le carnet du lait

24 août 2012

Chapitre 3

Publié par rideaurouge dans Adrien

3.1

L’école n’avait pas encore gagné le cœur de ces rudes paysans de montagne. Les autorités civiles et religieuses s’étaient disputés âprement la maîtrise des contenus de cette institution en devenir. L’école était irrésistible en ce XIXe finissant :

─ L’école, soit ! dit le Monsieur le curé Adolphe Faix, mais pour qui ? Et à quelles fins ?

─ Pour tous ! répondit le député François Mousset.

─ Ce serait bien sûr un progrès pour nos populations. Toutefois, je doute qu’ils soient tous prêts à saisir toute la responsabilité à laquelle il faut associer le savoir. La morale est première ; sans elle la science constitue avant tout un risque, en particulier sur notre jeunesse. Seul l’éclairage de Dieu garantira le bon usage du savoir tant désiré. Penses-tu que tous nos paroissiens sont à-même de rester dans la vertu lorsqu’ils seront au contact des mirages que proposent certaines branches si récentes de l’histoire humaine ?

─ Nos concitoyens sont de bons chrétiens, soucieux des valeurs de l’Evangile. Sans instruction, ils ne sont que des perroquets imitant sans comprendre la parole divine. Je veux parier, avec mes collègues du Grand Conseil, sur la généralisation de l’instruction publique et la montée en puissance de notre jeunesse dans la construction de l’avenir de notre commune, mais aussi de la région et du pays. Sans cet élan, mes concitoyens et tes paroissiens seront les esclaves des nouveaux maîtres du pays. Nos grands parents ont perdu la guerre du Sonderbund, la sécession n’est plus une possibilité raisonnable.

─ Si je ne te connaissais pas, je pourrais croire que les positivistes et les protestants ont noirci ton âme.

─ A Doussine et plus loin dans la vallée, les fruits de la science ont mûri. Ils ont permis une amélioration de la qualité de vie et promettent des revenus impensables il y a peu.

─ Les marchands du temple se reproduisent tant qu’ils peuvent. Ils n’ont de cesse de jouer les thaumaturges alors qu’ils ne sont que des bateleurs et des jongleurs. Leur habileté est à la hauteur du danger que représente l’oubli de Dieu et de son Eglise. Seul le Pape est infaillible ; il est le seul à pouvoir soumettre à la question ce que la science appelle le réel.

─ C’est vrai, Curé, que tu me connais bien et que je mets le catéchisme au premier rang des enseignements de la vie. Mais je veux te dire que l’avancée de l’école est inexorable et qu’il faut donc la modeler plutôt que de l’abandonner à d’autres maîtres qui ne reconnaîtront que les leurs. Il n’y a plus de choix te dis-je, il s’agit de mettre l’école au service de nos valeurs, et vite. Formons tous nos jeunes, nous en perdrons peut-être certains, et alors ? Sinon nous les perdrons tous.

─ Je crois entendre un libéral. Es-tu devenu libéral, François ?

─ J’ai simplement eu la chance de bénéficier de la protection de mon oncle Laurent qui a tout fait pour que je puisse faire quelques études. Aujourd’hui j’appartiens au cercle fermé des personnes qui décident et qui construisent l’avenir du pays.

─ Laurent Zabert a perdu la raison depuis longtemps, je prierai Dieu qu’il te protège d’un destin aussi funeste.

La commune de Taney regroupe neufs villages sur un territoire d’un peu plus de cinq mille hectares exposés au sud. Près de mille cinq cents habitants vivent à  Taney en l’an mille neuf cents ; les trois écoles délivrent, de la Toussaint à l’Ascension, leur enseignement à la ribambelle d’enfants que compte la commune. Les instituteurs locaux manquent ; les régents sont quelques fois des « étrangers » nés à quarante kilomètres à la ronde. Heureusement, Monsieur le Curé fait bonne garde et préside la commission scolaire ; les valeurs catholiques sont bien protégées. Les autorités civiles sont acquises au clergé du fait qu’elles sont issues des mêmes familles que les pères, les frères ou les abbés. L’école est bien gardée et permet un contrôle social quasi complet.

