le carnet du lait

14 décembre 2011

Quand Bruxelles bruxellait…

Publié par lutiner dans feuillaiton

Épisode 2 : où l’on parle de De Gaulle, de confiture verte, de Kubrick, de Thalys, de Proust, de Cohen, de frites et de surréalisme, des Jésuites, de Schubert, de consonnes fricatives alvéolaires sourdes et d’autres étrangetés de la linguistique, de circoncision, et d’une foule de sujets maltraités, parce qu’il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud.

 Levés potron-minet, nous ingurgitons un copieux petit-déjeuner avec nos hôtes et notre nièce. On nous emmène ensuite à Montparnasse, où nous devons prendre le bus pour l’aéroport de Roissy. Comme d’habitude, il y a des embouteillages sur le périphérique et nous mettons près d’une heure jusqu’au terminal 2 E.  C’est dans ces moments-là que tu te dis que Paris est une foutue belle ville, mais que la banlieue sud-est et nord que tu devines derrière les murs antibruit le long du périph paraît étriquée.

Entre la route et la banlieue, il y a un terre-plein en pente rempli d’arbustes et de hauts taillis dans lesquels on distingue une multitude de tentes igloos. Là viennent dormir les laissés pour compte d’un système défaillant : Roms, chômeurs ou toxicos recherchant la clandestinité pour mieux se protéger d’un système qui ne veut plus d’eux et les pourchassent. Au pied des murs antibruit, ils se blottissent clandestinement les uns contre les autres et nous jettent au visage leur réalité.  D’aucuns penseront qu’il s’agit de la lie de l’humanité qui se nourrit de rapines et qui n’a que ce qu’elle mérite. C’est du moins ce que nous entendons dans le bus où la compassion n’a pas payé sa place. Pourtant, voilà quelques semaines que nous sommes rentrés et nous n’arrivons pas à oublier ces tentes igloos, et ce ne sont pas celles du square Victoria ou de Wall Street, malgré la force du message qu’elles portent, qui effaceront ces mêmes tentes en apparence, mais qui nous disent que la misère et la détresse sont autour de nous, parmi nous et que nous fermons les yeux, la plupart du temps.

 

Bon, Thalys nous attendait à l’aéroport et n’avait rien à faire de ces considérations. Pour ceux qui n’ont pas l’occasion de beaucoup voyager ou qui ne veulent pas mettre à mal leur bilan carbone (si si, j’en connais !), Thalys est le nom qu’une firme de design belgo-néerlandaise a trouvé pour le TGV Paris-Bruxelles-Amsterdam. Eh oui ! nous sommes si originaux que nous prenons le train à l’aéroport, grâce à un billet combiné d’Air France. On n’arrête pas le progrès. ! Mais tout de même, tout fout le camp ! Pas de manucure, pas de léchage de vitrine.

Sur le quai, des touristes peu réveillés, des gens qui sortent à peine de l’avion, tout chiffonnés et bâillant à s’en décrocher la mâchoire. Et puis nous, attendant le train qui avait du retard, parce le Thalys ment quand il annonce qu’il va arriver à l’heure. Pour nous faire patienter, la divine SNCF nous balance ses messages itératifs introduits par un jingle qui vous porte à ébullition rapidement, plus vite que ne le feraient la voix de Gilles Vignault et quelques lignes de Beigbeder. Je ne résiste pas à l’envie de vous le faire écouter pour que vous puissiez, vous aussi chers sédentaires et néanmoins amis, mesurer la magnitude sur l’échelle de la torture de ce séisme auditif : http://www.youtube.com/watch?v=EIMT7JImkHc&feature=related

C’est dire combien il nous tardait de voir l’arrière-train de cette Thalys ! Vous allez encore me dire qu’on ne voit jamais l’arrière d’un train, mais il faut que vous sachiez que de fesse comme de face, les TGV se ressemblent.

En première classe que nous voyageâmes, siouplait! mais rien à voir avec Air France en classe affaire (voir épisode 1) : un petit café dégueu et une orange sure au lieu du champagne et du bœuf forestière… quoiqu’à la réflexion c’est peut-être pas plus mal, considérant que je ne connaissais pas encore les Belges, pas plus que leurs leurs ouas-ouas. Et la ventouse, existe-t-elle seulement dans ce plat pays qu’est le leur ?  Les sièges sont confortables et nous nous installâmes pour 1 heure 45 de paysages flous tellement la vitesse est grande. De toute façon y a rien à voir, les voies étant bordées de remblais, puis d’arbres, puis de remblais, puis d’arbres, puis de remblais (allez, je vous la refais encore une fois!) puis d’arbres, puis des remblais.

