le carnet du lait

24 juin 2012

Neuvième…

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras,

Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages.

Que m’importe, après tout, ce qu’il y aurait dedans,

Je te reconnaitrai à lire ton visage.

Il y a tant et tant de temps que je t’attends. »

« Quand viendra ce jour-là, sans passé, sans bagages,

Nous partirons ensemble vers un nouveau printemps

Qui mêlera nos corps, nos mains et nos visages.

Il y a tant et tant de temps que l’on s’attend.

A quoi bon se redire les rêves de l’enfance,

A quoi bon se redire les illusions perdues ?

Quand viendra ce jour-là, nous partirons ensemble,

A jamais retrouvés, à jamais reconnus.

 

Le jour où tu viendras, le jour où tu viendras,

Il y a tant et tant de temps que je t’attends… »

 

L’i-pod branché sur le système audio de la décapotable délivrait sa musique selon une combinaison aléatoire. Aux premières notes de Barbara, Jérémie avisa une petite venelle latérale qui pénétrait un champ d’oliviers ; il suivit son cours sur une centaine de mètres et arrêta le véhicule sous la protection des arbres plus que centenaires. Il pria Mathilde de faire redémarrer la chanson, augmenta le volume et ferma les yeux en saisissant la main gauche de sa complice.

Lorsque la musique céda la place à la suspension, il coupa l’alimentation du diffuseur et demeura silencieux. Il commençait à faire chaud, bientôt les vieux arbres fruitiers ne pourraient plus contenir la grande brûlure solaire hégémonique. Dans cette fournaise, tout le vivant se taira de peur d’attiser la colère de Phœbus, le couvre feu sera installé et gare aux retardataires. Jérémie déposa délicatement la main de sa compagne, mit le contact et ramena le bolide sur la route principale qui faisait cap au sud et promettait le gîte et le couvert à qui la suivrait sur cinquante-neuf kilomètres.

Promesse tenue. Sous les arcades bordant la petite place réservée aux seuls piétons, le restaurant de l’hôtel de charme avait installé quelques tables à l’attention des aficionados des terrasses et des adeptes du « voir et être vu ». Jérémie et Mathilde étaient les seuls chalands du jour ; les bouteilles d’eau vides indiquaient qu’ils se prémunissaient avec zèle de toute déshydratation. Il partagea les dernières gouttes de vin puissant à la robe rubis profond, la demi-bouteille rejoignit les magnums d’eau asséchés. Alors qu’il portait la coupe aux lèvres, elle changea le cours de la conversation :

─ Voilà deux jours que nous avons quitté Edouard et son havre.

─ Oui ?…

─ Je crois que j’aurais pu y demeurer toujours. Nous y avons passé trois nuits avant de prendre la route du sud. Crois-tu qu’il aurait été possible d’y demeurer plus longtemps dès lors que nous n’avons, me semble-t-il, aucune échéance qui soit ? J’ai assez d’argent avec nous pour assurer le prix de notre entretien. Et puis, tu paraissais être chez toi.

─ J’y suis bien, c’est vrai. C’est le lieu qui m’a préparé à ta rencontre, comme la maison de ma mère demeure le lieu qui m’a préparé à la vie. Ils représentent une géographie confortable ou, comme tu le proposes, des havres où l’on vient se ressourcer, se reconstruire parfois. On ne rentre pas au port pour partir à l’aventure mais pour la terminer. Je t’ai longuement entretenu du nid primaire qui s’est imposé à moi, je souhaitais que tu fleures le refuge que j’ai tenté de choisir. Aujourd’hui je ne rêve que d’être chez nous. Les refuges ne répondent pas à mes aspirations, ils m’aident, simplement, à les formuler. Me comprends-tu ?

─ Je n’avais pas réglé ma lorgnette sur cet angle. Présenté comme cela, je comprends que tu ne désires pas que nous nous installions sur nos territoires d’avant la grande découverte. L’invitation de Barbara ce matin, « Le jour où tu viendras, ne prends pas tes bagages… », s’adresse autant à toi qu’à moi, c’est en quelque sorte l’amour qui nous invite, nus.

─ Merci d’agencer les mots pour nous. Donnons-nous l’un à l’autre, mais nus. Nus de tout passé, nus de tout asile, nus de tout espoir comme de toute résignation ; nus !

Elle prit son verre et constata qu’il était vide.

─ De l’eau ou encore un peu de vin ? demanda aussitôt Jérémie.

─ Je prendrais bien un peu de vin si tu en prends aussi. Crois-tu qu’ils en offrent à la vente au verre ?