Lorsqu’Adrien entre à l’école de Saint-Laurent, il a sept ans et en paraît trois de plus ; c’est le plus grand des petits nouveaux. Il a la mine sombre et méfiante. Cela fait quelques mois que sa grand-mère le menace des pires sévices de son frère le régent Edouard Albi qui fait la pluie et le beau temps à l’école de Saint-Laurent ; et pour Adrien, ce sera la foudre c’est certain.

─ J’ai parlé de toi à l’oncle Edouard, il m’a dit qu’il en avait dressé de plus irréductibles que toi, Adrien.

─ Je ne veux pas aller à l’école, grand-maman. A quoi ça sert ? Tu dis toujours que je suis bon à rien. Et puis Frasie… enfin, maman même si elle n’est pas ma maman, dis qu’il faut que je travaille, pas que j’aille à l’école. Elle dit que c’est pour les intelligents et que moi je n’ai du tout d’intelligence, que j’ai juste de la méchanceté.

─ Tu dois aller à l’école pour apprendre à compter. Et puis les régents t’apprendront aussi la politesse et le curé te fera entrer le catéchisme.

─ J’veux pas aller à l’école.

 

*****

3.2

Le lundi 7 novembre 1898, Adrien et huit autres garçons de son âge étaient reçu par le régent Edouard Albi au bas de la rampe d’escalier donnant accès à l’annexe de l’hôtel des Alpes.

Un illuminé de la commune avait eu la vision du développement économique de la région au travers d’une nouvelle activité : l’accueil et l’accompagnement des sujets de Sa Majesté la reine Victoria. Les alpes présentaient deux atouts majeurs pour la grande bourgeoisie européenne mais surtout britannique : d’une part, l’aventure romantique et sportive en Europe au travers de la découverte et de la conquête de sommets encore vierges de toutes traces humaines et, d’autre part, un climat qui procurait un répit aux tuberculeux. L’idée était bonne, le tourisme ne connaissait pas encore son nom mais il était né et allait croître.

Lorsqu’en 1869 Laurent Zabert lance la construction d’un hôtel en pierre de trois étages et de deux annexes en bois prolongées dans leur façade sud par des galeries couvertes, il n’y a que son beau-frère, Victor Mahaut, pour le suivre. Si le bâtiment principal en imposait par ses dimensions et ses matériaux, il ne contrevenait pas trop au goût local. Par contre, les deux longères en madriers de mélèze avec leurs vérandas encourageaient les railleries les plus féroces ou les condamnations les plus définitives.

— Non seulement il est fou le Laurent, mais en plus il est arrogant ! Cette folie des grandeurs est une insulte aux traditions et aux bonnes gens d’ici. Je dirais même qu’il blasphème, persifla le vieux curé Faix.

L’entreprise se réalisa tout de même ; on n’arrête pas les fous et les visionnaires. Victor Mahaut n’était ni l’un ni l’autre, par contre il était un commerçant avisé et entreprenant. Il ne savait pas si messieurs les Anglais allait venir soigner leurs poumons ou leur spleen, mais il saurait exploiter le terrain et les bâtiments ; de plus, il avait un goût manifeste pour la distinction sans avoir toujours les idées et les pistes qui permettaient de sortir du vulgaire ou du commun. L’association avec le frère aîné de son épouse était une aubaine ; quelles que seraient les vicissitudes du projet, il avait l’intime conviction qu’il ne serait jamais terrassé ni perdant.

─ Les affaires sont les affaires et les liens de parenté peuvent les dynamiser ; ils ne doivent par contre jamais constituer une entrave. Il faut que tu saches Laurent que je viens dans ton projet si les trois bâtiments sont construits de manière à pouvoir leur changer aisément l’affectation.

─ Pas de problème, je sais que mon idée est bonne et elle marchera, Victor.

─ Elle est bonne, elle est bonne… pour toi bien sûr et peut-être pour moi aussi. Tu les connais les futurs clients fortunés ?