Et puis soudain, alors qu’il crachinait à Paris, le soleil apparut pour nous faire découvrir les environs de Bruxelles. Jusqu’à ce moment-là, j’avais un peu oublié  le but de ce voyage, mais une sorte de trac mêlé d’impatience, comme avant un rendez-vous important, se saisit de moi tandis que Thalys s’immobilisait dans la gare de Bruxelles-Midi. Sur le quai, je cherchai ma fille qui venait chercher son père et sa belle-mère, comme nous l’avions fait tant de fois à Dorval. Cette fois-ci, c’est elle qui m’accueille dans sa ville. Cela dit, ne comptez pas sur elle pour vous nommer tous les monuments de la ville, elle est encore trop neuve à Bruxelles pour vous être d’aucune utilité dans ce domaine. Quelques instants plus tard, nous sommes dans son appartement à Saint-Gilles, un très beau quartier de la ville en haut de la Grande Place. Les temps changent ! Il est loin le temps des chambres de bonne minables que j’habitais à Paris pendant mes études et les apparts insalubres que je partageais parfois avec les souris. Ni moi ni sa mère (Flora) n’avons habité d’appartement aussi agréable et spacieux que ma fille partage avec Marina, sa coloc et amie de longue date, qui a décidé de faire des études de droit à l’ULB.

On déposa les bagages et l’estomac dans les talons, nous avons très vite trouvé un bistro pour assouvir notre appétit. Et là, ce fut la RÉVÉLATION !! La frite belge n’est pas un mythe, mais une réalité bien vivante. Elle est à nulle autre pareille, bien dorée sans être grasse, bien calibrée tout en restant unique (pas comme celles que l’on trouve congelées dans les supermarchés des villes canadiennes et qui sont toutes pareilles (les frites, pas les villes , quoique…) croustillantes, mais sans chair : de l’huile en bâtonnets), chaude sans être brûlante, sensuelle sans être vulgaire, intelligente sans être pédante. Elle est belle en restant simple et n’a pas besoin de se peindre en rouge pour être séduisante. Le ketchup serait une insulte à sa beauté.

Il y aurait de quoi faire une véritable ode à la frite tant elle brille au firmament de la gastronomie belge. Ils n’ont pas de gouvernement, mais ils ont la frite, les veinards.

Comment vous dire l’influence de la frite belge dans l’art, sans penser au célèbre tableau de Magritte (un Belge) : Ceci n’est pas une frite. Le surréalisme a d’ailleurs partiellement pris son envol grâce aux Belges et indirectement à la frite. Mais au-delà des frontières de la Belgique, pensons à toutes ces œuvres d’art autour de la frite. En cinéma : une frite pour Tobrouk, Frite mécanique, La Frite frira trois fois, Les gendarmes font des frites (elles ont d’ailleurs Galabrûlé), Faut pas prendre les frites belges pour des canards sauvages (quoiqu’en civet les deux se marient bien), Une frite nommée désir, Tirez pas sur la frite, La frite dans un nid de coucou ou l’incontournable Il était la frite une fois, un western-frites farouchement différent des westerns-spaghettis, parce que joués essentiellement par des acteurs belges, dont Eddy Merckx et la pulpeuse Annie Cordy, La guerre des frites, fable enfantine sur l’appartenance linguistique de la frite, Ceux qui m’aiment mangeront des frites où la mayonnaise ne prend pas vraiment et tant d’autres, ma liste ne pouvant pas prétendre à l’exhaustivité.

En littérature : À la recherche de la friteuse perdue, ou l’histoire d’un homme partant à la recherche de sa friteuse SEB dérobée par Albertine, disparue dans la nature, avec la complicité de Charlus, de Swann et d’Odettte et de l’insatiable madame de Vinteuil (notons que l’auteur de ce chef-d’œuvre affectionne les phrases longues comme un jour sans frites), Les dix petites frites, Voyage au bout de la frite, itinéraire crépusculaire d’un homme qui n’a pas la frite, Des frites et des hommes qui décrit avec force la grande dépression des paysans belges durant la crise du doryphore qui avait anéanti toutes leurs cultures de patates et enfin, je ne peux passer sous silence cette œuvre monumentale qu’est Frite du Seigneur, grand hommage d’un écrivain né dans la Grèce (!) d’avant le siècle et qui a fréquenté les grandes huiles de la SDN et du BIT.