─ Peut-être pas le même, mais ils proposent probablement de ce sacré breuvage sous un autre format. Je vais voir, dit-il en conduisant ses pas à l’intérieur de l’établissement.

Il revint une poignée de seconde plus tard en s’écriant :

─ Ils ont ouvert une bouteille du même breuvage. J’ai demandé une carafe d’eau fraîche.

Elle sourit de tout son corps assoupi par l’indolence du moment.

La veille, ils avaient échangé avec Edouard sur la question de leur disparition à tous deux. Leur hôte prétendait que la préservation de leur amour était liée à la rupture totale d’avec ce qui témoignait encore de leurs identités séparées ; la réalisation de l’œuvre était soumise à la mort symbolique de ses constituants. Edouard connaissait le réseau qui leur permettrait de disparaître de tous les registres administratifs quels qu’ils soient. Prise par le charme d’une échappée belle allégorique, Mathilde s’était enthousiasmée pour la voie radicale. Jérémie avait, dans un premier temps, soutenu Edouard dans sa démonstration.

Devant la tournure magique de la conversation, il s’opposa avec force à la réalisation du projet de son ancien maître. Il prit la position de la vie contre les projections, contre les organisations, contre les projets exclusifs ; il prônait certes la rupture, mais comme une mort symbolique choisie et non pas comme un meurtre, un assassinat ou un suicide. Il ne se battrait pas contre un appareil tentaculaire, il lui échapperait plutôt ; il ne prétendait pas être plus malin, plus fort ou plus habile.

Dans le désordre global il était aisé de faire le mort, estimait Jérémie. L’amour comblait son désir de subversion, il était le laissez-passer de l’armée des ombres. Pas besoin de fausse identité, pas besoin de tactique, plus besoin de mensonge pour rompre et renaître autrement mais sans amnésie. Il avait donc décliné l’invitation au calcul et à la tricherie. Non Edouard, ils ne disparaîtraient pas derrière un masque vénitien, par contre ils seraient là où on ne les attendait point. Il y a des traces ? Oui, juste des traces ! La belle affaire !

─ Tu sais, pour hier, je trouvais très excitant cette idée de changer d’identité, de glisser d’une vie à une autre. Je me serais crue dans un polar dont j’étais un personnage central, héroïque en tous cas. C’était comme dans un conte, il faut s’y perdre pour le saisir un peu. Cela ne relevait pas de la conviction mais plutôt de la distraction réussie. Pour une femme de loi à l’éducation si bourgeoise, ce n’est pas commun, je te le jure.

─ Tout tailleur de pierre que je sois, tout rebelle aux conventions que je puisse me montrer, je demeure un produit de la bourgeoisie. J’ai beau dire, j’ai beau faire, je demeure le prisonnier – ou le fruit – de  ce qui m’a fait. L’enjeu réside dans ce que je fais de ce qu’on a fait de moi. J’ai cherché si longtemps, j’ai rencontré tant d’errants attentionnés que j’ai parfois cru que l’errance était le but de la recherche. Et puis tu es apparue et l’errance a avoué, elle n’était qu’un chemin et non pas une destination, et surtout pas la vie. Hier soir, les contes et les polars ne proposaient que le retour à l’errance pour l’errance. Alors que notre vie s’accomplit miraculeusement, l’errance rejoint le commun.

─ Qu’importe ce que nous avons été. Vive ce que nous sommes, ici et maintenant ! Réunis et insouciants de l’avant comme de l’après, lança Mathilde doublement grisée.

─ Je t’aime.

Ils déambulèrent dans les rues chaudes et désertes de la cité abandonnée aux lézards et aux inconscients. Un clapotis d’eau attira leur attention alors qu’ils rasaient la façade d’un édifice cossu. La petite découpe humaine taillée dans la porte monumentale invitait le voyageur à pénétrer dans une sorte de caravansérail transformé en oasis. Le jardinier paysagiste du lieu déclinait ses arrangements autour des variations musicales qu’il pouvait tirer de l’eau. La végétation ainsi que l’environnement construit soutenaient la partition et cajolaient le flâneur autant que le curieux. Le jardin ne donnait aucune idée de ses limites ; la responsabilité de définir les frontières de cet espace magique était confiée à l’imaginaire et au pas de chacun.

