le carnet du lait

12 août 2012

Chapitre 1

Publié par rideaurouge dans Adrien

1.1

Adrien n’avait jamais eu de chance et n’en avait donc jamais ressenti le manque. Cela ne l’incommodait nullement. Adrien ne connaissait pas la notion de fortune ; il s’était construit autrement.

Lors de l’une de ses chasses nocturnes, il avait été surpris par un jet de pierre surgissant du défilé inamical de sapins en habits de deuil qui longeaient la ligne de crête du talus escarpé qu’il arpentait. Malgré ses sens en éveil, l’effet de surprise le jeta à terre, le canon du fusil pointé vers les austères épicéas ; il glissa quelques mètres jusqu’à ce que ses jambes rencontrent, puis étranglent le tronc d’un jeune mélèze effronté. Tendu à l’extrême, il attendit que les gravats qu’il avait dérangés retrouvent leur sommeil erratique. Il avait déjà compris que l’incident ne relevait pas d’un fait naturel – que les pierres roulent sur ces pentes, il n’avait rien à redire, mais qu’elles volent, cela sentait l’intervention humaine. Il n’eut pas le temps de parcourir l’inventaire des villageois capables de jouer les lance-pierres qu’il entendit un grand rire débonnaire qui se moquait :

— Voilà bientôt une minute depuis l’éboulement et tu n’as pas encore identifié la cause. Tu vieillis ou tu as faim. Monte ! Je tranche le pain et le fromage.

Adrien était resté encore un instant plaqué au sol : avait-il vieilli ou avait-il faim ? Ni l’un ni l’autre vraisemblablement. C’était Jérémie, simplement.

Il escalada aisément la cinquantaine de mètres qui le séparaient de Jérémie. Il le trouva assis sur une grande pierre légèrement inclinée. Deux quarts de pain de seigle reposaient sur un torchon de lin blanc, des copeaux grossiers d’un fromage local vieilli s’égaillaient anarchiquement sur le textile et la roche ; Jérémie tendit au chasseur l’une des deux lanières de viande salée et séchée qu’il avait extraites d’une besace maculée de tâches de graisse. Après une courte hésitation, Adrien saisit l’offrande et commença :

— Avec toi, c’est toujours…

— Laisse tomber ! Ce mois de mai est trop frais ; ces quelques vivres nous réchaufferont le corps, j’ai un barillon de vin blanc qui saura assouplir les âmes.

La petite taille de Jérémie contrastait avec la stature imposante d’Adrien ; les regards aussi détonnaient chez ces deux hommes que les abîmes de l’âme unissaient pourtant.

Adrien inspirait immédiatement la crainte, le danger, la folie presque. Il imprimait sur chacun le sentiment d’être en présence d’un animal sauvage blessé ; sa présence inquiétait tant ses comportements paraissaient dictés par une combinaison aléatoire d’humeurs indomptées. Il était à la fois l’étranger et l’indigène : une menace, mais une menace légitime. « Moins on le voit, mieux on se porte » semblait l’aphorisme dominant qui autorisait toute échappatoire. Dans le rapport direct, c’était plutôt le « ne t’énerve pas Adrien, oui Adrien, d’accord Adrien » qui s’imposait.

C’était évident, Jérémie aimait ses congénères et le faisait savoir. On se demandait parfois où il pouvait bien aller chercher certaines idées plutôt étranges ; ses comportements aussi ont quelque chose de différent, d’insaisissable, mais par contre, quelle aptitude aux relations humaines !

Les villageois hésitaient en permanence sur la manière de considérer tant Jérémie qu’Adrien. Les mieux disposés les considéraient comme des passeurs, d’autres comme des originaux, certains encore comme des âmes funestes. Adrien était souvent dépeint en combattant dangereux alors que Jérémie faisait figure de gentil farfadet. Personne ne connaissait vraiment leur terrain de jeu : la nature la nuit.

— Tu déranges le gibier, Jérémie.

— Je le dérange, dis-tu ? Et toi, tu le tues !

— …

— En fait, je dérange le chasseur mais pas le gibier, tu le sais bien.

Jérémie souriait de sa réplique. Il n’avait pas toujours cette vivacité d’esprit qui permettait de donner à ses interlocuteurs une réponse cinglante qui traduise et l’originalité et la pertinence de son point de vue. Il prenait généralement le temps de convaincre pas à pas. Il considérait que sa patience constituait à la fois sa force et sa faiblesse.

— Je ne chasse pas pour le plaisir, relança Adrien. Tu connais ma situation, c’est une question de survie.

