le carnet du lait

21 octobre 2012

Chapitre 5

Publié par rideaurouge dans Adrien

5.1

Edouard Albi n’était pas très sûr de l’option qu’il avait suggérée. Son jeune collègue était suffisamment vaniteux pour tout mettre en œuvre dans la réussite du projet ou, à tout le moins, pour réduire ses effets de bord.

Le vieil instituteur était par contre certain qu’il ne pourrait plus supporter le regard de son petit-neveu. Ce n’était pas tant que l’enfant fût une terreur, un sot ou un pervers, non, c’était plutôt le fait qu’Adrien parût si insondable qu’il l’attirait dans un abîme vertigineux et sombre. Qu’y avait-il de si angoissant dans cette chute ? Cela lui rappelait le cinématographe qu’il avait vu cet été lors d’une visite à Genève où les frères Lumière avaient projeté quelques courts métrages de leurs crus.
Mais ici, le film allait plus vite, toujours plus vite, si vite que la certitude de la pesanteur s’effritait, que la vie semblait vous quitter en mauvais termes et que l’éternité promettait le plus terrible des enfers. Le film se déroulait dans une sorte de palais des glaces où les miroirs déformants succédaient aux lentilles grossissantes ; inutile de fermer les yeux, les paupières ne répondaient plus. Et puis tous ces cris, ces pleurs, ces gémissements ou ces murmures et ces rires désobligeants venant de personnes qu’on n’a pas le temps de reconnaître mais qui insistent tant à persécuter notre mémoire défaillante et verrouillée.

Qui était-il, cet Adrien ? Ou était-ce lui, Edouard, qui était visité par un esprit malin et vengeur à la solde des imbéciles qu’il avait matés tout au long de sa vie ? Depuis le 8 novembre, il ne trouvait le sommeil qu’après avoir tué toute résistance à force de vin rouge et de gnole. Son épouse a bien tenté de le faire parler mais sans succès ; Edouard ne s’était jamais laissé dicter quoi que ce fût, chez lui moins encore que dans les cénacles qu’il fréquentait. Ses quatre garçons et ses deux filles s’étaient résolus à suivre le chemin qu’il avait dicté – les mâles enseignaient dans le canton, la cadette le faisait à Genève où elle avait convolé et l’aînée avait pris le voile – mais en s’éloignant le plus possible de ce père tyrannique.

Le cri du 8 novembre résonnait comme l’appel à rendre les comptes avant de quitter cette vie terrestre. Il avait fait le même pari que Blaise Pascal mais la griserie du pouvoir reléguait la foi aux quelques rares moments de doute. Avait-il été guidé par la main Dieu ou s’était-il pris pour cette main divine qui avait servi plutôt bien ses propres intérêts. Il s’était promis de parier sur Dieu avant de changer les règles du jeu et en devenir le maître. Adrien était un accident qui le remettait dans sa nudité tragique. Il n’était pas beau à voir sur ce chemin de Damas ; saurait-il encore se sauver ? En avait-il encore le désir alors que tout devenait si fade ?

 

*****

5.2

Le trio Joseph Madrier, Jérémie Valère et Adrien Waldo cherchait sa meilleure configuration. L’instituteur était le plus inquiet des trois mais pouvait tabler sur le soutien attentif de sa femme ; ils avaient beaucoup misé sur la réussite de cette mission pour démontrer la puissance de leur vision de l’enseignement et la primauté de la pensée radicale et laïque. L’opportunité serait unique ; Edouard Albi en était à la fois le déclencheur et l’obstacle ; si le cacique se ravisait, l’échappée belle serait stoppée net.

Adrien hésitait beaucoup et se retranchait dans son refus de cette école qui ne proposait pas beaucoup mieux que sa vie familiale amputée. Le « grand frère » estimait que sa responsabilité était engagée pour autant que son « protégé » formule son intérêt à le suivre sur les chemins qu’il connaissait.

─ Qu’est-ce que tu aimerais faire ?

─ Je ne sais pas, répondit Adrien.

─ Tu ne sais pas ?

─ …

─ Dans la vie, tu aimerais faire quelque chose de spécial ?