En musique : l’œuvre, probablement la plus connue, reste La Frite de Schubert (on prétend dans certains milieux qu’il accompagnait toujours la truite de frites, plat appelé aujourd’hui la Shubertiade, et qu’il serait mort prématurément d’une infection alimentaire causée par le poisson qui avait été péché en eaux troubles. Sa mort ne serait donc pas due à la syphilis comme d’aucuns le prétendent. Sources : wikifritia), L’Hymne à la frite , 4e mouvement de la 9e  de Beethoven et qui est devenu l’hymne officiel de l’Union européenne, dont le siège est à Bruxelles, CQFD.

Je suis sûr que vous aussi, connaissez d’autres œuvres d’arts dédiés à la frite, faites-m’en part et je les publierai lors du prochain épisode.

Vous l’avez compris, j’aime la frite belge.

Sortis du restaurant, nous nous empressons de rentrer chez Jeanne pour nous préparer à la première soirée en Belgique. Nous retrouvons sa mère et son beau-père dans le salon pour une rencontre apéritive que tout le monde attendait avec une certaine angoisse. Après près de dix ans sans se voir ni se parler, nous nous retrouvions côte à côte dans le salon autour de bouteilles de vin et d’olives. Nous étions tous soulagés de constater qu’il n’y avait aucune gêne entre nous ni d’allusions à un passé pour le moins douloureux pour tout le monde. Bien au contraire, l’ambiance fut chaleureuse et Jeanne en est la première responsable. Enfin, les quatre personnes qui lui tiennent le plus à cœur étaient réunies autour d’elle, à l’occasion de ses vingt ans. La soirée se passa dans un restaurant italien près de chez Jeanne et je retrouvai assez vite la vieille complicité qui liait Flora et moi pendant dix ans. C’était plutôt réjouissant pour nous tous qui appréhendions ces retrouvailles. Jeanne nous quitta à dix heures pour se rendre à une fête organisée par des amis de son école d’Art. Nous nous sommes terminés à la grappa généreusement offerte par le patron, puis Flora et moi avons commandé un autre verre de la divine eau de vie, histoire de digérer les derniers restes du repas.

Estimant que cela ne suffisait pas et aidés par l’alcool, nous avons pris une dernière bière à la brasserie au pied de l’immeuble de Jeanne. J’ai reconnu a posteriori que celle-là était de trop, mais Véronique m’avait refilé un cachet de citrate de bétaïne avant que je quitte Paris, au cas où, et l’occasion se présenta. Sommeil de plomb en vue du lendemain et de la journée de fête de Jeanne avec les cadeaux qui vont avec.

Ainsi prend fin cette première journée en Belgique. Dans l’épisode suivant, vous découvrirez un peu mieux Bruxelles. Nous allons en effet quitter le quartier de Saint-Gilles pour nous aventurer dans les mystères de Bruxelles.

 

Le premier épisode a suscité quelques réponses de quelques-uns d’entre vous.

 

Ironman™ , sache que les salutations ont été faites et que le premier épisode n’était pas du teasing. Mais que la patience est la mère de toutes les vertus. Bonjour à Françoise et à ta progéniture

Christiane, je suppose que tu veux parler de la crème glacée Coaticook, nous l’aimons tous.

Mo : le voyage à Carnac aurait mérité pareil traitement, je te le concède et peut-être me laisserai-je tenté, d’autant plus que les anecdotes  croustillantes de ce voyage estival ne manqueraient pas de tenir en haleine, mais j’ai peur que pour paraphraser Bernard le Lyonnais, ÇA VA PAS L’FAIRE.

Vivi : désolé, pas d’épisode scatologique cette fois-ci, mais de l’eschatologie je t’en promets pour la prochaine fois.

Sophie : merci, c’est un peu potache ça, non ?