La touffeur des rues écrasées par le soleil et la petite ivresse provoquée par le capiteux élixir de la vigne poussèrent Mathilde et Jérémie à se faufiler dans un entrelacs de murmures prometteurs. Décidément, l’espace procurait un sentiment d’infini. Au sortir d’une haie sauvage, ils avisèrent un petit bouquet d’arbres aux longues tiges ballantes. Leurs flèches tendaient lascivement vers un petit plan d’eau frémissante ; c’était Giverny mais sous une latitude beaucoup plus méridionale. L’ensemble indiquait que vous aviez atteint votre destination. Jérémie serra la main de sa compagne pour lui signifier qu’il prenait la conduite ; il l’attira vers un gué autorisant l’accès à ce qui paraissait constituer une île. Il saisit le corps de la femme, le souleva et fit deux pas amples et rapides qui les fit traverser le chenal peu profond. Le soleil était encore haut et généreux ; Jérémie écarta les branches pendantes du paravent végétal, ils pénétrèrent un monde insoupçonné où les parfums disputaient à la musique et à la lumière un inattendu concours de beauté. Jérémie s’étendit sur le sol chaud, elle s’allongea perpendiculairement à lui et reposa sa tête sur l’abdomen souple de son complice ; ils s’abandonnèrent à la somnolence du lieu.

Etait-ce le même jour, était-ce le lendemain, elle n’aurait pu l’affirmer tellement il lui semblait qu’elle émergeait d’un monde de charmes. La respiration de Jérémie témoignait qu’il y était encore plongé. Elle redressa le buste, s’ajusta et se colla à lui. Il avait bougé, un sourire détendu disait qu’il était en route vers elle et qu’il se réjouissait ; il dégustait les joies du chemin qui le ramenait à eux. Elle s’était mise à le caresser partout où sa main droite pouvait errer, les étoffes légères amplifiaient les effets des doigts habiles et patients. Et puis, sans crier gare, avec souplesse, elle défit la boucle du ceinturon; les boutons du pantalon cédèrent sans résistance. Jérémie gardait les paupières closes tout en donnant à son corps les impulsions complices des gestes adroits de Mathilde. Lorsqu’elle dévoila le sexe quasi érigé de son amant, elle s’y approcha et le flatta de délices secrètement préservés. Elle avait déjà décroché la bande de cuit qui enserrait sa taille lorsqu’elle retroussa sa robe saharienne pour chevaucher le clair objet du désir. Ses mouvements chaloupés les entraînaient dans une délicieuse sarabande. Le moucharabieh naturel garde encore le secret de leurs ébats que la lune salua tard dans la nuit ardente.

Le portier de nuit était engourdi par le sommeil lorsqu’ils se présentèrent à lui peu avant quatre heures. Ils prièrent l’homme désemparé de préparer la note pour la demi-heure à suivre : le temps de quelques ablutions, ils quitteraient l’établissement. Il se perdit dans un idiome local qui tira un rire joyeux et sonore de ces clients illuminés ; finalement, il s’aligna sur l’humeur dominante lorsque Mathilde lui déposa un baiser câlin sur la joue marquée par les plis d’un oreiller prohibé.

Le jour était aussi gourd que le concierge de l’hôtel qu’ils quittaient à l’instant. Comme ils avaient décidé de rouler « à la fraîche », peu leur importait que la nuit étendît sa domination. Elle ménageait les chevaux-vapeur de son carrosse du fait que la jauge d’essence montrait un prochain déficit ; jusqu’ à l’autoroute qui déchirait l’autre rive du fleuve, les stations services n’étaient probablement pas ouvertes avant plusieurs heures. Une conduite économique leur permettrait toutefois d’accéder à une succursale autoroutière d’un grand groupe pétrolier ; après quelques kilomètres tout en souplesse, l’ordinateur de bord arbora un optimisme croissant.

Le soleil était présent et timide lorsque la voiture de sport eu en point de mire le magnifique ouvrage qui leur accorderait le passage sur la rive droite du fleuve. Ils suivaient à bonne distance une limousine noire de collection aux chromes outrageusement ripolinés. Ni Mathilde ni Jérémie n’avaient remarqué la fourgonnette grise qui roulait au ralenti sur la voie de droite au premier tiers du tablier du pont ; ils se nourrissaient d’éternité de l’amour lorsque la limousine s’éleva dans les airs et qu’une monstrueuse déflagration les arracha aux lois de la gravitation universelle.

 

… et dernier

 

Les jours suivants, les médias relatèrent le probable déroulé des événements alors qu’aucun témoignage crédible n’a été retenu par les autorités policières et judiciaires. Un véhicule utilitaire volé et chargé d’explosifs a été abandonné sur le pont, un triangle de panne tenait lieu de justification à ce stationnement interdit; la mise à feu de la bombe était faite à distance par le biais d’un téléphone portable. Le détonateur a été activé au moment où la limousine du magnat des affaires est arrivée à hauteur de la camionnette. Un véhicule immatriculé à l’étranger se trouvait sur les lieux au moment des faits ; est-ce un incident fortuit ou est le fruit d’un dessein prémédité ? L’enquête en cours tentera de l’établir.

