autorisait toute échappatoire. Dans le rapport direct, c’était plutôt le « ne t’énerve pas Adrien, oui Adrien, d’accord Adrien » qui s’imposait.

C’était évident, Jérémie aimait ses congénères et le faisait savoir. On se demandait parfois où il pouvait bien aller chercher certaines idées plutôt étranges ; ses comportements aussi ont quelque chose de différent, d’insaisissable, mais par contre, quelle aptitude aux relations humaines !

Les villageois hésitaient en permanence sur la manière de considérer tant Jérémie qu’Adrien. Les mieux disposés les considéraient comme des passeurs, d’autres comme des originaux, certains encore comme des âmes funestes. Adrien était souvent dépeint en combattant dangereux alors que Jérémie faisait figure de gentil farfadet. Personne ne connaissait vraiment leur terrain de jeu : la nature la nuit.

— Tu déranges le gibier, Jérémie.

— Je le dérange, dis-tu ? Et toi, tu le tues !

— …

— En fait, je dérange le chasseur mais pas le gibier, tu le sais bien.

Jérémie souriait de sa réplique. Il n’avait pas toujours cette vivacité d’esprit qui permettait de donner à ses interlocuteurs une réponse cinglante qui traduise et l’originalité et la pertinence de son point de vue. Il prenait généralement le temps de convaincre pas à pas. Il considérait que sa patience constituait à la fois sa force et sa faiblesse.

— Je ne chasse pas pour le plaisir, relança Adrien. Tu connais ma situation, c’est une question de survie.

— Je ne crois pas que cela soit par nécessité, ni par plaisir d’ailleurs. Tu en as les dispositions et tu les as développées en savoir-faire. Je pense que c’est en effet la meilleure réponse que tu puisses donner aux besoins des tiens. Je n’ai pas ces dispositions-là, mais j’en ai d’autres, j’espère.

— Il n’y a jamais rien à espérer… lança soudainement Adrien dans un réflexe de fauve guettant l’inattention de la proie.

— C’est vrai ! C’était plutôt une façon de me rassurer.

— Tes qualités sont indiscutables. Tout le monde t’accorde sa confiance ; tu es garde-champêtre, garde des eaux, maître d’alpage, métral des grandes familles bourgeoises de la ville.

— Tout ce que personne ne veut faire. Nos concitoyens aiment s’adonner aux petites tricheries mais exigent qu’autrui ne triche pas trop à ses dépens. Il leur faut un gendarme, mais pas trop près.

— Qui d’autre que toi, Jérémie, pour tout voir sans rien prendre ? Une sorte d’idiot utile.

— Comme je le sais, je suis affranchi de toute illusion sur ce que je suis. J’aime ce que je fais ; et puis ma vanité, peu gourmande,  y trouve également sa pitance. Tu es le chasseur, je suis le berger ; le territoire est assez grand pour que nous trouvions chacun notre champ d’honneur. Gibier et cheptel sont en suffisance et peuvent le demeurer si chacun accomplit son destin avec rigueur et responsabilité.

— Parce que tu y crois ?

— Il n’est pas nécessaire de croire, il faut montrer l’exemple et expliquer et expliquer encore. On me dit chanceux, on croit que tout va bien pour moi ; j’attends peu, alors ce qui advient marque les esprits bien plus que le travail qui le sous-tend.

— Ainsi la chance, c’est du travail qu’on ne veut pas voir ? risqua Adrien.

Jérémie saisit le barillon de vin, le porta à ses lèvres et leva le coude. Il essuya sa moustache avec la manche de sa veste et tendit le récipient en bois à son compère.

— La chance… et son pendant, voilà de beaux masques, et pratiques en toute circonstance. Il suffit que l’un réalise quelque chose d’exceptionnel sans qu’on veuille lui accorder un quelconque mérite et voici qu’il a eu « beaucoup de chance ». Ou alors, tel autre manque le minimum sans qu’on veuille l’accuser de démériter et voilà qu’il « n’a pas eu de chance ». En fait, la chance sert à normaliser l’exceptionnel autant qu’à moraliser l’inavouable. Toi, Adrien, tu n’as jamais appris à te cacher ni à t’exhiber ; alors la chance ne t’atteint pas. Je t’envie pour cela.

— C’est vrai, je ne comprends pas très bien toutes ces simagrées autour de la chance et de la malchance. Toi-même, tu ne sembles pas marcher à ces foutaises ?

— Et pourtant je ne suis pas totalement débarrassé des oripeaux de la superstition. Bien sûr, mon cerveau rejette l’usage de ces masques, mais les émotions les plus fortes et parfois les plus belles se parent encore du sentiment d’élection. A quarante-six ans, je glisse encore parfois vers l’agrément facile et ça n’est, ma foi, pas déplaisant.

— C’est comme dormir ou plutôt rêver dans son sommeil, ça ne compte pas.

— Il ne s’agit pas de compter mais de connaître et reconnaître.

— Tu parles comme Ludivine.

— Ta femme est exceptionnelle et ça n’est pas une question de chance.

