le carnet du lait

20 août 2012

Chapitre 2

Publié par rideaurouge dans Adrien

2.1

— Adrien ! beugla la marâtre, je ne veux pas te voir près du bébé. Je dirai tout à papa, tu entendras à nouveau siffler les verges de poirier.

Marguerite Waldo n’avait pas attendu longtemps pour repourvoir son fils aîné d’une nouvelle épouse. Il n’était pas vraiment futé l’Alfred, à l’image de feu son mari, « qu’il aille au diable celui-là. ! ». Avec la dote laissée par Hortense, le parti de son fils faisait un peu plus envie. Marguerite contacta sa cousine en second dont la cadette avait coiffé Sainte Catherine il y a quelques années déjà. La mégère répondait au doux prénom d’Euphrasie mais n’avait aucun lien de parenté avec la joie ou la gaieté. Malgré les neuf cents toises de vignes en un seul tenant, les bornes de l’alpage de Larzelon, les poses de jardin de Plan-Joie et du Pré-d’Albi, un quart de mayen de printemps, le laideron était une chipie que tous les mâles fuyaient sans calcul. La « Frasie » s’entendrait avec Marguerite car bon sang ne saurait mentir, disait-on. A la Saint-Jean de 1894, la fortune d’Euphrasie s’unit, en justes noces, aux misérables lopins d’Alfred Waldo et ce pour le plus grand désespoir du jeune Adrien.

Le géniteur se mit aux ordres de Marguerite et de Frasie et fit ce qu’on attendait de lui lorsque les calendriers liturgique de Monsieur le Curé et hormonal de la sage-femme l’indiquaient. Devant ses femmes tyranniques, Alfred tentait de sauver son orgueil de mâle dominant dans les séances des nombreuses associations locales ou par l’exercice d’un autoritarisme sauvage dans l’éducation de son fils aîné.

Les deux furies détestaient Adrien ; comme elles n’avaient aucune raison particulière de le haïr, elles le faisaient avec zèle. Il n’y avait que la jeune Césarine pour prendre la défense du petit mais elle ne pesait pas lourd face à sa mère et à sa belle-sœur ; Alfred avait dû bricoler une chambrette dans la grange qui jouxtait l’appartement.

Chacun estimait que le rudimentaire plancher qui séparait la chambre de Césarine de l’étable constituait un avantageux système de chauffage. Son avenir de vieille fille était quasi garanti : aucune fortune promise pour une fille cadette sans talent ni méchanceté. Elle bénéficierait du gîte et du couvert en contrepartie de l’accomplissement des tâches de bonne à tout faire à la maison et de journalière aux vignes et aux champs. Césarine était une Waldo, Marguerite et Frasie étaient des Albi ; cela suffisait à justifier toute la différence de traitement. Les Waldo étaient serviles, alors il fallait les utiliser. Adrien avait probablement tiré du côté de sa mère, une Duroc ; autant dire qu’il n’y avait plus personne pour s’inquiéter de l’enfant. En effet, la mère d’Hortense avait travaillé comme lingère dans une riche famille patricienne du chef-lieu Doussine ; le fertile patricien l’avait fécondée par mégarde et n’avait pas reconnu l’enfant – il faut dire que c’était une fille ; par contre il l’avait gardée à son service contre l’avis de son cousin l’évêque de Doussine et la gratifiait parfois de salaires extraordinaires qu’elle utilisait à l’achat de petits lopins de terre sur le territoire de la commune qui l’avait vue naître. Les Duroc ne voyaient pas d’un très bon œil cette fille-mère qui ne faisait pas pénitence et qui achetait de la terre qu’eux-mêmes étaient incapables d’acquérir. Non, les Duroc avaient bien coupé les ponts avec la mère d’Hortense et, à plus forte raison, avec son petit-fils à l’avenir incertain.