Le richissime homme d’affaire et son secrétaire ont succombé à la déflagration ; le chauffeur de la limousine n’a pas survécu à ses blessures alors qu’il a été repêché rapidement par une vedette de la police nationale qui croisait sur le fleuve aux premières heures du jour. Les occupants présumés de la voiture de sport ont été identifiés ; il s’agit d’un couple non marié qui semblait voyager sans but précis et sans bagage en direction du sud du continent. Les disparus n’ont toujours pas été retrouvés, les plongeurs de la marine nationale se sont associés au corps des sapeurs pompiers dans les travaux de recherche ; les conditions sont difficiles, l’explosion a secoué non seulement l’édifice de génie civil mais encore le lit et les rives du fleuve. De source sûre, il paraîtrait (sic) que le coffre du cabriolet contenait de nombreuses grosses coupures de monnaies en euro, en dollar et en franc suisse mais que le conteneur n’a pas été retrouvé ; de plus, l’homme aurait été soupçonné il y a trente ans dans des affaires de destruction à l’explosif de trois à cinq ponts. La présence de ce mystérieux couple nous fait croire qu’elle ne relève pas du strict hasard, même si, selon le juge en charge du dossier, la revendication la plus sérieuse de l’attentat ainsi que sa signature technique tendent à confirmer la piste d’une organisation criminelle très professionnelle et sans lien avec le couple présumé présent sur les lieux du crime.

Dans les mois qui suivirent, certains crurent les voir dans un casino de Macao à l’heure où d’autres affirmaient avoir vu Mathilde dans une banque de Montevideo. Jérémie fut tenu pour mort au large de  Cape Town tandis qu’un Helvète soutient avoir partagé avec le couple une journée de ski dans les Montagnes Rocheuses un mois plus tard. Les familles avaient visiblement convenu de n’en jamais parler à personne sinon à la justice et selon une ligne de parole lapidaire, quasi télégraphique.

 

« Est-ce la main de Dieu,

Est-ce la main de Diable

Qui a tissé le ciel

De ce beau matin-là,

Lui plantant dans le cœur

Un morceau de soleil

Qui se brise sur l´eau

En mille éclats vermeils?

[…]

Est-ce Dieu, est-ce Diable

Ou les deux à la fois

Qui, un jour, s´unissant,

Ont fait ce printemps-là?

Est-ce l´un, est-ce l´autre?

Vraiment, je ne sais pas

Mais pour tant de beauté,

Merci, et chapeau bas!

 

Le voilier qui s´enfuit,

La rose que voilà

Et ces fleurs et ces fruits

Et nos larmes de joie…

Qui a pu nous offrir

Toutes ces beautés-là?

Cueillons-les sans rien dire.

Va, c´est pour toi et moi!

 

Est-ce la main de Dieu

Et celle du Malin

Qui, un jour, s´unissant,

Ont croisé nos chemins?

Est-ce l´un, est-ce l´autre?

Vraiment, je ne sais pas

Mais pour cet amour-là

Merci, et chapeau bas!

 

Mais pour toi et pour moi

Merci, et chapeau bas!… ».

12 juin 2012

Huitième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« … On m’a vu dans le Vercors

Sauter à l’élastique

Voleur d’amphores

Au fond des criques

J’ai fait la cour à des murènes

J’ai fait l’amour j’ai fait le mort

T’étais pas née

La nuit je mens

Je prends des trains à travers la plaine

La nuit je mens

Je m’en lave les mains

J’ai dans les bottes des montagnes de questions

Où subsiste encore ton écho

Où subsiste encore ton écho… »

— Et si nous prenions la prochaine sortie ? lança Jérémie alors qu’il émergeait d’un instant de légère somnolence.

— Volontiers. Tu as une idée derrière la tête ?

— Dans ma rêverie, une chanson de Bashung flottait. Et j’aimerais sortir de la nuit qui habille une partie de moi. J’ai besoin de me livrer pour te recevoir pleinement.

— Cela fait bientôt cinq heures que nous roulons vers le sud, connais-tu la région ?

— Nous allons prendre un chemin qui nous conduira dans l’arrière pays vers un petit bourg peu fréquenté des touristes.  Aux alentours du village de pierre, je connais le propriétaire d’une vieille bastide qui sait encore accueillir ses hôtes.