─ Rien de spécial. Juste partir de Taney.

─ Pour aller où ?

─ Je ne sais pas. Ailleurs.

─ Ailleurs, c’est partout.

─ Comme tu veux.

─ Moi, je ne veux pas partir, je veux tout connaître ici. Les montagnes, les grottes, les chemins, les gens, le ciel, la nuit, le jour…

─ Mais il n’y a pas… euh !…

─ Quoi ?

─ Je ne sais pas.

─ Pourquoi tu ne sais rien ?

─ Parce qu’il n’y a pas… euh !…

─ Change les mots. Essaie autrement et explique-moi ce qu’il n’y a pas.

─ C’est comme une maman. Toi, tu as une maman, moi je n’en ai pas même si je dois appeler ainsi Frasie.

─ J’ai une maman que je partage avec mes sept frères et sœurs. Elle n’est pas toujours facile, elle a beaucoup de travail même si le travail des mamans ça compte pas la même chose, mais j’ai une maman. Si je n’en avais pas, peut-être que pour moi aussi il manquerait quelque chose.

─ Tu vois…

─ Oui.

Après quelques longues secondes de silence paisible et concentré, Jérémie reprit :

─ Tu ne sais pas mais tu sens.

─ Qu’est-ce que je sens ?

─ Les mots sont difficiles parce qu’ils peuvent dire beaucoup de choses différentes. Quand je dis « tu sens », je ne dis pas que tu dégages une odeur agréable ou incommodante mais que tu ressens les choses qu’on ne voit pas très bien ou qu’on ne peut pas toucher. Je ne sais pas ce qui est juste ou faux ou incomplet. Les mots, c’est comme les gens : quand on croit les connaître, ils agissent à l’envers, en fait on ne les connaît jamais vraiment surtout quand on les met ensemble. Toi, tu es un taiseux ; les mots se bousculent mais ne sont pas capables de traduire ce que tu ressens. Ce que tu ressens, personne ne peut te le voler ou le corriger ou le condamner, tu le ressens et c’est tout.

─ Il y a trop de mots quand tu parles, Jérémie.

─ J’aime bien les mots parce que j’aime bien les gens, les mots simples comme les gens simples. Et puis quand c’est plus compliqué, je prends le temps, c’est là ma façon de ressentir.

─ …

─ Ne t’inquiète pas. Je ne t’apprendrai rien ; par contre, et seulement si tu le veux, je pourrai te montrer ce que j’ai appris. Pas tant ce que j’ai appris à l’école mais plutôt ce que j’ai ressenti et compris dans la vie de tous les jours ; parfois, c’est très différent de l’école. Je le répète : seulement si tu le demandes.

 

*****

5.3

─ Salut Alfred. Que me vaut ta visite ?

─ C’est à propos de l’alpage.

─ Nous serons plus tranquille à la cave ; suis-moi.

Cela faisait un certain nombre d’années que Séraphin Waldo était le maître à l’alpage de Larzelon. C’était un homme grand et robuste qui inspirait immédiatement le respect sinon l’autorité. Son expression était sonore, il avait l’habitude de parler, tant aux hommes qu’aux animaux, comme s’il parlait à la multitude. Chacun s’accordait à dire que Séraphin avait l’aptitude et le goût du commandement. Le doute ne l’habitait pas ; il se contentait d’appliquer les recettes qu’on lui avait inculquées car il avait toujours eu le sentiment d’être appelé à conduire les hommes. C’est son père qui l’avait élu avant toute élection. Séraphin Waldo était le maître des maîtres d’alpage, une sorte de matrice idéale qui garantissait la survie de la tradition.

Alfred était aussi un Waldo, mais « pas des mêmes » comme aimait à le répéter Séraphin. Pourtant et l’un et l’autre savaient que les coteaux de Taney n’avaient raisonnablement pas pu attirer deux fois des familles Waldo sans aucune parenté entre elles. L’endogamie était très pratiquée et les souvenirs frelatés occultaient une forte consanguinité. Chaque famille s’ingéniait à faire et défaire les liens familiaux au gré des besoins de conformité ou de distinction. Aujourd’hui Séraphin insistait sur le distinguo alors qu’Alfred espérait convaincre sur le fait qu’« un Waldo est toujours un Waldo ».

