le carnet du lait

  • Accueil
  • > Archives pour octobre 2012
21 octobre 2012

Chapitre 5

Publié par rideaurouge dans Adrien

5.1

Edouard Albi n’était pas très sûr de l’option qu’il avait suggérée. Son jeune collègue était suffisamment vaniteux pour tout mettre en œuvre dans la réussite du projet ou, à tout le moins, pour réduire ses effets de bord.

Le vieil instituteur était par contre certain qu’il ne pourrait plus supporter le regard de son petit-neveu. Ce n’était pas tant que l’enfant fût une terreur, un sot ou un pervers, non, c’était plutôt le fait qu’Adrien parût si insondable qu’il l’attirait dans un abîme vertigineux et sombre. Qu’y avait-il de si angoissant dans cette chute ? Cela lui rappelait le cinématographe qu’il avait vu cet été lors d’une visite à Genève où les frères Lumière avaient projeté quelques courts métrages de leurs crus.
Mais ici, le film allait plus vite, toujours plus vite, si vite que la certitude de la pesanteur s’effritait, que la vie semblait vous quitter en mauvais termes et que l’éternité promettait le plus terrible des enfers. Le film se déroulait dans une sorte de palais des glaces où les miroirs déformants succédaient aux lentilles grossissantes ; inutile de fermer les yeux, les paupières ne répondaient plus. Et puis tous ces cris, ces pleurs, ces gémissements ou ces murmures et ces rires désobligeants venant de personnes qu’on n’a pas le temps de reconnaître mais qui insistent tant à persécuter notre mémoire défaillante et verrouillée.

Qui était-il, cet Adrien ? Ou était-ce lui, Edouard, qui était visité par un esprit malin et vengeur à la solde des imbéciles qu’il avait matés tout au long de sa vie ? Depuis le 8 novembre, il ne trouvait le sommeil qu’après avoir tué toute résistance à force de vin rouge et de gnole. Son épouse a bien tenté de le faire parler mais sans succès ; Edouard ne s’était jamais laissé dicter quoi que ce fût, chez lui moins encore que dans les cénacles qu’il fréquentait. Ses quatre garçons et ses deux filles s’étaient résolus à suivre le chemin qu’il avait dicté – les mâles enseignaient dans le canton, la cadette le faisait à Genève où elle avait convolé et l’aînée avait pris le voile – mais en s’éloignant le plus possible de ce père tyrannique.

Le cri du 8 novembre résonnait comme l’appel à rendre les comptes avant de quitter cette vie terrestre. Il avait fait le même pari que Blaise Pascal mais la griserie du pouvoir reléguait la foi aux quelques rares moments de doute. Avait-il été guidé par la main Dieu ou s’était-il pris pour cette main divine qui avait servi plutôt bien ses propres intérêts. Il s’était promis de parier sur Dieu avant de changer les règles du jeu et en devenir le maître. Adrien était un accident qui le remettait dans sa nudité tragique. Il n’était pas beau à voir sur ce chemin de Damas ; saurait-il encore se sauver ? En avait-il encore le désir alors que tout devenait si fade ?

 

*****

5.2

Le trio Joseph Madrier, Jérémie Valère et Adrien Waldo cherchait sa meilleure configuration. L’instituteur était le plus inquiet des trois mais pouvait tabler sur le soutien attentif de sa femme ; ils avaient beaucoup misé sur la réussite de cette mission pour démontrer la puissance de leur vision de l’enseignement et la primauté de la pensée radicale et laïque. L’opportunité serait unique ; Edouard Albi en était à la fois le déclencheur et l’obstacle ; si le cacique se ravisait, l’échappée belle serait stoppée net.

Adrien hésitait beaucoup et se retranchait dans son refus de cette école qui ne proposait pas beaucoup mieux que sa vie familiale amputée. Le « grand frère » estimait que sa responsabilité était engagée pour autant que son « protégé » formule son intérêt à le suivre sur les chemins qu’il connaissait.

─ Qu’est-ce que tu aimerais faire ?

─ Je ne sais pas, répondit Adrien.

─ Tu ne sais pas ?

─ …

─ Dans la vie, tu aimerais faire quelque chose de spécial ?

─ Rien de spécial. Juste partir de Taney.

─ Pour aller où ?

─ Je ne sais pas. Ailleurs.

─ Ailleurs, c’est partout.

─ Comme tu veux.

─ Moi, je ne veux pas partir, je veux tout connaître ici. Les montagnes, les grottes, les chemins, les gens, le ciel, la nuit, le jour…

─ Mais il n’y a pas… euh !…

─ Quoi ?

─ Je ne sais pas.

─ Pourquoi tu ne sais rien ?

─ Parce qu’il n’y a pas… euh !…

─ Change les mots. Essaie autrement et explique-moi ce qu’il n’y a pas.

─ C’est comme une maman. Toi, tu as une maman, moi je n’en ai pas même si je dois appeler ainsi Frasie.

─ J’ai une maman que je partage avec mes sept frères et sœurs. Elle n’est pas toujours facile, elle a beaucoup de travail même si le travail des mamans ça compte pas la même chose, mais j’ai une maman. Si je n’en avais pas, peut-être que pour moi aussi il manquerait quelque chose.

─ Tu vois…

─ Oui.

Après quelques longues secondes de silence paisible et concentré, Jérémie reprit :

─ Tu ne sais pas mais tu sens.

─ Qu’est-ce que je sens ?

─ Les mots sont difficiles parce qu’ils peuvent dire beaucoup de choses différentes. Quand je dis « tu sens », je ne dis pas que tu dégages une odeur agréable ou incommodante mais que tu ressens les choses qu’on ne voit pas très bien ou qu’on ne peut pas toucher. Je ne sais pas ce qui est juste ou faux ou incomplet. Les mots, c’est comme les gens : quand on croit les connaître, ils agissent à l’envers, en fait on ne les connaît jamais vraiment surtout quand on les met ensemble. Toi, tu es un taiseux ; les mots se bousculent mais ne sont pas capables de traduire ce que tu ressens. Ce que tu ressens, personne ne peut te le voler ou le corriger ou le condamner, tu le ressens et c’est tout.

─ Il y a trop de mots quand tu parles, Jérémie.

─ J’aime bien les mots parce que j’aime bien les gens, les mots simples comme les gens simples. Et puis quand c’est plus compliqué, je prends le temps, c’est là ma façon de ressentir.

─ …

─ Ne t’inquiète pas. Je ne t’apprendrai rien ; par contre, et seulement si tu le veux, je pourrai te montrer ce que j’ai appris. Pas tant ce que j’ai appris à l’école mais plutôt ce que j’ai ressenti et compris dans la vie de tous les jours ; parfois, c’est très différent de l’école. Je le répète : seulement si tu le demandes.

 

*****

5.3

─ Salut Alfred. Que me vaut ta visite ?