— Tu prends le volant ?

— Je préfère que tu mémorises le chemin d’accès vers ce havre qui pourrait servir une prochaine fois. Je garde le siège du navigateur.

Ils roulèrent une grosse heure encore avant d’atteindre, par un labyrinthe de petites routes tantôt terreuses tantôt asphaltées, une allée de grands chênes qui invitaient le visiteur à une sérénité simple et chaleureuse. Au sortir de la grande haie,  le visiteur découvrait à sa gauche une belle demeure de deux étages sur rez-de-chaussée ; deux longères indépendantes et un petit couvert complétaient le bâti. Un écriteau délavé conviait les véhicules à rejoindre le couvert. Jérémie confirma à son pilote l’invitation qui était proposée. Ils descendirent du véhicule et se dirigèrent vers la demeure principale ; Jérémie tira la poignée d’un mécanisme compliqué devant beaucoup à Jean Tinguely ; le petit carillon qui suivit surprit Mathilde. Elle cherchait encore la loge du carillonneur lorsqu’une voix bienveillante lança un lent « ouiii ? ».

Jérémie pivota sur lui-même et fit face à l’homme qui arrivait de nulle part. L’homme qui devait avoir eu ses soixante-dix ans s’arrêta net :

— C’n’est pas vrai ? Jérémie !

— Et oui, compagnon. Et c’est la première fois que tu me vois en entier : je te présente Mathilde, cette part que tu cherchais en vain chez moi.

Se tournant vers sa compagne, il prolongea :

— Mathilde. Je te présente Edouard, l’un de mes maîtres.

— Ne l’écoutez pas, il ment !

— Justement, je suis mûr pour la grande lessive ; c’est un peu pour cela que je suis… que nous sommes là, Edouard.

— Laissons cela à des heures plus clémentes. Entrez ! nous irons jusqu’à la tonnelle qui est derrière la maison ; à cette heure damnée, nous y trouverons un bon refuge pour vous restaurer. J’imagine que vous avez faim ?

— Et terriblement soif, ajouta Mathilde d’une voix qui exprimait l’entier de son besoin.

La fraîcheur qui régnait à l’intérieur de la maison saisit les nouveaux arrivants. Edouard le remarqua immédiatement et poursuivit sa course vers une grande porte qui donnait sur un grand jardin mi-sauvage mi-anglais.  L’hôte les attira vers un arrangement végétal circulaire couvert d’une voûte. A l’intérieur il faisait bon. L’architecture du lieu protégeait ses occupants des rayons mordants du soleil méridional de ce début d’été tout en proposant une circulation d’air qui adoucissait la chaleur ambiante ; quelques jeux d’eau offraient une atmosphère calmante, le temps y devenait fluide, comme musical. Une grande table ovale d’inspiration marocaine s’attachait la compagnie de huit chaises métalliques aux assises en étoffes bariolées. Les voyageurs s’y installèrent et virent arriver une jeune femme chargée d’un plateau sur lequel étaient disposés trois verres et une grande carafe de citronnade. Edouard leur demanda de se laisser faire par le lieu pendant quelques minutes et quitta le kiosque en compagnie de la jeune femme à l’accent batave.

Les visiteurs suivirent la consigne. Ils ajustèrent leurs humeurs aux rythmes et à l’esprit des lieux. Le breuvage réparateur leur soutira quelques onomatopées qui exprimaient le plaisir et l’accomplissement. Leurs mains passaient de la carafe aux verres et revenaient aux mains qui ne peuvent plus se séparer, jamais. Quelques minutes ou quelques heures ou quelques vies plus tard, Edouard et la néerlandaise présumée réapparurent chargés de victuailles.

— Il ne fallait pas…

— Bien sûr qu’il le faut. Mathilde, vous êtes d’accord avec moi ?

Elle acquiesça du chef. Edouard reprit :

— Voilà ! Maintenant que les civilités d’usage sont faites, partageons sans réserve cet en-cas. J’ai prié Inge de se joindre à nous ; c’est une apprentie qui vient d’Utrecht, le passage d’un compagnon est toujours formateur.

— Tailleur de pierre, tu as choisi un métier et une voie d’une exigence incomparable. Félicitations Inge, commenta avec émotion Jérémie.