Ils choyèrent le silence qui s’ensuivit. Jérémie regroupa le reste de nourriture dans les diverses besaces, vérifia la fermeture du petit baril et plaça dans son sac à dos chaque pièce de manière rendre la charge la plus confortable possible.

Adrien balayait du regard la grande ravine où il avait été surpris. Rien ne bougeait et pourtant son oreille percevait l’activité des noctambules. Jérémie lui mit la main sur l’épaule et il sursauta ; c’était la seconde fois en quelques heures… Il se tourna vers lui et se serrèrent la main longuement ; l’un pour dire « je suis toujours là, attentif », l’autre pour murmurer que « cela n’a aucune espèce d’importance ». Chacun s’en retourna à sa destinée.

 *****

1.2

Deux jours après un Pâques au tison, ce petit matin du 31 mars 1891 est sec et polaire. Les lourds socques du curé brisent les glaces qui servent de fourreaux aux quelques végétaux hardis qui piaffent dans la longue attente du réveil printanier ; les craquèlements résonnent dans l’air cristallin de la nuit agonisante.

Alfred Waldo courut au devant du ministre du culte :

— Monsieur le Curé, soyez le bienvenu… si j’ose dire.

— Une naissance et un décès a tenté de me dire le rejeton de ce maudit sacristain. Qui a survécu ?

— L’enfant, c’est un garçon.

— A la bonne heure ! La vieille matrone a bien travaillé. Sais-tu si elle l’a déjà baptisé, par précaution ?

— Qui ?

— La sage-femme a-t-elle pris la précaution de baptiser l’enfant au cas où ? Je vois que le catéchisme ne t’a pas fait grand effet. Laisse-moi passer gros dadais, je verrai avec les femmes.

L’abbé pénètre dans l’obscure demeure et guide ses pas vers la pièce d’où lui parviennent les cris énergiques du nouveau-né et les litanies somnolentes de quelques femmes. La marche qui l’a  conduit de sa cure mal isolée jusqu’au lit de la défunte parturiente l’a réchauffé un peu. Les pieds transis, il avait sacré tout au long du chemin qui descend  vers le hameau de Ludanlaz et pesta d’avoir négligé pareillement l’entretien des ses ongles.

Les cierges disposés dans la pièce lui évoquent une mise en scène inspirée des tableaux de Georges de La Tour. « Y aurait-il du sacré dans cette scène somme toute banale de la cohabitation entre la vie et la mort ? » se demandait le prêtre. Il n’eut pas le temps d’y répondre que les quatre femmes accourent vers le représentant de Dieu. Comme il se doit, la matrone faisant office de sage-femme précède Marguerite Waldo, la mère d’Alfred, puis suivent deux voisines, l’aînée précédant une plus jeune et plus décharnée. La cire des bougies bon marché tente vainement de recouvrir l’odeur aigrelette des vivants et les miasmes fades de la mort.

Les objets du culte prêts, Monsieur le Curé délivre le laissez-passer vers l’au-delà à cette jeune femme qui a donné la vie en perdant la sienne. L’Extrême-onction administrée, l’officiant rejoint Alfred, veuf et père à la fois depuis quelques heures. La cuisine est encore bien chaude, elle a  servi toute la nuit. Alfred Waldo est assis en bout table comme il sied au maître de céans, sa jeune sœur s’affaire autour du brasero ; à l’entrée du ministre, les ouailles lui rendent grâce et se confondent en courbettes obséquieuses.

— Ca va… ça va ! leur dit l’abbé tout en les bénissant distraitement de sa main droite. Je boirais bien quelque chose de chaud.

— Il y a du lait coupé à l’eau, M’sieur le Curé, poussa timidement Césarine.

— Est-ce que tu as du vin des accouchées aux épices ?

— Non, nous ne sommes pas assez riches. Vous croyez que cela a à voir avec ce qui est arrivé à Hortense ? répliqua Alfred.

— Le Seigneur a rappelé ta femme parce que c’était sa volonté et non pas parce que tu as manqué aux conseils de notre évêque. Tu n’es pas loin du blasphème. Je veux te voir au confessionnal avant la messe des funérailles qui aura lieu jeudi matin ; nous serons le 2 avril.

— J’ai un peu de piquette de l’automne dernier, elle n’est pas mauvaise.

— Garde-le ton merveilleux nectar ! Césarine, finalement je prendrais bien ton bol de lait tiède.

Alors qu’il porte le bol à ses lèvres, il se ravise et lance :

— Comment vas-tu t’y prendre avec cet enfant ? Et comment va-t-il s’appeler d’ailleurs ?

— Adrien, comme notre père.

— Soit ! Mais ça ne suffit pas. Il a besoin d’autres prénoms – au moins un – pour être bien protégé ; un saint ne suffit pas toujours.

— Oui, oui, c’est prévu ! Basile, comme mon frère qui sera le parrain. Et aussi Charles, comme mon parrain à moi.

— On reste dans la famille…

— La mère pense que c’est bien. Comme c’est elle qui élèvera le petit, ce sera bien comme ça.

— Je me disais bien que ce n’était pas avec toi que je devais parler. Je verrai Marguerite après l’enterrement.

 *****

À suivre…

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