─ C’est à propos de l’alpage.

─ Nous serons plus tranquille à la cave ; suis-moi.

Cela faisait un certain nombre d’années que Séraphin Waldo était le maître à l’alpage de Larzelon. C’était un homme grand et robuste qui inspirait immédiatement le respect sinon l’autorité. Son expression était sonore, il avait l’habitude de parler, tant aux hommes qu’aux animaux, comme s’il parlait à la multitude. Chacun s’accordait à dire que Séraphin avait l’aptitude et le goût du commandement. Le doute ne l’habitait pas ; il se contentait d’appliquer les recettes qu’on lui avait inculquées car il avait toujours eu le sentiment d’être appelé à conduire les hommes. C’est son père qui l’avait élu avant toute élection. Séraphin Waldo était le maître des maîtres d’alpage, une sorte de matrice idéale qui garantissait la survie de la tradition.

Alfred était aussi un Waldo, mais « pas des mêmes » comme aimait à le répéter Séraphin. Pourtant et l’un et l’autre savaient que les coteaux de Taney n’avaient raisonnablement pas pu attirer deux fois des familles Waldo sans aucune parenté entre elles. L’endogamie était très pratiquée et les souvenirs frelatés occultaient une forte consanguinité. Chaque famille s’ingéniait à faire et défaire les liens familiaux au gré des besoins de conformité ou de distinction. Aujourd’hui Séraphin insistait sur le distinguo alors qu’Alfred espérait convaincre sur le fait qu’« un Waldo est toujours un Waldo ».

─ Tu prends du rouge ou du blanc ?

─ Je prendrais bien un coup de rouge. Ils sont rares ceux de Taney qui en fabriquent ; il paraît que le tien est bon.

Séraphin servit deux gobelets d’étain d’un breuvage qu’il tira directement de la barrique de chêne. Ils se souhaitèrent machinalement une bonne santé et burent de ce méchant nectar qu’Alfred loua avec excès ; il était le demandeur et il s’adressait à un notable : l’ambassade était délicate pas insurmontable. C’est pourtant Séraphin Waldo qui relança :

─ Tu es consort de l’alpage de Grandtonnerre  et moi de celui de Larzelon. Si tu viens me voir, ça doit concerner Larzelon, n’est-ce pas ?

─ C’est-à-dire que ma mère et ma femme sont plutôt de Larzelon de par leur famille. Tout le monde sait que les Albi sont consorts de Larzelon, et depuis longtemps.

─ Ni Marguerite, ni la Frasie n’ont hérités de droits de fonds. Et puis tu en possèdes quelques-uns à Grandtonnerre…

─ Deux ! Et puis je dispose de celle de ma sœur Césarine.

─ Alors ?

─ Ma première femme est morte en couche…

─ Paix à son âme !

─ …merci ! Ça fait déjà un bout de temps, mon fiston aura huit ans durant la semaine de Pâques. Sa mère était fragile mais Adrien est plutôt vigoureux ; ça lui ferait le plus grand bien de travailler en dehors de la maison. Il aime bien être dehors, alors avec la mère on s’est dit que commis à l’alpage serait une bonne chose…

─ Tu sais bien qu’on donne toujours la priorité aux consorts et que tu ne l’es pas.

─ C’est plutôt une idée de l’oncle Edouard Albi, le régent et président de la commune. Ça a commencé au début de l’école l’an passé ; lui et le régent Madrier ont décidé de faire les choses différemment avec Adrien et le fils de Romain Valère, Jérémie.

─ Ils n’ont pas le même âge. Jérémie travaille depuis plusieurs années à l’alpage ; c’est moi qui l’ai engagé comme commis d’abord, puis comme jeune vacher et il m’a demandé de pouvoir être rattaché au fruitier : il veut apprendre à faire le fromage. Il doit avoir quinze ans, ça m’étonne qu’il soit encore à l’école.

─ Il finit cette année mais il a bien aidé Adrien à faire les leçons et les devoirs et tout ce qu’il faut pour l’école. Du coup, l’oncle Edouard croit que Jérémie pourrait aider un peu plus mon fils à faire comme tout le monde – la mort de sa mère l’a un peu perturbé – si tous les deux pouvaient être ensemble sur le même alpage durant l’estivage. J’ai déjà dit que nous n’étions pas du même consortage, mais le régent m’a dit qu’il faut te faire une demande spéciale.

─ C’est vrai qu’Edouard est aussi le président du consortage de Larzelon ; c’est lui qui m’a nommé maître de l’alpage. Il aurait dû m’en parler directement plutôt que de t’envoyer faire la grimace ; tu n’es pas très doué pour le rôle.

─ Tu crois que le petit pourra être pris ?

─ Tout doux. Je vois avec Edouard Albi ; il faut dire que ça pose quelques problèmes ; et moi je déteste les problèmes inutiles.

─ Mais là, il dit que c’est utile.

─ Je ne dis pas le contraire mais ça demande réflexion car j’ai déjà promis le poste. Je passerai voir Edouard ces prochains jours et je te ferai connaître ma décision.

Ils burent encore quelques gobelets de ce rouge du pays à la vinification acide. Le maître ne maîtrisait plus très bien la situation et ça le mettait dans l’inconfort ; ce régent se croyait tout permis et du coup se permettait de culbuter la tradition. L’école est vraiment un danger pour les valeurs qui fondent l’organisation de la société locale.

Alfred se sentait allégé d’un fardeau qu’il ne savait par quel bout saisir, son oncle devait reprendre la main et ce serait encore la fameuse main de fer dans un gant de velours. En cette veille de la Saint Joseph, l’affaire lui semblait conclue – Adrien serait casé pour l’été – malgré les grands gestes effarouchés de Séraphin Waldo qui pestait contre sa probable soumission à l’autorité du suzerain Edouard Albi.

 

*****

5.4

La messe de Pâques de ce 2 avril 1899 en l’église de Saint-Laurent prend fin par le traditionnel « ite, missa est ». La que nul ne songe à troubler. Le processus semble encore relever des règles liturgiques de l’office ; il porte l’habit du divin, il ne se discute pas, il est immanent. Il fonde l’ordre social et organise la répartition des richesses ; le Christ est très loin malgré les nombreuses représentations du supplicié sur la croix mais Rome rappelle sans cesse sa puissance dans les pratiques soumises de ses brebis.

Seuls les malades et les grabataires n’ont pas fait le déplacement de la grande lessive pascale. Manquent aussi à l’appel les quelques désignés volontaires pour les tâches qui ne supportent aucun délai. Jérémie et son père sont de ceux-là : la génisse primipare répondant au nom de Tonnerre – les hommes aiment tant les vaches lutteuses de cette contrée qu’ils n’hésitent pas à leur attribuer des patronymes masculins – devait accoucher avant midi, elle pouvait avoir besoin d’aide.