Frasie donna naissance le 2 mai 1895 à une petite fille qu’on baptisa du prénom d’Angèle à qui on associa Louise et Joséphine pour faire bon poids du côté des saintes protectrices. Pour Adrien, le long et absurde calvaire avait commencé.

 

*****

2.2

Il n’y coupa aucunement. Lorsqu’Alfred revint des ses journées de taille pour la famille Loup, il prit le faisceau de badines et fouetta Adrien sans mots dire. C’était la première fois qu’Alfred battait son fils de façon préventive ; il savait que sa mère et sa femme allait se plaindre d’Adrien qui ne fait que le mal, qu’ensuite elles déploreraient la manière laxiste qu’il avait d’éduquer son fils et qu’elles lui feraient le récit des pires sévices que cet enfant d’à-peine cinq ans fomentait pour éliminer sa nouvelle fratrie – puisque Frasie allait accoucher d’un second enfant avant l’été ; il savait aussi que de guerre lasse, il se résoudrait à les faire taire en frappant sans passion cet enfant inquiet certes mais plutôt discret. Il battit l’enfant longuement et de telle manière que chacun comprenne que lui seul avait décidé de ce qu’il y avait à faire et qu’il n’était pas opportun, désormais, de le harceler avec quelque plainte que ce fût. Il alla tout de suite au cellier et soutira un grand godet de piquette au grand tonneau du fond, puis un second et un troisième.

Ce samedi 7 mars 1896 restera à jamais gravé dans les chairs et l’esprit de l’enfant comme le jour de la rupture définitive d’avec les valeurs qu’il n’aurait pas choisies de son propre chef. De fait, après les premiers cris provoqués par la peur et les brûlures infligées aux cuisses par les coups secs des baguettes de poirier, Adrien serra les dents et se jura de ne plus jamais gémir lors de ces bastonnades, et il y en eu de nombreuses. La jeune Césarine avait tenté de parler à son frère de ces rossées rituelles et de son incompréhension quand à leurs motifs. Il ne répondait jamais, alors elle essayait de capturer son regard pour chercher une réponse qui ne viendrait pas par la parole ; une fois il croisa le regard de sa sœur et dit en haussant les épaules : « Je n’ai rien contre lui, c’est juste mon boulot ».

 

*****

2.3

Tandis que les naissances se succédaient à un rythme annuel, Adrien se développait physiquement de manière extraordinaire. Ses cinq demi-sœurs n’étaient pas dotées d’une santé adaptée aux conditions de vie rude de la famille Waldo. La quatrième née avait succombé à une pneumonie deux jours avant son second anniversaire. Frasie protégeait plus que de raison les survivantes Angèle, Adrienne, Amélie et Adèle surtout depuis le décès d’Anastasie; pourtant, elle ne cessait de pester sur le fait qu’elle n’ait pas encore conçu de garçon. Il fallait assurer la lignée et la continuité des biens ; ce garçon qui ne venait pas semait la discorde dans le couple, la douairière se chargeant de souffler le chaud et le froid et d’alimenter la controverse sur la responsabilité de chacun.

Frasie était la seule à n’avoir pas enfanté de mâle et cela affaiblissait sa position. Marguerite avait mis au monde Alfred et Basile, Alfred avait fécondé sa première épouse pour donner naissance à ce maudit Adrien qui risquait de revenir en grâce s’il demeurait sans concurrence. Si les haines sont souvent tenaces, la nécessité peut parfois exiger des arrangements improbables. Lorsqu’elle en parla à son grand oncle le chanoine Louis Albi qui avait été missionnaire au Rouanda puis à Formose ; le cordelier l’orienta vers la prière assidue que pouvait accompagner certaines recettes de tord-boyaux à la posologie païenne. On l’a vit plus souvent à la chapelle de Chechon dédiée à la Sainte Famille ; de même, elle courut sur les chemins de croix de la contrée. Rien n’y fit, elle ne connut plus de grossesse et dut se résoudre au combat frontal avec Adrien qui n’en demandait pas tant.

*****

À suivre…

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