─ Ils sont là dans nos montagnes ou autour des grands lacs suisses et italiens, ils attendent que nous leur offrions les services selon leur rang et leur fortune. Ils viendront si nous leur proposons les conditions de vie qu’ils exigent ; notre contrée possède naturellement ce qu’il faut pour séduire les bronches dévastées comme les âmes exaltées.

─ Il n’empêche qu’elles ne sont pas encore là les âmes et leurs bronches et qu’il faudra prévoir une autre activité pour ces bâtiments.

─ Et c’est quoi ton idée ?

─ Tu as vu que l’Etat veut développer les écoles et notre commune de Taney est toujours plus peuplée. Il y a aussi les sociétés locales comme les fanfares et la chorale. Et puis un grand four banal pour des consorts ou même une boulangerie ou un magasin coopératif pourraient constituer une bonne affaire financière. Les banques prêtent plus facilement si le fruit est fait d’espèces sonnantes et trébuchantes.

─ Victor, tu vois petit ! Petites idées pour petites affaires. Mais je n’ai pas le choix et, de toute façon, mon idée est la bonne. Toi et moi seront satisfaits, il y aura l’argent et l’ouverture au monde. Chacun sa prospérité.

─ Il n’empêche…

Laurent Zabert et Victor Mahaut achevèrent leur projet en y mettant beaucoup de détermination et de sueur mais les Anglais firent défaut. D’importants concurrents bénéficiaient d’atouts pittoresques plus spectaculaires et surtout d’une population très déterminées et unies derrière des projets d’envergure. A Taney, il suffisait d’avoir une idée nouvelle pour qu’on l’assassine ou, au moins, qu’on la combatte. Ce n’était pas tant l’aventure qui gênait mais plutôt le fait qu’elle puisse se réaliser et apporter la fortune à l’aventurier. A Taney, l’union des forces a une vocation défensive ; on s’unit dans le malheur ou la souffrance et on se jalouse de tout avantage personnel. Contre la mort, il n’y a que la survie. Contre la vie, il y a la mort.

Laurent Zabert perdit sa fortune, sa famille et sa raison. Victor Mahaut séduisit les banquiers et évita la déroute. Victor Mahaut avait des bâtiments à rentabiliser : il sut convaincre qui de droit pour que certaines options évoluent vers d’authentiques besoins. Victor Mahaut était l’homme de la situation, celui qui avait prévu l’avenir et avait pris les bonnes dispositions avant le fou et le vulgaire.

Avec la transformation des annexes en école, Victor Mahaut se payait une réputation de progressiste et de pragmatique. Il accédait à la notabilité tant locale que régionale ; les différents cénacles de Doussine ne rechignaient pas à le consulter sur des projets où il n’entendait pourtant rien.

 

*****

3.3

L’annexe ouest regroupait les deux classes de garçons âgés de sept à quinze ans alors qu’au levant le bâtiment jumeau accueillait l’école des filles et un étonnant atelier d’apprentissage aux tâches ménagères. Les Anglais n’étaient pas arrivés jusqu’à Taney mais leurs idées positivistes avaient trouvé grâce chez quelques notables régionaux ; le rêve de Laurent Zabert n’avait pas été totalement stérile.

Au moment où Adrien entre à l’école de Saint-Laurent, le bâtiment central en moellons et portant l’enseigne peinte « Hôtel des Alpes » est habité au rez-de-chaussée supérieur par Victor et Stéphanie Mahaut et leurs, bientôt cinq, enfants. Le premier étage est occupé par Joseph et Marie – c’est pourtant vrai – Madrier ; ils n’ont pas d’enfant si ce n’est ceux des autres. En effet, ils sont tous deux issus de familles doussinoises proches des idées radicales de 1848 ; tous deux instituteurs, ils essaient  de relier les jeunes pousses de Taney aux savoirs modernes ; lui est le régent de la classe des garçons de douze à quinze ans alors qu’elle croit à une nouvelle
mission de la femme dans la société. Marie Madrier enseigne la tenue et l’économie du ménage aux filles que les parents envoient encore à l’école à treize ans. Le second étage sert de bureau et de salle de réunion pour le conseil communal Les combles et le grand cellier excavé sont exploités par Victor Mahaut qui a ouvert leur usage aux époux Madrier contre une ribambelle de menus services que les instituteurs n’avaient pas évalués à leurs justes valeurs. Victor Mahaut développe ses affaires dans l’économie financière comme il le fait dans une économie du troc ; quelle que soit la nature des échanges, il ne connaît que la musique bénéficiaire.