Au courant de cette future naissance, Adrien s’était porté pâle dès la veille au soir. Il ne feignait aucune maladie connue, il était malade parce qu’il en avait décidé ainsi. La Frasie interprétait ce geste comme un refus caractérisé de la sainte religion.

─ Il a l’âge de raison et il a fait sa première communion l’an dernier, meuglait-elle. Il refuse déjà de se rendre à la messe et je suis sûre qu’il raconte des bobards à confesse ; il ne se repend jamais de rien.

─ Je te rappelle que c’est le seul jeune mâle de la maison, il faut le ménager, lança Marguerite Waldo du ton le plus perfide qu’elle pût servir.

La Frasie maugréa mauvaisement et retourna à ses filles. Alfred n’avait pas pu intervenir avant que sa mère ne plaquât sa femme d’un coup au-dessous de la ceinture. Il sortit, et frappa du pied tout ce qui jonchait le sol : bûches, grosses pierres et petit caillou, la vieille chatte du voisin. Quand il se sentait humilié, il ressentait le besoin de frapper ; ce n’était pas pour faire mal, c’était pour ne plus avoir mal. Depuis que Jérémie ne se laissait pas facilement battre mais surtout à cause du regard qu’il adressait désormais à son père lors de ces bastonnades purgatives, Alfred ne trouvait plus la recette assez bonne pour assouvir sa faim. Au contraire, le remède semblait aggraver le mal ; de plus en plus fréquemment il s’en remettait aux boissons alcooliques. Ces élixirs anesthésiaient efficacement le mal et promettaient agrément autant que puissance, et cela sans aucune contradiction pour lesquelles il n’était pas armé.

Dès que la famille eut pris le chemin raide la conduisant jusqu’à l’église de Saint-Laurent, Adrien courut les trois kilomètres qui le séparaient de Courtine et de l’étable des Valère. Ce n’était pas Bethléem mais il lui semblait qu’une étoile le guidait.

Lorsqu’il arriva devant l’étable, le père de Jérémie en sortait tout en dénouant les liens du tablier de caoutchouc qui lui tombait jusqu’aux chevilles.

─ Tiens, v’là l’jeune Waldo ! Tu n’es pas à la messe de Pâques et pourtant tu n’as pas l’air d’être en mauvaise santé.

─ Bonjour M’sieur. Il est là Jérémie ?

─ Y a pas de Monsieur ici, il n’y a que des paysans qui s’accrochent à l’espoir de jours meilleurs pour leurs enfants. Entre ! Tu y trouveras Jérémie, il s’occupe du taurillon.

Il pénétra dans l’étable où régnait une douce chaleur humide et légèrement acide. Le local paraissait spacieux du fait que les résidents habituels y avaient été évacués en vue de la mise bas. Jérémie frottait l’échine du nouveau-né avec de la paille bien sèche. La jeune mère était retenue par un court licou à sa mangeoire abondamment garnie de foin. Elle ne mangeait pourtant pas ; elle ne quittait pas des yeux son rejeton et rouspétait contre cet enlèvement. Le petit ne tenait sur ses jambes que par la force de l’orgueil. Jérémie lui tapota l’arrière-train ; le jeune bovin mit le cap vers les tétines gonflées de sa mère. Le déplacement rappelait celui de l’ivrogne ; les apprentissages de l’équilibre et de la marche ne prendraient pas plus de quelques minutes. En comparaison, le petit de la femme est un inadapté tombé de nulle part ; son apprentissage est laborieux et jamais garanti.

─ C’était vite fait ? lança Adrien. Pourtant j’ai couru tout le long du chemin.

─ Il faisait encore nuit quand Tonnerre s’est mise à gémir. Papa est descendu et il m’a tout de suite appelé. Le petit se présentait mal, c’était comme s’il ne voulait pas sortir, comme s’il savait que dès le moment où il sortait, son compte à rebours était lancé. Papa a dû le retourner pour que Tonnerre puisse l’expulser. Comme tu le constates, à la fin tout le monde est debout.

Romain Valère revint et, après avoir observé que la génisse et le veau avaient tous deux récupéré, il pria Jérémie et son « petit frère » de le suivre. Plutôt que de les conduire à la cuisine, il les emmena au cellier qu’il avait rapidement aménagé pour partager un en-cas de circonstance. Un broc d’eau et un barillon de vin trônaient au centre du plateau de bois qui tenait lieu de table. Des lanières de viande de bœuf séchée, des rondelles de petits salamettis, une plaque de lard séché et des fromages garnissaient la petite estrade.

Ils avaient faim et ils ressentaient un désir encore plus puissant à partager ce repas quasi clandestin qui ne ressemblait pas à un repas pascal traditionnel. Dans ce cellier, les membres d’une société secrète célébraient leur distinction ; les affaires divines ne souffraient d’aucune dispense terrestre et pourtant le ministre de Dieu lui-même les absoudrait pour cet écart à l’inflexible canon. Et eux, qui en riaient plutôt que de faire pénitence, jouissaient pleinement de cette camaraderie qui faisait oublier les règles de Dieu, de la famille, du clan ou de l’âge. Alors que tous les valides et les sains d’esprits sacrifient à la tradition, ils empruntent les chemins de traverse. Ça leur fait quelque chose : ni regret ni remord, juste une joie malicieuse.

─ Alors, commença l’adulte, vous prolongerez l’école jusqu’aux vendanges ?

─ Je crois qu’il ne sait pas encore, dit Jérémie.

─ Ah ?

─ Qu’est-ce que je ne sais pas ?

─ Que vous serez ensembles à l’alpage de Larzelon durant une centaine de jours. Si tu tiens le coup.

─ Papa ne me laissera pas aller à l’alpage. Pourquoi vous dites que Jérémie et moi y seront.

─ Je vois que tu n’es pas encore au courant. Séraphin Waldo, le maître de l’alpage de Larzelon, m’a dit que ton père le lui avait demandé même si ta famille est consort de Grandtonnerre. Il m’en a parlé parce que le régent Albi lui a dit que Jérémie et toi ferez la paire, comme à l’école. Je crois que ça ne lui faisait pas plaisir, mais je ne le vois pas résister à une demande pressante de ton grand-oncle.

─ Je devrai faire quoi ?

─ Commis. Comme ce sera la première fois, chacun essaiera de te tordre. Jérémie sera là pour te défendre.

─ Je n’ai pas besoin d’être défendu. Je sais le faire tout seul ; j’en ai l’habitude.

─ Du calme petit. Ce n’est pas ce que je voulais dire ; je vois bien que tu te défends comme un sanglier. Jérémie sera là pour te montrer ce qu’il est bon de savoir quand on est un débutant et que tout le monde te cherche.

─ Si ça ne va pas, je m’en irai.