─ Tu prends du rouge ou du blanc ?

─ Je prendrais bien un coup de rouge. Ils sont rares ceux de Taney qui en fabriquent ; il paraît que le tien est bon.

Séraphin servit deux gobelets d’étain d’un breuvage qu’il tira directement de la barrique de chêne. Ils se souhaitèrent machinalement une bonne santé et burent de ce méchant nectar qu’Alfred loua avec excès ; il était le demandeur et il s’adressait à un notable : l’ambassade était délicate pas insurmontable. C’est pourtant Séraphin Waldo qui relança :

─ Tu es consort de l’alpage de Grandtonnerre  et moi de celui de Larzelon. Si tu viens me voir, ça doit concerner Larzelon, n’est-ce pas ?

─ C’est-à-dire que ma mère et ma femme sont plutôt de Larzelon de par leur famille. Tout le monde sait que les Albi sont consorts de Larzelon, et depuis longtemps.

─ Ni Marguerite, ni la Frasie n’ont hérités de droits de fonds. Et puis tu en possèdes quelques-uns à Grandtonnerre…

─ Deux ! Et puis je dispose de celle de ma sœur Césarine.

─ Alors ?

─ Ma première femme est morte en couche…

─ Paix à son âme !

─ …merci ! Ça fait déjà un bout de temps, mon fiston aura huit ans durant la semaine de Pâques. Sa mère était fragile mais Adrien est plutôt vigoureux ; ça lui ferait le plus grand bien de travailler en dehors de la maison. Il aime bien être dehors, alors avec la mère on s’est dit que commis à l’alpage serait une bonne chose…

─ Tu sais bien qu’on donne toujours la priorité aux consorts et que tu ne l’es pas.

─ C’est plutôt une idée de l’oncle Edouard Albi, le régent et président de la commune. Ça a commencé au début de l’école l’an passé ; lui et le régent Madrier ont décidé de faire les choses différemment avec Adrien et le fils de Romain Valère, Jérémie.

─ Ils n’ont pas le même âge. Jérémie travaille depuis plusieurs années à l’alpage ; c’est moi qui l’ai engagé comme commis d’abord, puis comme jeune vacher et il m’a demandé de pouvoir être rattaché au fruitier : il veut apprendre à faire le fromage. Il doit avoir quinze ans, ça m’étonne qu’il soit encore à l’école.

─ Il finit cette année mais il a bien aidé Adrien à faire les leçons et les devoirs et tout ce qu’il faut pour l’école. Du coup, l’oncle Edouard croit que Jérémie pourrait aider un peu plus mon fils à faire comme tout le monde – la mort de sa mère l’a un peu perturbé – si tous les deux pouvaient être ensemble sur le même alpage durant l’estivage. J’ai déjà dit que nous n’étions pas du même consortage, mais le régent m’a dit qu’il faut te faire une demande spéciale.

─ C’est vrai qu’Edouard est aussi le président du consortage de Larzelon ; c’est lui qui m’a nommé maître de l’alpage. Il aurait dû m’en parler directement plutôt que de t’envoyer faire la grimace ; tu n’es pas très doué pour le rôle.

─ Tu crois que le petit pourra être pris ?

─ Tout doux. Je vois avec Edouard Albi ; il faut dire que ça pose quelques problèmes ; et moi je déteste les problèmes inutiles.

─ Mais là, il dit que c’est utile.

─ Je ne dis pas le contraire mais ça demande réflexion car j’ai déjà promis le poste. Je passerai voir Edouard ces prochains jours et je te ferai connaître ma décision.

Ils burent encore quelques gobelets de ce rouge du pays à la vinification acide. Le maître ne maîtrisait plus très bien la situation et ça le mettait dans l’inconfort ; ce régent se croyait tout permis et du coup se permettait de culbuter la tradition. L’école est vraiment un danger pour les valeurs qui fondent l’organisation de la société locale.