Les convives partagèrent les antipasti méditerranéens avec enthousiasme. Le vin était délicat ; il accompagnait avec élégance les saveurs des mets sans jamais les brutaliser ni les nier. Et puis, le maître de céans fit visiter le petit appartement de la longère la plus à l’est. Les voyageurs y installèrent leurs légers bagages. Une petite sieste suivie de quelques ablutions les conduisit sûrement jusqu’au coucher du soleil où Jérémie rejoignit Edouard dans une conversion technique et philosophique. Lorsque la gent animale diurne se tut enfin, Jérémie s’allongea auprès de sa mie et se laissa glisser dans les bras de Morphée.

Il réveilla Mathilde aux premiers murmures du jour naissant et l’emmena sur les chemins tortueux de la garrigue environnante. Près d’une petite carrière de marbre, ils s’assirent en haut d’une clairière orientée au sud-est. Le site bénéficiait d’une vue imprenable sur les collines environnantes et l’on devinait, au loin, la puissante masse montagneuse dégringoler et disparaître dans la mer affamée. La température suggérait déjà aux corps le renoncement à l’effort.

— Tu sais tout de moi et si peu de mon histoire, lança-t-il solennellement. Au sortir du songe qui a saisi ma somnolence d’hier, je me suis dit que ce lieu convenait à la mise en lumière de quelques zones d’ombre. Avant que tu n’apparaisses enfin, ces interstices demeuraient inaccessibles à quiconque. J’aimerais t’y inviter.

─ Je suis prête. Guide-moi !

─ Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours eu une passion irraisonnée pour les ponts. Ces promesses d’une altérité rêvée attiraient sans cesse ma curiosité. Le probable s’anéantissait dans la multitude des possibles. J’ai cherché tous les ponts qui m’entouraient, je me hasardais à en construire, il fallait tous les essayer pour tout tenter. J’avais une sorte de conscience de mon infirmité, de mon incomplétude ; comme on court après le graal, je traquais tous les ponts qui me conduiraient à moi. Et puis, je découvris que tous les ponts ne se valaient pas forcément.

─ Que veux-tu dire par là ?

─ Que, parmi les ponts, il y avait des traitres, des imitateurs, des illusionnistes ; certains étaient à péages, certains allaient au diable ou bien à Canossa, et que dire des ponts-levis ? Et des ponts de danse ? Quelques malentendus sur la nature des échanges m’ont conduit – c’est le mot – à la prudence en matière de pont. Mais la prudence rend timide alors que la quête est hardie ; il fallait trouver un moyen d’utiliser les ponts, tous les ponts, pour leur vocation première sans permettre à quelque dessein que ce fût de détrousser les usagers de leurs destins.

─ Et alors ?

─ Les coulisses. « Ne te laisse pas séduire par ce que tu vois, écoute, sent et touche. Guette, observe, apprends », me disais-je.

─ Comment est-ce possible ? Quel âge a le personnage si sérieux qui a peur de se faire mal ?

─ Jeune adolescent, je souffrais vraiment de mon incomplétude, en tous cas du sentiment de cette incomplétude. Et puis, l’image qu’on avait de moi ne correspondait ni à ce que j’étais vraiment ni à celle que j’aurais voulu qu’on ait de moi. Chacun ne s’intéressait à l’autre qu’à travers l’image qui le servait en retour ; ces besoins tournaient autour de l’amour – en fait, être aimé – de la haine – pouvoir condamner légitimement – et de la peur du vide. J’ai donc commencé à utiliser les ponts de manière inhabituelle, par sa structure et non plus par sa devanture fonctionnelle.

─ Tu veux dire que tu traversais les ponts par son armature plutôt que par son tablier ?

─ C’est une image. Les ponts que nous empruntons quotidiennement sont de même nature que les ponts du génie. Ils ouvrent des impasses qui séparent des lieux, des êtres, des espoirs, tout ce qui a soif d’un ailleurs ou d’un trésor perdu. Immanquablement, je désossais chaque pont avant de le reconstruire pour le prendre. La métaphore du pont de trop dans le Bon, la Brute et le Truand a constitué une révélation : couper les ponts de trop, c’était comme cesser l’hécatombe ou donner une chance à la renaissance. Je découvrais les deux faces de la rupture. Rupture avec les êtres, mais aussi rupture avec les idées ou les systèmes. Ainsi, dans mon projet pour un monde meilleur la part secrète de la recette était composée d’explosifs.

─ Pardon ?

─ Tous ces ponts de trop exigeaient bien que quelqu’un s’en occupât ; j’étais l’homme de la situation. Tous ces groupuscules qui rêvaient comme moi à un monde meilleur avaient besoin, tout comme moi, de sens ; il s’agissait donc de monter des actions symboliques suffisamment polysémiques pour que chacun y trouve son compte et que le groupe s’y reproduise. J’étais très seul à cette époque, et d’autant plus dangereux pour les ponts qui n’avaient pas l’heur de me plaire.