La classe des petits est tenue par le vieux régent  Edouard Albi. C’est peu dire qu’il est fermé aux idées radicales qui ont pourtant promu l’école au sommet des missions de l’état. Il est instituteur parce qu’il faut occuper la position. Il n’a jamais aimé les curés qui sont selon lui des imbéciles ou des arrivistes ; pourtant c’est avec eux, et avec eux surtout qu’il faut pactiser contre les idées nouvelles. Edouard Albi a été plus de trente ans le chef de l’exécutif local ; là encore, ce n’est pas tant le fait qu’il croyait aux vertus du système politique qui l’a conduit à exercer les plus hautes tâches citoyennes, non, c’est qu’il eût été insupportable que d’autres le fissent en laissant croître le doute et le désordre.

Lorsque les neuf nouveaux élèves furent renseignés et rangés selon la taille par le régent Albi, ils pénétrèrent dans la classe et furent installés, un par un, sur les trois bancs à trois encriers qui faisaient face à l’estrade qui permettait d’accéder au tableau noir et qui hébergeait, près de la fenêtre, un imposant et austère bureau. Adrien étant le plus grand sous la toise, il fut placé le premier, à la place qui faisait directement face au pupitre du maître de céans. Les rangs suivants accueillaient les vingt-neufs autres potaches, les plus âgés avaient onze ans et occupaient les bancs du fond et étaient disposés selon les résultats obtenus à la fin de la dernière année scolaire.

Il lui semblait reconnaître chacun mais n’en connaissait véritablement que quelques uns. Parmi ceux-ci un cousin de Saint-Laurent et une demi-douzaine de garçons de Ludanlaz. Dès la première pause récréative surveillée par le régent Albi, il vit défiler devant lui les plus âgés qui lui signifiaient qu’ils l’avaient en grippe et que, passé la vigilance de son oncle Edouard, il ne perdait rien pour attendre. Il avait toujours cru que l’école était encore pire que l’enfer de Frasie, il en était aujourd’hui certain.

Le retour à la maison fut en effet assez difficile. Les pièges étaient installés, Adrien semblait avoir le profil type du bouc émissaire sinon par sa taille. Les apprentis ratonneurs cessèrent assez vite leur formation sur Adrien. Quelques uns s’essayèrent avec un succès mitigé ; quand ils ont enfin réussi, à sept, à infliger quelques coups vicieux, ils comprirent qu’ils n’en feraient pas façon. Le regard d’Adrien était tel qu’ils sentaient monter en eux la crainte irrationnelle d’un prochain châtiment définitif ; lorsque, coordonnés par Albert Chastel, ils lâchèrent le corps d’Adrien, ils s’éloignèrent de lui comme d’un danger soudain, l’insultèrent et détalèrent à toutes jambes vers leurs refuges respectifs.

Adrien les maudit en silence et adopta une attitude de refus de ce qui s’était passé ; pour cela il mettrait tout en œuvre pour que cela ne se reproduise jamais plus. Le premier désir de vengeance s’effaçait derrière le besoin de déni. A table, sa grand-mère le questionna sur sa joue tuméfiée, il répondit qu’il avait chuté sur le retour de l’école ; il prit une bordée pour ce mauvais pas et la maudit elle aussi.