─ Jérémie m’avait dit que tu n’étais pas une mauviette. Mais si tu prévois déjà de fuir au premier pépin…

─ Papa, s’il te plaît, ne le charrie pas trop. C’est un bon gars, Adrien. Et fier avec ça.

─ Je le mets déjà en conditions. Ils n’ont pas été tendres avec toi la première année.

─ Il serait bon que les choses changent. Lentement. Et puis ils seront deux commis puisque la place avait été promise par Séraphin à Barthélémy Dohir.

─ Toujours les passe-droits.

─ Papa ! Je pense que pour rétablir les droits de chacun, il y a lieu de ne pas trop rabâcher les histoires anciennes.

─ Et pourtant, ces histoires anciennes font les histoires d’aujourd’hui.

─ C’est ce que je dis, Papa.

─ Enfin, aujourd’hui c’est fête, Tonnerre nous a fait un beau taurillon et nous sommes là les trois à faire semblant de comploter… Prenons ce bon temps qui nous est donné.

Content de sa dernière tirade, Romain Valère sortit du cellier et fut aveuglé par la lumière crue du printemps bourgeonnant. Jérémie et Adrien demeurèrent à l’intérieur de la cave.

─ Je n’ai pas tout compris ce que vous disiez toi et ton père.

─ Tu comprendras au fur et à mesure.

─ C’est vrai que je serai à l’alpage de Larzelon cet été ?

─ L’inalpe est provisoirement fixée au samedi 17 juin, entre la Fête-Dieu et les feux de la Saint-Jean.

─ Provisoirement ?

─ A condition que l’herbe soit suffisamment développée pour y faire paître le bétail. Il y a encore beaucoup de neige actuellement à Larzelon.

─ Comment tu sais ?

─ J’y suis passé la veille des Rameaux avec papa et l’oncle François.

─ Pourquoi vous allez là-haut s’il y a de la neige ?

─ Pour voir si les avalanches de l’hiver ont endommagé les mayens et les chemins qui y conduisent. Aussi pour voir si le gibier se comporte normalement, surtout les chamois.

─ Ton père et ton oncle sont chasseurs ?

─ Non ! Ils n’aiment pas beaucoup tuer, on n’a pas besoin de viande tous les jours. Ils observent beaucoup la nature surtout l’oncle ; il dit qu’il apprend tous les jours avec la nature. Il y a souvent de ceux qui viennent demander « François, est-ce que je peux commencer à tailler la vigne » ou bien « tu me dis lorsque tu débutes les vendanges » ou encore « quand est-ce que tu planterais les pommes de terre à Plan-Joie » et ainsi de suite.

─ Et ça marche ?

─ En tous cas, ils reviennent toujours plus nombreux l’année suivante.

─ Et toi tu sais ?

─ J’observe à ma façon. Parfois je ne suis pas tout à fait d’accord avec mon oncle.

─ Et qui a raison ?

─ Lui. Plutôt…

─ …mais je ne désespère pas, reprit-il après quelques secondes d’hésitation.

Jérémie s’envolait vers un futur qui devrait lui donner finalement raison. Il avait confiance à sa manière d’observer et de capturer les indices déterminants. Il lui manquait encore le métier qui associe l’observation présente avec celles du passé, qui reconnaît certaines configurations. Ce métier était une question de temps. Il ne savait pas s’il en aurait assez ; il savait qu’il ne pouvait, hélas !, rien brusquer.

─ Tu ne crois pas que tu devrais rentrer chez toi ? à t’entendre, personne ne sait où tu es.

─ S’ils pouvaient se débarrasser de moi, comme de ma mère…

─ Ne dis pas cela ! Tu es injuste.

─ Je ne crois pas me tromper de beaucoup.

─ Est-ce que tu les aides à te comprendre ? Est-ce que tu essaies de sentir leurs attentes ?

─ Il y a tante Césarine, sinon…

─ Rentre à Ludanlaz pour rassurer Césarine.

─ Et prendre une rouste.

─ Pas un mot de l’alpage pendant qu’ils ne te l’ont pas dit.

─ Pourquoi c’est toujours compliqué ?

─ Parce que dans ta tête ça l’est toujours. Allez, file.

*****

À suivre…

2 octobre 2012

Chapitre 4

Publié par rideaurouge dans Adrien

4.1

Le matin du 15 novembre, lorsqu’Adrien vit venir à sa rencontre son grand-oncle Edouard accompagné du régent Madrier, il stoppa net et serra les dents tant qu’il put. Son esprit ne savait que faire mais son corps était prêt à bondir ; serait-ce l’assaut ou la fuite, aucun des trois protagonistes ne pouvait l’affirmer. Edouard Albi ralentit le pas et laissa passer Joseph Madrier qui affichait le sourire de celui qui apporte une bonne nouvelle. Adrien n’en avait cure ; après les coups, voici que venait à lui la ruse. Le jeune instituteur réalisa enfin qu’il constituait une menace pour ce fauve résolu qui vendrait cher sa peau. Joseph Madrier s’arrêta à deux mètres du gamin. Il ouvrit son bras droit et se retourna à demi dans un geste d’invitation à l’accompagner vers ce qui pouvait constituer un refuge :

─ Viens Adrien, je veux te faire visiter ma salle de classe, celle des grands. Le régent Albi et moi avons pensé que tu y serais mieux.

Adrien regarda son oncle qui acquiesça du chef en tentant de faire bonne figure ; c’était bien là un rôle de composition pour cet homme habitué à commander et à être obéi sans questions ni détours.

─ Bonjour Monsieur le régent. Et bonjour Monsieur le régent… aussi.

─ Suis donc le régent Madrier. Nous en parlerons durant la récréation.

Adrien hasarda un pas, puis un autre en direction de Joseph Madrier qui poursuivait sa marche tranquille et pourtant décidée qui caractérise le déplacement des bergers et des pasteurs. L’enfant adopta rapidement le rythme de ce nouveau guide même si le chemin devait le conduire en enfer. Il se retournait souvent pour prévenir tout changement d’attitude chez son oncle ; celui-ci demeura figé par le doute qui le saisissait soudain quant à la démarche qu’il venait d’initier.

Au bas de l’escalier qui conduisait à la salle de classe, Joseph Madrier prit chaleureusement par l’épaule le jeune Waldo qui tressaillit et fit un écart. L’instituteur ne releva pas le geste et s’abstint de toute mesure correctrice. L’enfant se rapprocha mais se tint en garde. Clairement, le rythme serait donné par Adrien dans la marche d’approche ; Joseph Madrier avait le temps, la scolarité d’Adrien ne faisait que débuter.

─ Entre donc ! Il y a deux places libres en ce moment : celle qui est juste en face de mon pupitre, tout devant, et celle du dernier rang, contre la fenêtre. Laquelle préfères-tu ?

─ Euh !… celle du fond répliqua Adrien après avoir feint une hésitation.