Mathieu : Attention, sur la photo à la montagne, on a l’impression que Julie est en train de s’envoler. Ce fut un plaisir de vous voir ainsi que les filles et Jeanne a beaucoup aimé ces heures en votre compagnie. Ella a pu sympathiser avec Julie et Maiike…et Figaro. Nous avons visité la maison Horta le lendemain et ça en valait vraiment la peine. J’ai acheté un livre consacré à ce musée et j’y plonge régulièrement. J’en parlerai d’ailleurs prochainement.

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire goûter intégralement à la prose du sieur Jean Simonnet réagissant à mon texte. Comme lui, j’ai été éduqué par les Jésuites et initié à la casuistique. Nous avons fait ,comme on disait alors (pas à la même époque tout de même), nos Humanités. Merci Jean de cette joute, J’ai bien ri. Le message de Jean s’intitule « Brut selles…? »

 

« Ah! Sire que belle est votre missive et qu’hilarantes sont les péripéties rapportées.

Qu’il vous soit gré de poursuivre votre narration quel que soit votre gastrique état du moment.

Sire, vous nous promettez d’être concis pour le futur ! Qu’à Dieu ne plaise de vous laisser, bridant vous-même votre plume, sur une réserve d’écriture qui, à l’évidence et pour nous à tout le moins, nous laisserait cruellement insatisfaits, allant jusques à croire en une tiédeur soudaine et insupportable de nos liens affectifs si doux et agréables jusqu’à ce jour.

Sire, concis ? Jamais…! Livrez-vous à nous tout entier. Ne coupez rien dans votre récit de ce qui pourrait nous remplir de joie ou nous faire derechef sourire .

Nous vous lirons avec cette béatitude que seule l’amitié peut engendrer. En cette attente faite d’intérêt et d’impatience, nous vous assurons de notre profonde fidélité en amitié et vous prions de faire de notre part à votre belle ces baisers chastes qui sont, par votre entremise, les meilleurs, mais hélas lointains supports de notre affection envers elle.

Bon séjour à vous deux et au prochain courriel.

Jean

 


2 décembre 2011

Quand Bruxelles bruxellait …

Publié par lutiner dans feuillaiton

Épisode 1 : où l’on parle de Julia Roberts, de Tintin, de manucure, de Zola, d’Haroun Tazieff, du cirque Medrano, de l’Homme de Fer, de gastronomie aérienne…et de Destop.

 

 

 

Je vous entends déjà persiffler : Luc veut faire un Boucaut de lui-même en vous narrant par le menu l’épopée bruxelloise qui a commencé mercredi soir. Je n’ai pas le sens de la formule du susnommé, mais je me fais fort de vous divertir un peu, pauvres sédentaires qui n’avez pas la chance inouïe de découvrir une ville inconnue.

C’est donc attablé dans le TGV qui nous mène à Bruxelles que je commence le récit pour le moins épique de nos aventures au pays de la B.D.

Au début était la Matrix, celle de Sophie roulant sur la 20 Ouest vers Dorval, alors que le soleil incendiait l’horizon et que nous devisions tous gaiement. Lionel était déguisé en ébéniste et Sophie en femme d’affaires, tandis que nous, dans nos tenues aérées avions l’air (costaud ça, aérées-avions-air dans le même bout de phrase) déjà absents. Le débarquement fut suivi de quelques embrassades et quelques signes de la main. Le couple à la Matrix retournait chez lui et les portes de l’aéroport se refermaient sur nous. Ça y est ! Enfin presque, parce qu’une espèce de professeur Tournesol à kippa poussait dangereusement un charriot, les boudins au vent, dans notre direction sans s’excuser auprès de la frêle agente d’Air France qu’il a à moitié bousculée et les yeux noirs, il psalmodiait sans cesse : « I have change to do ! ». Nous n’étions pas encore arrivés à Bruxelles que nous étions déjà dans la caricature.

Peu de monde aux guichets d’enregistrement et en moins de temps qu’il faut pour l’écrire, nous avions passé la sécurité et Isabelle se faisait manucurer par une accorte Cubaine. Tandis qu’elle avait enfilé sa main gauche dans une espèce de moule à gaufre, je décidai de visiter la boutique Duty Free pour me faire une petite idée des prix pratiqués. Ça ne m’avance à rien puisque je ne suis même pas foutu de me rappeler les prix montréalais. Alors je me mis à déambuler au hasard en attendant que la main droite de ma douce sorte enfin du four. J’achetai un journal, me mis à le lire, me levai, léchai une vitrine et fit quelques entrechats. Ça doit être pour ça que les halls de gare s’appellent « salle des pas perdus ». Tuer le temps, parce que des doigts, elle en a dix. La voilà qui me fait un signe de la main au bout de laquelle scintillent cinq rubis qu’elle a payés… sur l’ongle (la pognez-vous ?).