— Je ne crois pas que cela soit par nécessité, ni par plaisir d’ailleurs. Tu en as les dispositions et tu les as développées en savoir-faire. Je pense que c’est en effet la meilleure réponse que tu puisses donner aux besoins des tiens. Je n’ai pas ces dispositions-là, mais j’en ai d’autres, j’espère.

— Il n’y a jamais rien à espérer… lança soudainement Adrien dans un réflexe de fauve guettant l’inattention de la proie.

— C’est vrai ! C’était plutôt une façon de me rassurer.

— Tes qualités sont indiscutables. Tout le monde t’accorde sa confiance ; tu es garde-champêtre, garde des eaux, maître d’alpage, métral des grandes familles bourgeoises de la ville.

— Tout ce que personne ne veut faire. Nos concitoyens aiment s’adonner aux petites tricheries mais exigent qu’autrui ne triche pas trop à ses dépens. Il leur faut un gendarme, mais pas trop près.

— Qui d’autre que toi, Jérémie, pour tout voir sans rien prendre ? Une sorte d’idiot utile.

— Comme je le sais, je suis affranchi de toute illusion sur ce que je suis. J’aime ce que je fais ; et puis ma vanité, peu gourmande,  y trouve également sa pitance. Tu es le chasseur, je suis le berger ; le territoire est assez grand pour que nous trouvions chacun notre champ d’honneur. Gibier et cheptel sont en suffisance et peuvent le demeurer si chacun accomplit son destin avec rigueur et responsabilité.

— Parce que tu y crois ?

— Il n’est pas nécessaire de croire, il faut montrer l’exemple et expliquer et expliquer encore. On me dit chanceux, on croit que tout va bien pour moi ; j’attends peu, alors ce qui advient marque les esprits bien plus que le travail qui le sous-tend.

— Ainsi la chance, c’est du travail qu’on ne veut pas voir ? risqua Adrien.

Jérémie saisit le barillon de vin, le porta à ses lèvres et leva le coude. Il essuya sa moustache avec la manche de sa veste et tendit le récipient en bois à son compère.

— La chance… et son pendant, voilà de beaux masques, et pratiques en toute circonstance. Il suffit que l’un réalise quelque chose d’exceptionnel sans qu’on veuille lui accorder un quelconque mérite et voici qu’il a eu « beaucoup de chance ». Ou alors, tel autre manque le minimum sans qu’on veuille l’accuser de démériter et voilà qu’il « n’a pas eu de chance ». En fait, la chance sert à normaliser l’exceptionnel autant qu’à moraliser l’inavouable. Toi, Adrien, tu n’as jamais appris à te cacher ni à t’exhiber ; alors la chance ne t’atteint pas. Je t’envie pour cela.

— C’est vrai, je ne comprends pas très bien toutes ces simagrées autour de la chance et de la malchance. Toi-même, tu ne sembles pas marcher à ces foutaises ?

— Et pourtant je ne suis pas totalement débarrassé des oripeaux de la superstition. Bien sûr, mon cerveau rejette l’usage de ces masques, mais les émotions les plus fortes et parfois les plus belles se parent encore du sentiment d’élection. A quarante-six ans, je glisse encore parfois vers l’agrément facile et ça n’est, ma foi, pas déplaisant.

— C’est comme dormir ou plutôt rêver dans son sommeil, ça ne compte pas.

— Il ne s’agit pas de compter mais de connaître et reconnaître.

— Tu parles comme Ludivine.

— Ta femme est exceptionnelle et ça n’est pas une question de chance.

Ils choyèrent le silence qui s’ensuivit. Jérémie regroupa le reste de nourriture dans les diverses besaces, vérifia la fermeture du petit baril et plaça dans son sac à dos chaque pièce de manière rendre la charge la plus confortable possible.

Adrien balayait du regard la grande ravine où il avait été surpris. Rien ne bougeait et pourtant son oreille percevait l’activité des noctambules. Jérémie lui mit la main sur l’épaule et il sursauta ; c’était la seconde fois en quelques heures… Il se tourna vers lui et se serrèrent la main longuement ; l’un pour dire « je suis toujours là, attentif », l’autre pour murmurer que « cela n’a aucune espèce d’importance ». Chacun s’en retourna à sa destinée.

 *****

1.2

Deux jours après un Pâques au tison, ce petit matin du 31 mars 1891 est sec et polaire. Les lourds socques du curé brisent les glaces qui servent de fourreaux aux quelques végétaux hardis qui piaffent dans la longue attente du réveil printanier ; les craquèlements résonnent dans l’air cristallin de la nuit agonisante.