Alfred se sentait allégé d’un fardeau qu’il ne savait par quel bout saisir, son oncle devait reprendre la main et ce serait encore la fameuse main de fer dans un gant de velours. En cette veille de la Saint Joseph, l’affaire lui semblait conclue – Adrien serait casé pour l’été – malgré les grands gestes effarouchés de Séraphin Waldo qui pestait contre sa probable soumission à l’autorité du suzerain Edouard Albi.

 

*****

5.4

La messe de Pâques de ce 2 avril 1899 en l’église de Saint-Laurent prend fin par le traditionnel « ite, missa est ». La que nul ne songe à troubler. Le processus semble encore relever des règles liturgiques de l’office ; il porte l’habit du divin, il ne se discute pas, il est immanent. Il fonde l’ordre social et organise la répartition des richesses ; le Christ est très loin malgré les nombreuses représentations du supplicié sur la croix mais Rome rappelle sans cesse sa puissance dans les pratiques soumises de ses brebis.

Seuls les malades et les grabataires n’ont pas fait le déplacement de la grande lessive pascale. Manquent aussi à l’appel les quelques désignés volontaires pour les tâches qui ne supportent aucun délai. Jérémie et son père sont de ceux-là : la génisse primipare répondant au nom de Tonnerre – les hommes aiment tant les vaches lutteuses de cette contrée qu’ils n’hésitent pas à leur attribuer des patronymes masculins – devait accoucher avant midi, elle pouvait avoir besoin d’aide.

Au courant de cette future naissance, Adrien s’était porté pâle dès la veille au soir. Il ne feignait aucune maladie connue, il était malade parce qu’il en avait décidé ainsi. La Frasie interprétait ce geste comme un refus caractérisé de la sainte religion.

─ Il a l’âge de raison et il a fait sa première communion l’an dernier, meuglait-elle. Il refuse déjà de se rendre à la messe et je suis sûre qu’il raconte des bobards à confesse ; il ne se repend jamais de rien.

─ Je te rappelle que c’est le seul jeune mâle de la maison, il faut le ménager, lança Marguerite Waldo du ton le plus perfide qu’elle pût servir.

La Frasie maugréa mauvaisement et retourna à ses filles. Alfred n’avait pas pu intervenir avant que sa mère ne plaquât sa femme d’un coup au-dessous de la ceinture. Il sortit, et frappa du pied tout ce qui jonchait le sol : bûches, grosses pierres et petit caillou, la vieille chatte du voisin. Quand il se sentait humilié, il ressentait le besoin de frapper ; ce n’était pas pour faire mal, c’était pour ne plus avoir mal. Depuis que Jérémie ne se laissait pas facilement battre mais surtout à cause du regard qu’il adressait désormais à son père lors de ces bastonnades purgatives, Alfred ne trouvait plus la recette assez bonne pour assouvir sa faim. Au contraire, le remède semblait aggraver le mal ; de plus en plus fréquemment il s’en remettait aux boissons alcooliques. Ces élixirs anesthésiaient efficacement le mal et promettaient agrément autant que puissance, et cela sans aucune contradiction pour lesquelles il n’était pas armé.

Dès que la famille eut pris le chemin raide la conduisant jusqu’à l’église de Saint-Laurent, Adrien courut les trois kilomètres qui le séparaient de Courtine et de l’étable des Valère. Ce n’était pas Bethléem mais il lui semblait qu’une étoile le guidait.

Lorsqu’il arriva devant l’étable, le père de Jérémie en sortait tout en dénouant les liens du tablier de caoutchouc qui lui tombait jusqu’aux chevilles.

─ Tiens, v’là l’jeune Waldo ! Tu n’es pas à la messe de Pâques et pourtant tu n’as pas l’air d’être en mauvaise santé.

─ Bonjour M’sieur. Il est là Jérémie ?

─ Y a pas de Monsieur ici, il n’y a que des paysans qui s’accrochent à l’espoir de jours meilleurs pour leurs enfants. Entre ! Tu y trouveras Jérémie, il s’occupe du taurillon.