Assis dans l’avion, un vieux 747 qui aurait dû déjà être au rebut selon Alain Venot, mais qui tardait à vouloir prendre sa retraite. Pas d’écrans vidéos individuels, mais de vieux écrans placés au-dessus des allées et où l’image est si floue que l’on peut compter les pixels (12, à tout casser, si bien que le film nunuche que j’ai tenté de voir semblait colorisé. Quand Julia Roberts ouvrait grande sa bouche, il était difficile de savoir s’il s’agissait d’un reportage d’Haroun Tazieff sur la Souffrière ou un extrait de Germinal.

Arriva l’heure du repas ; au choix : bœuf forestier dans sa mousseline fromagée ou pâtes en sauce. Pour moi, il n’y avait pas vraiment de choix et quand le stew me dit qu’il n’avait plus de bœuf, j’ai lui ai fait la baboune. Isabelle me dit qu’elle me donnerait sa salade, mais, moi, quand je fais la baboune, je fais la baboune ? J’eus raison et voilà que le stew se ravisa, s’enquit auprès d’une collègue et m’annonça avec un trémolo incompréhensible dans la voix qu’il avait mis la main sur dernier bœuf de l’avion. Le champagne m’a fait oublier assez vite l’incident et je pus enfin essayer de trouver une position pour dormir. J’ai bien dit essayer, parce que pour ce qui est de réussir, tintin ! J’ai toujours été émerveillé par la souplesse d’Isabelle quand, un pied sur la suce et l’autre sur le dash, elle conduit nos Soul, Sportage, Jetta, Centra et autres Golf, à tel point que je lui soupçonne parfois un passé de contorsionniste au cirque Medrano. Tandis que ma femme serpent (aie confiance…) était assoupie, de mon côté, je tentais en vain de me lover dans le petit espace qui m’était imparti. Dormir dans un avion en classe économique relève pour moi de l’exploit. Pire, la seule fois ou j’eusse pu dormir, nous voyagions en classe affaires, s’il vous plaît, je l’ai lamentablement gâchée en passant mon temps à jouer avec les commandes de mon siège-lit… et celles de mon voisin qui n’en demandait pas tant, à tester toutes les possibilités de ma console vidéo et à boire du champagne, tant et si bien que je suis arrivé à Paris aussi éreinté que si j’avais voyagé en classe économique avec la plèbe. Y a que les riches qui savent profiter de leurs privilèges !

Nous sommes arrivés à Paris à l’heure où Dutronc s’endort. Je ne sais pas pourquoi j’ai décidé de faire un Lionel de moi, mais en attendant qu’on vienne nous chercher, j’ai grillé une clope devant la porte 8 du terminal d’arrivée de Roissy-Charles-de-Gaulle. À moitié endormi, la barbe naissante et l’œil rouge j’essayais de reprendre forme humaine tout en regardant Isabelle qui avait le teint frais, l’oeil vif et bleu et la peau souple de celle qui s’apprête à présenter le journal télévisé. Mais comment font-elles ? Je pose la question : comment font-elles pour qu’au sortir d’un bref passage aux toilettes, aussi bref que le mien, elles changent littéralement de peau ? C’est probablement la mue du serpent.