─ Tu serais mieux devant pour apprendre. Mais allons-y pour celle du fond ; tu peux déjà t’y installer, je vais chercher les grands.

Les trente-quatre élèves entrèrent en file indienne sans piper mot et se répartir avec assurance sur les trente-cinq places vacantes. Chacun découvrit Adrien ; certains manifestèrent de l’étonnement, d’autres de l’indifférence et d’autres encore du mécontentement.

Les chuchotements cessèrent lorsque l’instituteur s’avança sur l’estrade et décréta du regard que la leçon avait commencé.

─ Jeunes gens, la Commission scolaire, le régent Albi et moi-même avons convenu d’une expérience pédagogique nouvelle qui serait testée cette année. La plupart d’entre vous connaissez Adrien Waldo fils d’Alfred et habitant le village de Ludanlaz. Adrien a sept ans et demi ; il suivra le programme de la première année mais au contact des grands que vous êtes. Je remercie Adrien, et ses parents, d’avoir accepté de tenter cette expérience ; de même, je vous remercie de prêter une attention particulière à votre jeune camarade tant dans la classe qu’en dehors de celle-ci. Je vous demanderai, à tour de rôle, de le soutenir dans son apprentissage scolaire et de lui transmettre vos connaissances. Ces tâches seront notées et vaudront comme tous les autres examens que vous aurez jusqu’au 10 mai de l’année prochaine.

La question des notes souleva un murmure désapprobateur. Cet Adrien était taciturne et peu coopératif ; les bons élèves qui concouraient pour être le meilleur dégustaient très modérément la nouveauté pédagogique ; dépendre d’un tiers pour gagner leur paraissait injuste, particulièrement si ce tiers était Adrien Waldo. L’instituteur coupa court à cette pré-rébellion et renchérit :

─ Pour m’aider dans cette démarche, je nomme Jérémie Valère au rôle de « grand frère » d’Adrien pour toute l’année scolaire.

─ Bien Monsieur ! répliqua nonchalamment Jérémie qui ne semblait pas s’émouvoir de cette promotion.

─ Merci Jérémie. Tu t’appliqueras à vérifier que ton jeune camarade puisse bénéficier de bonnes conditions dans la classe et dans la cour de récréation. As-tu des questions ?

─ On verra au fur et à mesure de l’année, Monsieur.

─ Bien. Alors, nous commençons la matinée par les tables de multiplication. Vincent, lève-toi et récite-moi le livret de quatre.

─ Une fois quatre, quatre ! Deux fois quatre, huit ! Trois fois quatre, douze ! Quatre fois quatre, seize ! Cinq fois quatre,…

 

*****

4.2

La période de récréation au matin du 15 novembre dura plus longtemps que d’habitude.

Les deux enseignants tentaient de faire passer la mesure comme relevant du seul intérêt pédagogique – ce qui n’enchantait nullement l’élève – et non pas du fait de la personnalité d’Adrien ou de quelques événements plus récents. Le sentiment de culpabilité, tout comme l’aveu de faiblesse, pousse les adultes dans des discours qu’ils se font à eux-mêmes pour convaincre autrui ; qu’ils se mentent ne suffit pas, il leur faut encore se tromper sur l’image qu’ils croient donner de leur dignité. Ces complots-là ne donnent pas envie d’aimer leurs auteurs ; c’est peut-être à force d’assister à de tels spectacles que les enfants perdent leur joie et leur innocence. Devenir adulte, est-ce que cela revient à devenir triste et coupable ?

Adrien ne percevait pas le ridicule de la situation, il n’était pas habitué à ce que quiconque lui expliquât les raisons d’agir des adultes. Toutefois, il ne pouvait croire à la nature désintéressée et supérieure de cette mesure exceptionnelle. L’affrontement semblait difficile tant le combat serait déséquilibré ; les adversaires étaient innombrables et il demeurait seul. L’évitement et la résistance lui permettraient de survivre sans être broyé.

─ As-tu compris Adrien ?

─ Oui, M’sieur le régent.

─ Tu es d’accord avec nous ?

─ Oui, M’sieur le régent.

─ Adrien, tu es mon petit-neveu. Tu penses bien que je ne ferais rien à l’encontre d’un membre de ma famille. Déjà que tu n’as pas connu ta maman… Ta famille fera tout pour soulager ta souffrance. Pour cela il y a lieu de faire des sacrifices ; plus tu en feras, plus tu seras payé en retour.

─ J’veux pas être payé, oncle Edouard. Pardon, M’sieur le régent.

─ C’était une image. Tu comprendras plus tard.

─ Tu verras, rajouta Joseph Madrier, tout ira bien. Dis-toi que tu as de la chance et ton bonheur sera garanti.

─ Oui…

─ Tu peux sortir en récréation, maintenant. Va jouer avec tes camarades.

─ Est-ce que je suis obligé ?

─ Oui. Va prendre l’air un moment.

Adrien sortit et se dirigea vers un grand tilleul dénudé où il fut bientôt rejoint par Jérémie Valère et une ribambelle d’enfants plus ou moins courroucés.

─ Ne vous inquiétez pas, cela va bien aller, lança Joseph Madrier sans regarder son aîné. Avec le temps… rajouta-t-il en levant le regard vers Edouard Albi.

─ Puissiez-vous dire vrai.

Edouard Albi avait évité de soutenir le regard proposé par son jeune complice. Il paraissait tout à coup vieilli, comme bâté. Il se rendit compte du doute qui ravageait soudain son corps et ses gestes et corrigea sa tenue. Il se leva et se couvrit de son célèbre chapeau noir, fit quelques pas vers la grande carte représentant la géographie du canton, croisa les bras dans le dos et posa sa voix :

─ Croyez-moi si vous le voulez, j’ai toujours conduit ma vie dans l’intérêt de la communauté. Je me suis inspiré pour cela des mes valeureux ancêtres. Quand je dis valeureux, je veux dire qu’ils avaient le courage chevillé aux valeurs de notre société rurale et catholique. La vie dans ce canton, dans notre commune, n’est pas donnée gratuitement ; il faut se battre pour la conduire de manière digne et dans la foi. Le Seigneur ne nous a pas accordé la vie pour nous reposer et jouir au gré des opportunités, mais pour gagner la vie éternelle à ses côtés.

Il se tourna vers son cadet ; son regard allait bien au-delà de son interlocuteur, il se perdait dans un lointain qu’il était difficile de reconnaître. S’agrippait-il à un passé reculé, fonçait-il vers un avenir pionnier ou rêvait-il d’un espace-temps ou passé et futur ne font qu’un ? Il ajouta :

─ L’école constitue un formidable outil de diffusion des valeurs. Mais comme Janus, comme la Lune, comme nous tous, l’école peut devenir l’outil de diffusion de contre-valeurs qui mettent l’Homme à la hauteur de Dieu quand ce n’est pas au-dessus, où allons-nous si nous ne faisons pas preuve de vigilance au service de Notre Seigneur Jésus-Christ. Vous êtes radical, dit-on. Mais iriez-vous jusqu’à renier la foi catholique ? Je ne crois pas avoir pactisé avec Satan, ou alors son déguisement dépasse mon entendement.