Le lendemain matin, il fit seul le chemin de l’école, tant à l’aller qu’au retour. La crainte qui s’était installées chez ces enfants paraissait s’incruster pour longtemps ; le guet-apens se retournait contre eux sous la forme d’une menace qui se contentait de les surveiller et de leur signaler sa présence. Le mutisme d’Adrien favorisait le
développement de cette menace patiente. Lorsque ce matin-là, Edouard Albi châtia son petit-neveu pour la seconde fois, Adrien lança un cri terrible qui glaça l’assistance. Le régent lui-même demeurait interdit devant l’horreur que portait cet appel ; peu habitué à ce genre de révolte, il se lâcha en assénant à ce héraut de l’enfer une gifle rédemptrice. Adrien ne bougea pas et Edouard Albi avait terriblement mal à sa main. Tous le comprirent : Adrien resterait maître de lui-même, aucun régent ne saurait le faire fléchir.

Edouard Albi n’avait jamais douté de rien et surtout pas de lui-même ; là, il ressentait une sorte d’abîme dans lequel il chutait sans toucher jamais le fond. Il ne mangea pas ce midi du 8 novembre 1898 ; les jours suivants ne virent pas revenir l’appétit mais une grande irritation. Il avait toujours considéré les époux Madrier comme des pignoufs instruits qui ne savaient même pas se reproduire ou pire, peut-être, ne voulaient pas d’enfants. Pourtant, le lundi 14 novembre, il demanda à Joseph Madrier un entretien particulier.

 

*****

3.4

─ Oui, je l’ai entendu…

Après un long silence, le jeune instituteur poursuivit :

─ … je vous ai vraiment méprisé lorsque ce cri inhumain, ou plutôt non humain, a déchiré l’air. Toute la classe a cessé de respirer. Je n’ai pas osé venir vous dire mes quatre vérités.

─ Cet enfant, le petit-fils de ma sœur, n’est pas comme les autres. Sa mère est décédée en le mettant au monde, son père est un être fruste qui n’entend rien à l’éducation sinon qu’il croit que le châtiment corporel suffit au dressage des jeunes pousses. Sinon, il n’est entouré que de femmes savantes si j’ose la référence. Ma sœur est une sotte mais c’est une Albi.

─ Comment s’appelle-t-il ?

─ Adrien. Adrien Waldo.

─ C’est le grand ténébreux qui se tient toujours à l’écart des autres ?

─ Se tient-il à l’écart ou sont-ce les autres qui l’excluent. En fait, il me semble qu’ils en ont surtout peur.

─ Et vous-même ?

─ Depuis mardi dernier, je ne sais plus très bien ce qu’il faut penser. La nuit j’appréhende la venue du sommeil ; les cauchemars hantent mes nuits, ce cri je l’entends sous de multiples formes toutes aussi terribles et vindicatives les unes que les autres. Ce n’est plus Adrien qui crie, non ce sont des cohortes d’êtres plus ou moins monstrueux qui me réclament des comptes.

─ Les reconnaissez-vous ces spectres qui vous rendent ces funestes visites ?

─ Oui… oui et non. C’est comme à carnaval, on connaît mais on ne reconnaît pas.

─ Ont-ils quelques raisons de vous harceler ainsi ?

─ De leur point de vue ils ont quelque objet de me tenir rigueur de certains jugements que j’ai pu soutenir ou exécuter. Ils n’ont jamais compris vraiment la puissance vertueuse de mes actes ; aujourd’hui ils se liguent pour habiter mes nuits et altérer ma pensée.

─ Vous savez bien Edouard que ces fantômes n’existent pas…

─ Et pourtant ils sont là !

─ Je crois que c’est votre conscience qui s’éveille et qui doute enfin.

─ Ce cri… et puis ce regard que je n’arrive plus à affronter depuis. Pour toute réponse, je n’ai rien trouvé de mieux que cette gifle dérisoire, ridicule.

Edouard Albi baissa la tête, effondré ; il paraissait tout à coup si vieux que Joseph Madrier eut envie de le soutenir. Cet homme représentait à peu près tout ce qu’il abhorrait chez les êtres humains et là, soudain, il était tenté par la pitié. Il se retint et susurra :

─ Vous êtes-vous ouvert à votre dame ou  à …

─ …jamais ! Ni à elle ni à quiconque, pas même à mon cousin le curé Adolphe Faix.