J’avais à peine entamé ma clope quand notre cocher, le ci-devant Serge  Ironman™ Claverie, arriva en faisant hennir tous ses chevaux-vapeur. Isabelle le pria, il lui passe tout, de réfléchir où nous pourrions prendre un petit-déjeuner à la française avec de la bonne baguette croustillante avec du gluten mur à mur. Trop risqué de chercher un troquet parisien ce matin d’armistice. Il opta pour les bords de Marne. Nous parquâmes notre calèche dans une ruelle de St-Maur et entamâmes une petite promenade au bord du fleuve jusqu’au troquet convoité, une guinguette malheureusement fermée le matin. La Marne était encore dans sa couette de brume, tandis que mon esprit se désembrumait. Nous rebroussâmes chemin. D’un côté, la Marne, un chemin de terre sur lequel nous marchions, de l’autre côté, une ruelle et une rangée de maisons qui semblait avoir été le terrain de jeu                                   de quelques architectes qui avaient dû fumer de la bonne. Un ensemble hétérogène de mauvais goût, de m’as-tu-visme, de délire postmoderne et schizophrène. Le bouquet final se trouvait à l’entame du parcours où trônait une espèce de château fort au crépi saumon dans lequel on devinait une terrasse luxuriante aux balustres de béton pansus. À mi-chemin entre Kaamelott, Lawrence d’Arabie et le Parrain. Prétentieux jusqu’au bout des créneaux et paranoïaque jusque dans ses meurtrières.

Nous avons trouvé finalement notre bonheur, un bistro ouvert à quelques minutes de voiture de là. L’archétype du troquet de la banlieue. Manquaient que les œufs et le Viandox sur le zinc, autrement tout y était : un patron couperosé à moustache, L’Équipe qui n’en finissait plus de gloser sur la fessée de Monfils à Bercy, les piliers de bar et tout le toutim et surtout, comme par un fait exprès, un camion de livraison arborant les couleurs de Pelforth garé devant (ceux qui ont voyagé en France avec moi, et Sophie qui m’a connu jeune étudiant à Paris savent l’importance que j’accorde à cette bière à nulle autre pareille, une sorte de certificat de francitude pour moi : on ne peut être un honnête homme sans vouer un culte discret à cette bière lilloise). Isabelle trempa sa baguette beurrée dans son café et je l’enviai : foutu gluten !

Ironman™  démarra sa Renault Mégane et nous emmena jusqu’en Absurdistan, le temps d’une parenthèse plus grave dans ce voyage.

À la fin août, il y a tout juste deux mois, Jean-Pierre, un ami très cher d’Isabelle, un colosse auquel elle n’a jamais dit qu’elle l’aimait, lui, sa femme Nadine et son fils Philippe, par pudeur peut-être, mais surtout parce que cela suintait à travers le plaisir évident qu’ils avaient d’être ensemble, plaisir que j’ai lu sur leurs visages lorsque je les ai tous rencontrés pour la première fois l’été dernier, Jean-Pierre, disais-je, s’est  effondré dans son salon, terrassé par une rupture d’anévrisme.

Je l’avais rencontré pour la première fois au mois de juillet dernier autour d’un apéritif dans le jardin d’Ironman™, à Joinville-le-Pont.

On connaît tous ça : cette espèce de halo qui embrase une table au beau milieu de l’été au bord d’un lac, dans la cour arrière des maisons de ville ou l’hiver autour d’un repas chaud dans nos tanières surchauffées par les discussions, l’alcool et le sentiment d’appartenance clanique. Pas besoin de déclarations d’amour – les « je t’aime » sont des pléonasmes – les yeux, les rires et les coups de gueule en disent plus long que tous les appels évangéliques et sirupeux des grenouilles de bénitier de ce monde. Peut-être pardonnera-t-on à une Rémoise une réplique désormais célèbre : « et si c’était ça, le bonheur ! » Soit.

Les regards complices, le plaisir des retrouvailles, les roteuses qui défilaient sur la table, tout concourait à asseoir une amitié vieille de plus de trente ans. Je les observais avec envie et riais à l’évocation de leurs souvenirs dans lesquels je n’étais pas. Aucun indice de la tragédie qui surviendrait le mois suivant. Indestructibles, nous semblons tous l’être et pourtant…

Pourtant un jour d’août, Jean-Pierre s’est effondré dans ce salon où nous parlons de tout et de rien avec les rescapés de ce naufrage, évitant le tragique de la situation, mais pas les souvenirs d’un temps désormais révolu. Mais dans les beaux yeux fatigués de Nadine et les regards fuyants de Philippe, la tragédie était toujours là. Ces deux-là sont des béquilles l’un pour l’autre et tentent de se refaire une vie sans lui. Son absence est assourdissante. Elle résonne contre les parois du  salon où des photos de lui, le regard malicieux ou souriant de toutes ses dents sont accrochées. Elle résonne, cette absence, dans les non-dits et dans leur impossibilité de s’habituer à leur nouvelle situation. L’absence est encore plus retentissante à travers les objets fétiches de sa vie. Son casque de moto est toujours sur son bureau comme prêt à servir, sa veste de motard est encore suspendue dans le couloir qui mène aux toilettes. Je l’effleure en m’y rendant. L’empreinte de son corps se lit encore comme s’il s’agissait de l’armure d’un chevalier tombé au combat.