─ …

Jérémie marqua une pause. Son regard portait si loin que Mathilde s’en effraya. Il revint d’un ailleurs maudit comme si, cette fois, il avait finit le travail de destruction qu’il avait laissé sur le métier. Il chercha les yeux de sa compagne et son regard s’adoucit. Il reprit presque joyeusement :

─ Une nuit où j’étais venu effacer un pont de trop, un ange m’est apparu. Le pont de trop eu la vie sauve ; le jeune pont prétentieux d’à côté paya la note. Dès ce jour, je ne me suis plus attaqué aux ponts de trop, je me suis mis en devoir de construire des ponts alternatifs à côtés des ponts de trop. Je me suis fait tailleur de pierre. J’ai connu Edouard lorsque j’étais apprenti compagnon ; il a été un maître à penser plus encore qu’un maître artisan. Cela fait bien douze ans que nous ne nous sommes pas revus ; tu sais peut-être que pour devenir compagnon, un apprenti doit présenter ce que nous appelons un « chef d’œuvre ». Après avoir été reçu compagnon il y a bien longtemps déjà, j’avais promis de lui présenter « le » chef d’œuvre. Un jour je lui dis que « je ne reviendrai que lorsque l’œuvre sera réalisée » ; j’avais quasi renoncé. Hier matin, après ma rêverie, j’ai su que l’œuvre c’était nous ; il le sait aussi.

─ Je l’ai su immédiatement.

(à suivre…)

5 juin 2012

Septième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« La ville s’endormait

Et j’en oublie le nom

Sur le fleuve en amont

Un coin de ciel brûlait

La ville s’endormait

Et j’en oublie le nom

Et vous êtes passée

Demoiselle inconnue

A deux doigts d’être nue

Sous le lin qui dansait»

Il reconnut le rugissement retenu du cabriolet blanc quelques secondes avant qu’il n’apparût dans son champ de vision. Il arrivait de l’est par la petite avenue qui longeait l’arête de la colline. Mathilde était coiffée d’un foulard de soie aux teintes pastel, une grande paire de lunettes marron foncé protégeait ses yeux d’un soleil se préparant à la longue descente vers le couchant qui fuyait tant qu’il pouvait ; quelques mèches blondes couraient en tous sens offrant une touche de désordre joyeux dans le tableau. Jérémie lui adressait de grands signes comme s’il était le seul à pouvoir reconnaître l’autre ; doutait-il qu’elle pût l’identifier après cette folle nuit ? La voiture fit abondamment jouer ses feux, il ne se calma pas pour autant. Le carrosse n’était pas à l’arrêt qu’elle s’écria :

— C’est le plus beau jour de ma vie.

Elle rit de bon cœur en rajoutant qu’elle n’aurait jamais cru qu’on pût faire autant de chose en douze heures, il fallait être folle ou pire, amoureuse à la folie. Jérémie ne retint pas les larmes qui se pressaient pour exprimer l’émotion sans pareille qu’il vivait. Par-dessus la portière, il serra le visage de Mathilde contre sa poitrine.

Il lança son barda sur la banquette arrière, contourna le coupé par l’arrière et s’attacha au siège qui l’attendait.

— Fouette, cocher ! Fouette !

— Et où va-t-on ? dit-elle en lâchant l’embrayage de la décapotable.

— Là où l’étoile nous invite.

— Je ne la vois pas, rit-elle, il fait encore jour…

— Elle brille en nous, ferme les yeux et suis-la !

— Ah ! Comme tu as raison, avec les yeux fermés c’est bien mieux. Donne-moi la main Jérémie !

Ils roulèrent ainsi durant une demi-heure, en jouant au chat et à la souris tout en y alternant aléatoirement les rôles. Et puis, le regard sûr, elle prit le chemin de l’arboretum où, il y avait à peine plus de vingt-quatre heures, leurs vies avaient basculé. Jérémie s’en réjouit même s’il n’était guère amateur de pèlerinage. Par le passé, il lui semblait que, dans tous les cercles qu’il pénétrait, on l’attendît dans la fonction du pionnier ou au moins de l’éclaireur, en tous les cas de celui qui explore les pistes oubliées ou inconnues. Avec Mathilde, il lui semblait que qui que soit l’initiateur, tout ce qu’ils faisaient provenait d’un seul et même désir, le leur.