─ La question ne se pose pas ainsi. Je…

─ Laissez-moi poursuivre cher confrère ! Les idées radicales ne font pas florès dans le canton et c’est le signe que nous avons bien travaillé. Vous autres radicaux, vous vous cachez derrière l’ouverture des idées et votre modernité pour vous engouffrez dans l’ouverture du marché de l’argent. L’argent anesthésiera bien vite les idées, vous serez un jour les banquiers du conservatisme si aujourd’hui nous en sommes les soldats ; vous aurez des clients alors que nous avons des disciples. Déjà, les idées socialistes vous rejettent au centre où rien ne se passe. Vous serez incapables de contenir les hordes rouges sans l’appui des croisés que nous sommes et que nous perpétuons. Le verrou de Saint-Maurice est tenu par son abbaye. Il faudra longtemps encore avant que ce territoire soit conquis par le matérialisme déicide. L’argent laisse croire que le paradis est ici bas, l’argent promet l’éternité mais quelle éternité ? Celle de l’argent mais aucunement celle de ses détenteurs, les avares seront toujours plus nombreux, plus envieux et plus méprisés. Quel enfer ce paradis !

─ Ma femme et moi ne poursuivons aucun lucre. Si nous avons choisi la profession d’enseignant, ce n’est justement pas pour l’argent ; nos familles respectives sont certes actives dans le commerce et la petite industrie mais nous avons l’un et l’autre renoncer à un certain confort au nom d’une idée supérieure du destin de l’homme. Le modèle de Jésus-Christ nous inspire mais les fastes de Rome et de ses sbires nous sont odieux.

─ Vous êtes des protestants qui vous ignorez ; vous n’êtes donc pas socialistes même si vous vous croyez avoir une vocation sociale. Angéliques, vous serez mangés par vos semblables quand le temps des disettes sera de retour ; il vous faudra choisir un jour.

─ Je vous présenterai ma défense et nos projets un jour où nous aurons le temps de nous y consacrer. La récréation dure depuis bientôt une heure et il fait frisquet à l’extérieur. Rappelons nos ouailles !

─ Pardonnez-moi ! Vous avez raison faisons les entrer. Mais avant cela, il y a séance extraordinaire de la commission scolaire ce soir ; j’introduirai la question à ma manière, ne vous offusquez jamais de ma manière de dire et de faire. Je vous donnerai ensuite la parole afin que le contenu pédagogique du sujet s’aligne sur mon argumentaire plus politique. Enfin, je vais manger chez ma sœur ce midi afin de la mettre au courant de la nécessité et du bien-fondé de la mesure. Des questions ?

─ Non. Si ce n’est que je me pose aussi la question de la damnation de Faust. Vous êtes un curieux personnage Monsieur Edouard Albi.

─ Le personnage s’efface derrière sa mission. Une chose encore : je ne crois pas que Jérémie Valère soit le bon choix pour accompagner mon neveu.

─ Pourquoi donc ?

─ On n’a jamais vu un Valère donner la leçon à un Albi, même si celui-ci porte le nom de Waldo.

 

*****

4.3

Tandis que les adultes arrangeaient le passé à leurs besoins et sculptaient l’avenir à l’aune de leurs désirs, les enfants se disputaient le présent.

Jérémie Valère se dirigea vers le grand tilleul qu’Adrien semblait considérer comme le seul compagnon digne de confiance :

─ Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? lança Jérémie à un Adrien défensif mais surpris par le ton plutôt curieux que querelleur.

─ Il n’y a pas d’histoire. Je ne veux pas d’histoire. Je n’ai pas demandé à aller à l’école.

─ Le régent Albi, c’est bien le frère de ta grand-mère ?

─ C’est elle qui veut que j’aille à l’école. Moi, j’veux pas.

─ Les autres disent que tu vas leur attirer des ennuis avec ces histoires d’examens, que tu vas pouvoir décider qui aura de bonnes notes et qui n’en aura pas. Pour certains, l’obtention de leur certificat représente beaucoup ; ils ne veulent pas que tu les désavantages. Y en a qui disent que c’est le régent Albi qui manigance tout ça et que tu es un espion à son service.

─ Depuis que je suis à l’école, il n’a fait que me frapper. Tout le monde veut me frapper mais je me défendrai. Et toi aussi tu veux me frapper ?

─ Oh ! non. Je me demande juste comment je vais me débarrasser de toi ; le mois de mai est encore loin. Et puis tu habites Ludanlaz et moi le village de Courtine, ça n’est pas la porte à côté.

─ Moi aussi je veux me débarrasser de toi ; je n’ai besoin de personne.

─ Je constate que nous sommes déjà en accord sur un point. On va parler au régent Madrier, il est jeune, il comprendra.

─ Je ne veux parler à personne. Je veux plus aller à l’école.

─ Je sens que ça va être simple…

Les enfants des deux classes entouraient le grand tilleul et commentaient l’échange entre les deux nouveaux « frères ». La loi du plus fort s’imposait ; chacun de commenter négativement les propos d’Adrien et en donnant un écho favorable aux mots de l’aîné. Jérémie fit signe à Adrien de le suivre et s’adressa, sans lever la voix, à la jeune assistance :

─ Je veux discuter avec mon protégé de choses qui ne vous concernent pas. Soyez gentils, laissez-nous !

Si la petite troupe se retira de quelques mètres, Adrien resta figé et ne répondit pas à l’invitation de Jérémie.

─ Ne fais pas ton empoté ! Je ne suis pas un bagarreur ; personne ne m’a jamais vu me battre avec qui que ce soit. On m’a dit que tu n’étais pas froussard, est-ce vrai ?

Adrien rejoignit prudemment ce grand qui ne semblait pas être du même bois que les autres. C’était étrange comme il parlait lentement et sans crier ; il faut dire qu’il avait déjà perdu sa voix d’enfant. On comprenait tout ce qu’il disait malgré le tapis sonore que tissaient sans cesse les jeux et les conversations des enfants. Et puis, il y avait dans le regard un mélange savant de douceur et de virilité. La manière de le regarder et de lui prêter attention rappelait sa tante Césarine. Un peu à l’écart de la procession d’enfants qui hésitaient à franchir la ligne au-delà de laquelle ils entreraient dans l’intimité des nouveaux acolytes. Jérémie et Adrien avaient une connaissance instinctive de cette distance de protection et, lorsque l’un des processionnaires franchissait la ligne, ils lui adressaient simultanément un regard exclusif et suspendaient leur échange.