Le repas que nous dégustons est succulent, le bordeaux parfume nos palais et les langues se délient. Tandis que je m’endors dans un canapé du salon, les filles doivent se dire ce qu’elles ne pouvaient pas dire devant moi. Philippe est reparti après une chaude accolade vers son université, parce que la vie continue malgré tout. Promis, il viendra nous voir à Montréal l’été prochain avec sa mère, parce qu’ils ne sont plus que deux désormais. Ils font partie de ma famille et on ne peut que les aimer par la leçon qu’ils nous donnent, parce que l’histoire de cette mère et de son fils a vraiment commencé un matin du mois d’août quand Jean-Pierre s’est effondré.

Le temps d’un après-midi, les contours de Maison-Alfort ont dessiné les frontières de L’Absurdistan, mais je sais que ce pays-là change continuellement d’adresse, même si l’on tente tous de s’en éloigner le plus possible. Inextricable condition que la nôtre…

Ironman™ n’était plus là pour nous conduire, nous avons pris le métro pour rejoindre à Bagneux, Véronique, Alain et Marina. La fatigue nous a un peu saisis à l’heure de l’apéritif, ou peut-être était-ce le Buzet. Un bon repas, beaucoup de rires et au dodo. Ces deux-là, pour Marina c’est évident, font partie de la famille.

Dans le récit boucautien, il y a toujours un passage où il va déposer les petits à la piscine, dégazer du brut, faire une escale technique ou recycler le dîner. En un mot comme en cent, c’est l’épisode aux chiottes. Croyez-moi, je ne l’ai pas fait exprès, mais j’ai quelque chose à vous dire là-dessus. Je ne sais pas si ce sont les conséquences de tout voyage, mais il appert que cela arrive souvent durant les voyages à l’étranger. Faut dire que les avions c’est pas fait pour la grande gastronomie. Fini la diète, pas le choix. Mais en y réfléchissant bien, si vous additionnez le bœuf forestière et sa purée en sauce brune, le jello jaunâtre qui nous a été servi au dessert, quelques cacahuètes salées de notre ami Pierre de La Roche-sur-Yon (un ami de Mo de Toronto) pour faire passer le champagne en apéritif, j’en passe et pas des meilleurs, le cocktail, vous en conviendrez était assez explosif. Il fallait donc lâcher du lest. Et ça arrive toujours au plus mauvais moment, en courant pour Boucaut, chez des hôtes qu’on ne connaît pas bien pour moi. La plupart du temps, j’évite la grosse commission quand je ne suis pas chez moi. Mais là c’était parti pour une longue semaine  far from home.

C’est en Absurdistan que cela arriva. Assis sur le trône, j’envisageais la catastrophe et je me sentais probablement dans le même état que Paul Tibbets ce 6 août 1945, alors qu’il ouvrit la trappe de l’Enola Gay pour larguer Little Boy : la catastrophe était imminente et inévitable.

Elle fut à l’image, toutes proportions gardées, de ce que je redoutais. Blocage complet du siphon et montée des eaux troubles. Je sortis des toilettes et demandai à Nadine si elle possédait une ventouse. Sa réponse m’affligea et ce ne fut pas les quelques décilitres de Destoop qui lui restaient qui allaient faire descendre le niveau d’eau. Décision fut prise d’aller au supermarché du coin chercher du renfort (ventouse ou Destoop, même si je doutais fort que le produit miracle pût avoir de l’effet). Pas de ventouse, mais du Destop.

Devant les caisses du supermarché où d’innombrables clients faisaient la queue, les caddies débordants (sic), j’étais là avec mon Destop à me demander si celui — ci pouvait aussi faire effet sur les caisses.