Il pénétra dans l’étable où régnait une douce chaleur humide et légèrement acide. Le local paraissait spacieux du fait que les résidents habituels y avaient été évacués en vue de la mise bas. Jérémie frottait l’échine du nouveau-né avec de la paille bien sèche. La jeune mère était retenue par un court licou à sa mangeoire abondamment garnie de foin. Elle ne mangeait pourtant pas ; elle ne quittait pas des yeux son rejeton et rouspétait contre cet enlèvement. Le petit ne tenait sur ses jambes que par la force de l’orgueil. Jérémie lui tapota l’arrière-train ; le jeune bovin mit le cap vers les tétines gonflées de sa mère. Le déplacement rappelait celui de l’ivrogne ; les apprentissages de l’équilibre et de la marche ne prendraient pas plus de quelques minutes. En comparaison, le petit de la femme est un inadapté tombé de nulle part ; son apprentissage est laborieux et jamais garanti.

─ C’était vite fait ? lança Adrien. Pourtant j’ai couru tout le long du chemin.

─ Il faisait encore nuit quand Tonnerre s’est mise à gémir. Papa est descendu et il m’a tout de suite appelé. Le petit se présentait mal, c’était comme s’il ne voulait pas sortir, comme s’il savait que dès le moment où il sortait, son compte à rebours était lancé. Papa a dû le retourner pour que Tonnerre puisse l’expulser. Comme tu le constates, à la fin tout le monde est debout.

Romain Valère revint et, après avoir observé que la génisse et le veau avaient tous deux récupéré, il pria Jérémie et son « petit frère » de le suivre. Plutôt que de les conduire à la cuisine, il les emmena au cellier qu’il avait rapidement aménagé pour partager un en-cas de circonstance. Un broc d’eau et un barillon de vin trônaient au centre du plateau de bois qui tenait lieu de table. Des lanières de viande de bœuf séchée, des rondelles de petits salamettis, une plaque de lard séché et des fromages garnissaient la petite estrade.

Ils avaient faim et ils ressentaient un désir encore plus puissant à partager ce repas quasi clandestin qui ne ressemblait pas à un repas pascal traditionnel. Dans ce cellier, les membres d’une société secrète célébraient leur distinction ; les affaires divines ne souffraient d’aucune dispense terrestre et pourtant le ministre de Dieu lui-même les absoudrait pour cet écart à l’inflexible canon. Et eux, qui en riaient plutôt que de faire pénitence, jouissaient pleinement de cette camaraderie qui faisait oublier les règles de Dieu, de la famille, du clan ou de l’âge. Alors que tous les valides et les sains d’esprits sacrifient à la tradition, ils empruntent les chemins de traverse. Ça leur fait quelque chose : ni regret ni remord, juste une joie malicieuse.

─ Alors, commença l’adulte, vous prolongerez l’école jusqu’aux vendanges ?

─ Je crois qu’il ne sait pas encore, dit Jérémie.

─ Ah ?

─ Qu’est-ce que je ne sais pas ?

─ Que vous serez ensembles à l’alpage de Larzelon durant une centaine de jours. Si tu tiens le coup.

─ Papa ne me laissera pas aller à l’alpage. Pourquoi vous dites que Jérémie et moi y seront.

─ Je vois que tu n’es pas encore au courant. Séraphin Waldo, le maître de l’alpage de Larzelon, m’a dit que ton père le lui avait demandé même si ta famille est consort de Grandtonnerre. Il m’en a parlé parce que le régent Albi lui a dit que Jérémie et toi ferez la paire, comme à l’école. Je crois que ça ne lui faisait pas plaisir, mais je ne le vois pas résister à une demande pressante de ton grand-oncle.

─ Je devrai faire quoi ?

─ Commis. Comme ce sera la première fois, chacun essaiera de te tordre. Jérémie sera là pour te défendre.

─ Je n’ai pas besoin d’être défendu. Je sais le faire tout seul ; j’en ai l’habitude.

─ Du calme petit. Ce n’est pas ce que je voulais dire ; je vois bien que tu te défends comme un sanglier. Jérémie sera là pour te montrer ce qu’il est bon de savoir quand on est un débutant et que tout le monde te cherche.

─ Si ça ne va pas, je m’en irai.