─ Moi non plus je n’aime pas l’école ; on n’y apprend que ce qu’ils veulent, eux les régents et les curés. Cela me gênait beaucoup au début et puis, aujourd’hui, je trouve que c’est utile parfois. Heureusement, papa et certains membres de la famille m’ont appris les autres choses qui sont importantes dans la vie.

─ Qu’est qu’ils t’ont enseigné ?

─ La nature. Il y a tout dans la nature. Elle peut te donner beaucoup si tu la respectes. On dit parfois qu’elle est cruelle, mais elle s’en fout de ce qu’on dit d’elle. Et puis, j’ai plus vu de cruauté chez les hommes que dans la nature. C’est peut-être qu’ils ont peur de mourir, les régents aussi ils ont peur de quelque chose sinon ils ne nous battraient pas ainsi. La nature est plus clémente avec les siens.

─ C’est quoi la nature ?

─ C’est toi, c’est moi, c’est les animaux sauvages et les animaux domestiques, c’est les arbres, c’est les nuages et le tonnerre. La nature c’est l’incertitude, comme la vie.

─ Je ne comprends pas bien, mais j’aime bien comme tu expliques. Moi je pourrai aller à l’école de ta famille ?

─ Toi, tu fais partie de la famille des régents !

─ Maman, elle ne faisait pas partie de la même famille.

─ As-tu des contacts avec les Duroc ?

─ Je n’ai jamais vu personne de la famille de ma mère. Tante Césarine m’a dit que c’était mieux pour tout le monde.

─ Tu es donc bien gardé. Il te sera difficile d’échapper à ton destin.

─ C’est quoi mon destin ?

─ Le jour où tu le sauras, ce seras trop tard pour t’en préoccuper. Alors oublie ce que je t’ai dit ! Mais n’oublie pas que ce qui n’est pas pour toi, n’est pas bon du tout. Arrange-toi pour échapper aux régents de tout poil ; fais en le minimum et fais ce qu’il te plaît.

─ Est-ce qu’on te tape pour ce que tu dis ?

─ Je sais leur échapper t’ai-je dit.

─ Apprends-moi à leur échapper !

─ Peut-être. Mais voilà qu’ils nous appellent. Allons-y ! Et fais-moi confiance ; j’essaierai d’en faire de même avec toi.

 

*****

4.4

Marguerite Waldo guetta l’arrivée de son petit-fils en fin d’après-midi. A midi, son frère cadet s’était invité à sa table ; il fallait que ce soit urgent pour qu’il fît le déplacement de Ludanlaz dans la coupure entre les périodes d’enseignement. Elle n’était pas grand clerc en matière de pédagogie mais elle connaissait bien son frère. Il avait beau expliquer en long et en large qu’il était convaincu par la méthode qui consistait à maximiser l’apprentissage scolaire par le contact permanent avec des élèves plus avancés, elle cherchait ce qui poussait le tout puissant régent à rejeter Adrien de sa classe.

─ Qui d’autre que toi, Edouard, peut mieux garantir l’éducation du petit ? Il est difficile. et son père est tout à fait incapable, il a tout tiré de mon défunt mari. Il a besoin de discipline ; et puis c’est une question qui doit rester dans la famille. Ce blanc-bec de la ville, qu’on dit avoir des idées révolutionnaires, ne saura pas y faire avec un Albi. Tu ne peux pas laisser faire ça.

─ Qui te parle d’idées révolutionnaires ? Je te dis que c’est là une méthode pédagogique qui a fait ses preuves dans des écoles religieuses en France. Madrier est juste un peu radical – ça lui passera – mais il est un bon chrétien.

─ Ce n’est pas ce que dit le curé.

─ Cet imbécile est devenu curé car il était trop paresseux pour devenir quelqu’un ; il sert la cause mais qu’est-ce qu’il est niais ! Il faudra que j’en parle à Monseigneur Jardinier, nous avons besoin d’un curé bien formé et charismatique à l’aube du XXe siècle.

─ Je te rappelle que c’est toi qui l’a fait nommer curé de Taney…

─ C’était il y a longtemps et il ne se prenait pas encore trop au sérieux. Mais laissons cela et revenons à Adrien. Ma décision est prise et je tenais à t’en informer en primeur. Je te demande d’appuyer la mesure et de ne pas faire d’histoire. Coupe court à tout « qu’en dira-t-on » les premiers temps et tout se déroulera pour le mieux.

─ Tu surveilleras de près le petit ?

─ Ne t’en fais pas !

─ C’est juste pour cette année ?

─ On commence comme ça, et on avise à la fin des classes le 10 mai prochain. Je vais voir ce que je peux faire pour nommer Joseph Chawa en tant qu’instituteur à Saint Laurent. Il enseigne actuellement dans le bas-Valais. Nous avons besoin de lui pour les années à venir.

─ Pour remplacer le radical et sa femme.

─ Probablement.

─ Tout cela ne me plaît pas beaucoup. Tu as parlé d’un grand frère pour Adrien, qu’est-ce que ça veut dire ?

─ Une sorte de mentor qui le…

─ … de menteur ?

─ De parrain. Celui-ci aura la charge d’assistant du maître ; il soutiendra Adrien dans l’étude des leçons et la réalisation des devoirs.

─ Il a déjà ce qu’il faut comme parrain. Et puis pour les leçons et les devoirs, je peux le faire.

─ Non Marguerite ! Combien as-tu fait de jour d’école ?

─ Ne m’humilie pas. Je sais lire et écrire.

─ Il te faut une journée pour lire une page de l’almanach. Quant à écrire…

─ C’est la faute de maman qui ne voulait pas que j’apprenne.

─ C’était comme ça ; et ça avait aussi du bon. C’est ta fille Césarine qui t’a appris à lire ; tu as été courageuse. Mais laisse-moi faire ; est-ce que j’ai failli par le passé ?

─ Seul Dieu et le Pape sont infaillibles !

─ …

─ Alors, c’est qui ce parrain ?

─ Il fallait quelqu’un de mûr et de calme ; et pas bête avec ça. Madrier pense au fils aîné de Romain Valère, de Courtine.

─ Le sourcier ?

─ Lui-même. Son fils est en dernière année et obtiendra certainement son certificat. Je pense qu’on peut essayer.

─ Mais il ne fait pas du tout partie de la famille. C’est impossible. Les Valère sont des incultes qui n’ont même pas assez de terres pour les nourrir, certes ils sont bons travailleurs mais ne peuvent pas être des parrains pour les Albi.

─ Jérémie Valère est un garçon très loyal et plein de ressources. Les Valère vivent à Taney depuis plus longtemps que les Albi …

─ … et ils sont toujours aussi peu instruits et dans le besoin.

─ Tu remarqueras qu’ils sont toujours propres sur eux et vêtus de façon correcte. Ce n’est pas souvent le cas de nos chers parents et alliés.

─ Je suis sûre qu’ils pratiquent la sorcellerie. Pas de ça pour mon petit-fils.