─ Alors pourquoi moi ?

─ Parce que vous êtes trop vertueux pour me trahir. Vous ne m’aimez pas mais vous êtes plus loyal que quiconque dans tout Taney. Un ennemi comme vous vaut tous les pleutres qui s’amassent dans le cercle de mes amis. J’ai renoncé très jeune à être aimé et Adrien Waldo, mon petit-neveu, a pris la même résolution mais a choisi un autre chemin.

─ Et à votre sens, quel chemin a-t-il emprunté ?

─ L’instinct. Une sorte de voie sauvage où rares sont les rencontres et où les dangers ne tiennent qu’à vous-mêmes. Du manque d’amour j’en ai fait une guerre contre tous et n’ai eu de cesse de dominer gens et situations. De ce même manque d’amour, Adrien en fait une guerre contre tous et n’aura de cesse de se soustraire à la tyrannie des hommes et des circonstances. Ce sera difficile pour tous ceux qui l’approcheront de quelque manière que ce soit.

─ Attendez-vous quelque aide de ma part, si vous me permettez cette audace ?

─ Avant notre conversation, je n’attendais rien de vous sinon que vous m’entendiez et taisiez tout de ma confession. Et puis, je me dis que vous pourriez m’apporter votre éclairage sur deux points qui me torturent l’esprit. Seriez-vous prêts à vous engager sur mes demandes ?

─ Vous me piquez au vif, Edouard. Je ne suis pas assez fat pour croire que je puisse vous être d’un quelconque secours ; pourtant je suis trop curieux de l’humain pour décliner votre offre. Alors, disons que je m’engage à entendre vos demandes et à faire tout mon possible pour les satisfaire. Etes-vous prêt à envisager un accord de cette nature ?

─  Il n’y a pas d’alternative. Je souscris à la proposition de contrat.

─ Allons-y !

La première demande concernait Adrien. Edouard Albi souhaitait que Joseph Madrier prenne dès le lendemain les rênes de la scolarisation de son petit-neveu ; il suivrait un programme normal selon son âge, mais dans la classe des douze à quinze ans conduite par Joseph Madrier. Edouard se chargerait de faire taire les notables et les grincheux dans les premiers mois de la mesure. Par ailleurs, il exigerait de sa sœur Marguerite et son neveu Alfred qu’ils fassent le nécessaire pour que Joseph puisse décider de l’orientation professionnelle d’Adrien. Joseph remercia son aîné de la confiance qu’il lui accordait mais que sa nomination à Taney n’était pas définitive. Edouard Albi bomba le torse et s’engagea à corriger au plus vite la situation. Ils scellèrent ce premier pacte par une poignée de main solennelle.

Le second point était plus flou. Edouard songeait à une porte de sortie honorable et se proposait de renoncer rapidement à sa fonction. Il souhaitait introniser un jeune instituteur qu’il considérait comme son fils spirituel. Pour l’instant, il avait trouvé une place de régent dans un village à quelque trente kilomètre de Taney. Edouard avait besoin du vote de Joseph et de Marie Madrier pour faire passer son candidat à sa propre succession. Joseph se montra offusqué par la manigance et exigea de pouvoir auditionner ce jeune confrère. Edouard refusa et pria Joseph de lui accorder sa confiance de manière aveugle. Joseph considéra finalement que n’importe quel jeune confrère ferait un meilleur pédagogue qu’Edouard Albi et que, dans le fond, il pouvait bien courir le risque. Cette fois-ci, ils se donnèrent l’accolade.

─ Je n’aurais jamais imaginé que l’étrange invitation que vous m’avez faite pût déboucher sur de tels concerts. Je suis abasourdi, un peu gris ; j’espère que le réveil sera à la hauteur.

─ Je n’étais pas porteur d’une ambassade, je recherchais un baume à mettre sur la blessure que le cri d’Adrien a ouverte. Croyez que je n’en reviens pas encore de nos traités.

─ Quel sacré gamin tu fais, Adrien !

*****

À suivre…

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