Alfred Waldo courut au devant du ministre du culte :

— Monsieur le Curé, soyez le bienvenu… si j’ose dire.

— Une naissance et un décès a tenté de me dire le rejeton de ce maudit sacristain. Qui a survécu ?

— L’enfant, c’est un garçon.

— A la bonne heure ! La vieille matrone a bien travaillé. Sais-tu si elle l’a déjà baptisé, par précaution ?

— Qui ?

— La sage-femme a-t-elle pris la précaution de baptiser l’enfant au cas où ? Je vois que le catéchisme ne t’a pas fait grand effet. Laisse-moi passer gros dadais, je verrai avec les femmes.

L’abbé pénètre dans l’obscure demeure et guide ses pas vers la pièce d’où lui parviennent les cris énergiques du nouveau-né et les litanies somnolentes de quelques femmes. La marche qui l’a  conduit de sa cure mal isolée jusqu’au lit de la défunte parturiente l’a réchauffé un peu. Les pieds transis, il avait sacré tout au long du chemin qui descend  vers le hameau de Ludanlaz et pesta d’avoir négligé pareillement l’entretien des ses ongles.

Les cierges disposés dans la pièce lui évoquent une mise en scène inspirée des tableaux de Georges de La Tour. « Y aurait-il du sacré dans cette scène somme toute banale de la cohabitation entre la vie et la mort ? » se demandait le prêtre. Il n’eut pas le temps d’y répondre que les quatre femmes accourent vers le représentant de Dieu. Comme il se doit, la matrone faisant office de sage-femme précède Marguerite Waldo, la mère d’Alfred, puis suivent deux voisines, l’aînée précédant une plus jeune et plus décharnée. La cire des bougies bon marché tente vainement de recouvrir l’odeur aigrelette des vivants et les miasmes fades de la mort.

Les objets du culte prêts, Monsieur le Curé délivre le laissez-passer vers l’au-delà à cette jeune femme qui a donné la vie en perdant la sienne. L’Extrême-onction administrée, l’officiant rejoint Alfred, veuf et père à la fois depuis quelques heures. La cuisine est encore bien chaude, elle a  servi toute la nuit. Alfred Waldo est assis en bout table comme il sied au maître de céans, sa jeune sœur s’affaire autour du brasero ; à l’entrée du ministre, les ouailles lui rendent grâce et se confondent en courbettes obséquieuses.

— Ca va… ça va ! leur dit l’abbé tout en les bénissant distraitement de sa main droite. Je boirais bien quelque chose de chaud.

— Il y a du lait coupé à l’eau, M’sieur le Curé, poussa timidement Césarine.

— Est-ce que tu as du vin des accouchées aux épices ?

— Non, nous ne sommes pas assez riches. Vous croyez que cela a à voir avec ce qui est arrivé à Hortense ? répliqua Alfred.

— Le Seigneur a rappelé ta femme parce que c’était sa volonté et non pas parce que tu as manqué aux conseils de notre évêque. Tu n’es pas loin du blasphème. Je veux te voir au confessionnal avant la messe des funérailles qui aura lieu jeudi matin ; nous serons le 2 avril.

— J’ai un peu de piquette de l’automne dernier, elle n’est pas mauvaise.

— Garde-le ton merveilleux nectar ! Césarine, finalement je prendrais bien ton bol de lait tiède.

Alors qu’il porte le bol à ses lèvres, il se ravise et lance :

— Comment vas-tu t’y prendre avec cet enfant ? Et comment va-t-il s’appeler d’ailleurs ?

— Adrien, comme notre père.

— Soit ! Mais ça ne suffit pas. Il a besoin d’autres prénoms – au moins un – pour être bien protégé ; un saint ne suffit pas toujours.

— Oui, oui, c’est prévu ! Basile, comme mon frère qui sera le parrain. Et aussi Charles, comme mon parrain à moi.

— On reste dans la famille…

— La mère pense que c’est bien. Comme c’est elle qui élèvera le petit, ce sera bien comme ça.

— Je me disais bien que ce n’était pas avec toi que je devais parler. Je verrai Marguerite après l’enterrement.

 *****

À suivre…

Laisser un commentaire

ArezkiEvasion |
Informations Global |
Solidarité Handicap |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Barhama Kaolack
| Cgt Sagem DS
| Urbanisme - Aménagement - ...