─ Jérémie m’avait dit que tu n’étais pas une mauviette. Mais si tu prévois déjà de fuir au premier pépin…

─ Papa, s’il te plaît, ne le charrie pas trop. C’est un bon gars, Adrien. Et fier avec ça.

─ Je le mets déjà en conditions. Ils n’ont pas été tendres avec toi la première année.

─ Il serait bon que les choses changent. Lentement. Et puis ils seront deux commis puisque la place avait été promise par Séraphin à Barthélémy Dohir.

─ Toujours les passe-droits.

─ Papa ! Je pense que pour rétablir les droits de chacun, il y a lieu de ne pas trop rabâcher les histoires anciennes.

─ Et pourtant, ces histoires anciennes font les histoires d’aujourd’hui.

─ C’est ce que je dis, Papa.

─ Enfin, aujourd’hui c’est fête, Tonnerre nous a fait un beau taurillon et nous sommes là les trois à faire semblant de comploter… Prenons ce bon temps qui nous est donné.

Content de sa dernière tirade, Romain Valère sortit du cellier et fut aveuglé par la lumière crue du printemps bourgeonnant. Jérémie et Adrien demeurèrent à l’intérieur de la cave.

─ Je n’ai pas tout compris ce que vous disiez toi et ton père.

─ Tu comprendras au fur et à mesure.

─ C’est vrai que je serai à l’alpage de Larzelon cet été ?

─ L’inalpe est provisoirement fixée au samedi 17 juin, entre la Fête-Dieu et les feux de la Saint-Jean.

─ Provisoirement ?

─ A condition que l’herbe soit suffisamment développée pour y faire paître le bétail. Il y a encore beaucoup de neige actuellement à Larzelon.

─ Comment tu sais ?

─ J’y suis passé la veille des Rameaux avec papa et l’oncle François.

─ Pourquoi vous allez là-haut s’il y a de la neige ?

─ Pour voir si les avalanches de l’hiver ont endommagé les mayens et les chemins qui y conduisent. Aussi pour voir si le gibier se comporte normalement, surtout les chamois.

─ Ton père et ton oncle sont chasseurs ?

─ Non ! Ils n’aiment pas beaucoup tuer, on n’a pas besoin de viande tous les jours. Ils observent beaucoup la nature surtout l’oncle ; il dit qu’il apprend tous les jours avec la nature. Il y a souvent de ceux qui viennent demander « François, est-ce que je peux commencer à tailler la vigne » ou bien « tu me dis lorsque tu débutes les vendanges » ou encore « quand est-ce que tu planterais les pommes de terre à Plan-Joie » et ainsi de suite.

─ Et ça marche ?

─ En tous cas, ils reviennent toujours plus nombreux l’année suivante.

─ Et toi tu sais ?

─ J’observe à ma façon. Parfois je ne suis pas tout à fait d’accord avec mon oncle.

─ Et qui a raison ?

─ Lui. Plutôt…

─ …mais je ne désespère pas, reprit-il après quelques secondes d’hésitation.

Jérémie s’envolait vers un futur qui devrait lui donner finalement raison. Il avait confiance à sa manière d’observer et de capturer les indices déterminants. Il lui manquait encore le métier qui associe l’observation présente avec celles du passé, qui reconnaît certaines configurations. Ce métier était une question de temps. Il ne savait pas s’il en aurait assez ; il savait qu’il ne pouvait, hélas !, rien brusquer.

─ Tu ne crois pas que tu devrais rentrer chez toi ? à t’entendre, personne ne sait où tu es.

─ S’ils pouvaient se débarrasser de moi, comme de ma mère…

─ Ne dis pas cela ! Tu es injuste.

─ Je ne crois pas me tromper de beaucoup.

─ Est-ce que tu les aides à te comprendre ? Est-ce que tu essaies de sentir leurs attentes ?

─ Il y a tante Césarine, sinon…

─ Rentre à Ludanlaz pour rassurer Césarine.

─ Et prendre une rouste.

─ Pas un mot de l’alpage pendant qu’ils ne te l’ont pas dit.

─ Pourquoi c’est toujours compliqué ?

─ Parce que dans ta tête ça l’est toujours. Allez, file.

*****

À suivre…

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