Je déteste les supermarchés, parce c’est une loterie où je perds toujours. Pas étonnant qu’une chaîne s’appelle Casino en France. Tu arrives devant les huit caisses ouvertes, tu tentes d’estimer laquelle sera la plus rapide, tu t’avances doucement au cas où une autre caisse s’ouvre. Tu choisis finalement un numéro et tu te dis qu’il faut que tu t’y tiennes. C’est à ce moment-là qu’une nouvelle caissière arrive et propose à la cantonade de la rejoindre. Toi, coincé dans ta file, tu ne peux répondre à son appel et regardes, impuissant, les derniers de ta queue se faufiler vers l’ouverture et gagner du terrain sur toi. Quand c’est à ton tour, la louve SS brandit un panneau « Caisse suivante » et tout est à recommencer. Il n’y a rien de plus pervers.

Le système concentrationnaire est tellement bien fait qu’on t’invite même dans le pire des pièges, celui des caisses Express. La cruauté atteint à son acmé. La caisse Express est à la consommation ce que les urgences sont au système de santé. Figurez-vous que la préposée à la caisse Express doit aussi s’occuper des robineux qui viennent lui refiler les bouteilles consignées ramassées dans nos poubelles et vendre le Journal de Mourial à la petite madame qu’arrive pas à mettre la main sur sa monnaie et qui compte et recompte ses sous noirs jusqu’à ce que la caissière s’en saisisse d’autorité (la monnaie, pas la p’tite madame). Et quand, enfin, elle daigne s’occuper de ses clients pressés, ceux-ci fulminent déjà et rêvent de les faire rôtir, la caissière, la petite madame et le robineux, comme des Saint Laurent de supérettes sur le grill de leur impatience.

Devant moi, comme à l’accoutumée, un homme pousse un caddie chargé de toutes sortes d’articles : à vue d’œil, 18 paquets de pâtes et 20 pots de sauce tomate. Si je comte bien, ça fait 38 articles, 30 de trop.

- Hey mon tabarnak ! t’as-tu vu le panneau, mon ostie d’chien sale ? Ça a l’air que tu sais pas lire, sacrament ! c’técrit 8 articles max. La pognes-tu ? M’as t’montrer comment qu’ça fonctionne. Max, c’est pas l’chum de la caissière, ça veut dire « ma-xi-mum ». Pis toué t’en as 38  des articles, alors tu vas me faire le plaisir de rejoindre tes autres chums avec leurs caddies d’obèses.

Bien sûr, ce monologue reste intérieur parce que le moron devant moi mesure 6’ 3 ‘’, et que je suis toujours saisi de ce doute : se peut-il que les paquets de pâtes et les pots de sauce tomate ne soient finalement que deux articles différents ? D’où la question : qu’appelle-t-on un article ? Devant ce dilemme ma colère s’évanouit. Je remarque que les autres clients derrière moi se posent le même genre de questions et que tout le monde compte les articles des autres.

En Absurdistan, les supermarchés fonctionnent comme au Québec, seuls les sacres intérieurs diffèrent.

Me voilà enfin à l’air libre avec mon Destop superpuissant. Je cours jusqu’à mon Hiroshima et vide la bouteille dans le trône. Un phénomène étrange se produisit alors. Au lieu de chasser les résidus gastriques dans le siphon, ceux-ci se sont mis à faire des bulles comme si la surface bouillait. J’observais le phénomène à distance, craignant, après un tsunami, une éruption volcanique du plus mauvais effet. Je sortis des toilettes la tête baissée comme un chirurgien qui sort de son bloc sans avoir rien pu faire et s’apprêtant à annoncer la mauvaise nouvelle à la famille réunie. Mon visage changea soudain lorsque je vis Nadine armée d’une ventouse qu’elle me tendait, comme pour me dire qu’il y avait encore un espoir.

Deux petits coups de ventouse et tout fut oublié.

Mais la première chose que j’ai demandée à Véronique fut celle-ci :

- As-tu une ventouse ?

 Comme une majorité de Français, elle n’en avait pas. Je demande donc aux autorités de ce pays de bien vouloir doter chaque Français d’une ventouse. L’offre touristique s’en trouverait amélioré, pour le bonheur de la tourista.

 Ainsi se termine ce premier jour de voyage en Belgique, alors que nous n’avons même pas encore foulé le sol de ce plat pays. À l’inverse de Boucaut, je ne connais pas l’art de la concision.

ArezkiEvasion |
Informations Global |
Solidarité Handicap |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Barhama Kaolack
| Cgt Sagem DS
| Urbanisme - Aménagement - ...