─ Je vais me fâcher si tu poursuis dans le manque de collaboration. Je te dis que je garde la main sur l’éducation d’Adrien, que Madrier suivra mes consignes et que Jérémie Valère ne jettera aucun sort sur ton petit-fils. Je te rappelle que l’éducation que vous avez donnée à cet enfant jusqu’à présent est catastrophique.

─ Nous n’avons manqué à aucun châtiment. Faut dire que je ne suis pas aidée par Alfred et La Frasie. Il faut tout faire quand on est une Albi.

─ C’est pourquoi je compte sur toi Marguerite.

─ Je te prie de me tenir au courant de l’évolution.

Marguerite Waldo ruminait encore lorsqu’Adrien rentra de l’école.

─ Tu ne peux pas faire les choses selon ton rang. Tu cherches à nous faire honte. C’est bien cela que tu cherches ?

─ De quoi tu parles, grand-maman ?

─  De l’école. Tu voulais te faire remarquer ? C’est cela. Et bien mon cher, pour se faire remarquer, il faut être remarquable par sa vertu et non pas par ses caprices. L’oncle Edouard m’a tout raconté. Qu’as-tu à répondre ?

─ Rien. Tout le monde me parle et moi je n’ai rien demandé à personne. Je n’ai pas besoin d’aller à l’école ; comme toi, grand-maman.

─ Qui t’a dit que je n’étais pas allé à l’école ? Et puis d’ailleurs, je sais lire et écrire. Et toi tu iras à l’école, foi de Marguerite Waldo.

─ Je peux sortir ?

─ Tu veux toujours sortir, mais pour aller où ?

─ Dehors.

─ D’abord, écoute moi bien ! Je veux que tu te débarrasses du fils Valère. Tu sais très bien rebuter quiconque, alors force un peu le trait.

─ Jérémie, c’est le seul qui ne veut pas me taper. Mais ça l’embête de faire le grand frère, il se débarrassera vite de moi.

─ Pas s’il peut en tirer profit. Et peut-être que la sorcière l’incitera à le faire.

─ Quelle sorcière ?

─ Il n’y a plus de sorcière, le pape les a fait brûler. C’est ce que tu m’as toujours dit.

─ On n’en a jamais fini avec le Malin.

─ Je peux sortir ?

─ Va-t-en ! Nous reprendrons cette conversation en temps utile.

Il faisait froid à neuf cents mètres d’altitude, une petite bise glaçait les articulations et altérait les mouvements de l’enfant. On eut dit un pantin mal élaboré et que le vent semblait vouloir détruire.

─ Adrien, chuchota une voix que le vent amenait à ses oreilles attentives.

Il se retourna et sut immédiatement qui l’appelait. Il devinait Césarine dans la grange. Elle ne se montrait pas et l’appelait quand même. Adrien pensa, à raison, que sa tante ne voulait pas qu’on sache qu’elle voulait lui parler ; et visiblement ça ne pouvait pas attendre. Il observa l’appartement d’où il s’était échappé et devina la silhouette de sa grand-mère morigénant contre les aléas du destin. Adrien se faufila entre les bâtisses voisines par une venelle qui ne permettait pas qu’on le suive des yeux. Il traversa un jardin potager qui entrait en retraite hivernale, passa devant une étable faiblement éclairée qui le réchauffa subrepticement, contourna un bûcher et remonta un passage étroit qui amenait derrière la grange qui abritait la chambre de Césarine. Il escalada rapidement les madriers en mélèze et se glissa à l’intérieur du fenil en sautant dans l’herbe séchée. Après quelques roulades, il arriva face à la porte entrouverte de sa tante.

─ Entre ! Tu te brosseras à l’intérieur.

Césarine ferma la porte et lui dit :

─ Qu’est-ce qui s’est passé à l’école ? J’ai vu l’oncle Edouard qui est venu parler à maman aujourd’hui. Elle a un air furieux depuis lors.

─ Je dois aller à l’école avec les grands, chez le régent Madrier. Plus avec oncle Edouard. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est que des ennuis et moi j’ai rien demandé. Je préfère quand c’est toi qui m’apprends à lire et à compter.

─ Tu leur as dit que je t’apprenais à lire et à compter ?

─ Non, j’ai rien dit ! Et puis je fais semblant de ne pas savoir, comme on a dit.

─ Qu’est-ce qu’elle a dit maman ?

─ Je n’ai pas de maman.

─ Quand je dis maman, je parle de ta grand-maman.

─ Elle est fâchée contre tous et surtout contre moi. Elle que je veux toujours me faire remarquer mais que je ne sais pas y faire. De toute façon, ça ne fait rien ; j’ai l’habitude de faire tout faux.

─ Ne dis pas ça ! Tu es un peu différent, c’est tout. Et puis ça va changer avec l’âge.

─ Je ne veux pas changer pour devenir comme eux. Pourquoi c’est moi qui doit changer ?

─ Moi non plus je ne suis pas tout à fait comme eux, mais avec l’âge ça va mieux. J’aurais bien aimé aller travailler ailleurs, à Sion par exemple.

─ Moi je partirai quand je serai grand.

─ Et tu me laisseras ici toute seule ?

─ Quand j’aurai assez d’argent, je t’inviterai.

─ En attendant, il faut que tu fasses ce que les régents t’ordonnent. Il le faut si tu veux avoir la paix.

─ Jérémie, il dit qu’il faut faire avec, que des fois c’est utile l’école même s’il n’aime pas beaucoup.

─ Jérémie ?

─ Jérémie Valère. Il habite à Courtine.

─ C’est un grand, il a au moins quinze ans. Que fais-tu avec lui ?

─ Quatorze. Les régents ont dit que c’était comme un grand frère. Et Jérémie, il a dit qu’il ne voulait pas me donner des coups. Je ne le crois pas mais ça fait plaisir de l’entendre.

─ Ils sont bizarres les Valère de Courtine. Débarrasse-toi de lui au plus vite !

─ Tout le monde dit que je dois me libérer de lui, et lui, il veut se dégager de moi. Alors ça va certainement se faire, n’est-ce pas ?

─ On dirait qu’il t’a déjà envoûté.

─ Qu’est-ce qu’il m’a fait ?

─ Il me fait déjà peur ton Jérémie.

─ Il dit que les gens qui ont peur sont plus cruels que les animaux sauvages.

─ Il a dit ça ?

─ C’est comme ça que j’ai compris.

─ Sois prudent ! Tu sais que tu ne peux avoir confiance à personne. Sauf à moi. Ne reste pas, la vieille pourrait se méfier, et Alfred et Frasie vont rentrer.

*****

À suivre…

ArezkiEvasion |
Informations Global |
Solidarité Handicap |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Barhama Kaolack
| Cgt Sagem DS
| Urbanisme - Aménagement - ...