Lorsqu’ils atteignirent le point d’eau qu’elle avait malencontreusement dérangé la veille, ils se dévêtirent et pénétrèrent dans l’étang sans importuner la vie qui s’y écoulait. Alors que les rayons du soleil léchaient une dernière fois les habitants du joyeux biotope, les amants s’étendirent sur l’herbe encore chaude.

— Jérémie. Selon toi, qu’est-ce que cela veut dire de disparaître ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Peut-être que tout est possible. Ou plutôt que cela n’a aucune importance sinon de nous appartenir toujours et en tout lieu. Est-ce que cela a une importance pour toi ?

— Non. Je voulais être sûre que pour toi aussi, disparaître n’était pas un projet, mais simplement la fin de tout projet. C’est un peu à cela que je me suis attelée aujourd’hui. J’ai pu mettre un point final élégant ou, au moins, honorable à toutes les partitions qu’on compose et interprète pour donner du sens au gouffre de nos vies ; faire du bruit, fut-ce la plus belle des musiques, pour nous distraire du silence de Dieu.

Soudain, elle frissonna. Il fit écho à son frémissement en sursautant. Le crépuscule touchait à sa fin. Il cueillit les vêtements qu’elle avait abandonnés précédemment et les lui présenta tandis qu’il ramassait les siens. Ils s’embrassèrent longuement jusqu’au dernier cri d’un oiseau retardataire. La nuit était propre, elle n’avait pas besoin d’air ni d’eau pour réajuster l’équilibre ambiant. En passant devant la maison du gardien, ils pouffèrent en apercevant le fonctionnaire et sa femme minaudant devant un programme télévisuel coquin.

Ils considérèrent qu’ils avaient faim ; elle lui proposa un restaurant qui avait une splendide terrasse abritée et qui ne rechignait pas à recevoir des convives bien après vingt-deux heures. Elle démarra le véhicule, feux éteints, en faisant bien attention de ne pas éveiller l’attention des tourtereaux. Ils roulèrent sans toit jusqu’à l’auberge où ils mangèrent du poisson apprêté à la sauce locale, un petit sauvignon blanc ajoutait quelques notes de pamplemousse à ce repas tout en légèreté. Il était plus de minuit lorsqu’il prit le volant pour un cap à l’ouest.

Ils passèrent une frontière désertée ; c’était la règle dans ce nouvel espace qui avait pris naissance il y a plus de vingt ans dans un traité portant le nom d’un village luxembourgeois. La route s’élevait pour franchir la chaîne de montagnes arrondies mais sévères. Il avait sonné deux heures au grand beffroi de la capitale régionale. Un hôtel à l’enseigne défraîchie promettait pourtant repos et détente confortables. Jérémie descendit du véhicule et s’avança dans le passage qui conduisait à une réception plutôt coquette. Le concierge costumé l’accueillit avec déférence malgré une fatigue difficile à celer, il pouvait proposer la suite mais aussi quelques chambres avec lit matrimonial et salle de bain privative. Le voyageur accepta l’offre pour une chambre donnant sur un patio rappelant la paix et la sérénité d’un cloître ; il s’enquit encore du meilleur lieu pour garer le cabriolet.

Elle le suivit de sa démarche ensommeillée. Dans un sourire quasi enfantin, elle ajouta :

— Que cette vie ne s’arrête jamais mon amour.

Elle s’agrippa au bras de son compagnon et se laissa conduire jusqu’ à son nouveau havre de fortune. Ils sombrèrent rapidement dans les nimbes.

Lorsqu’elle se réveilla, elle entendit immédiatement la respiration souple de Jérémie ; ce n’était pas un rêve mais une renaissance. Elle le scruta attentivement ; partout où elle posait son regard il lui semblait qu’elle en connaissait, de tous temps, les secrets et les refuges. Elle le câlinait de toute sa tendresse lors qu’il sortit à son tour du sommeil. Il l’aima instantanément. Et puis ils se lancèrent dans une ronde voluptueuse qui les emporta bien au-delà de tous les paradis que les prosélytes vendent à de pauvres âmes en mal d’amour. Lorsque le concierge du jour les appela pour s’enquérir de leurs intentions sur la durée du séjour, Mathilde répondit qu’ils gardaient la chambre pour aujourd’hui encore et qu’ils avaient renoncé à toute forme de projet ; l’employé toussa aimablement et raccrocha. Ils éclatèrent de rire tandis que Jérémie ouvrait la dernière demi-bouteille de champagne que le minibar pouvait contenir. A leur troisième douche, ils décidèrent de partager quelques morceaux choisis de leurs histoires respectives ; pour cela un repas chaud et une marche digestive établiraient de favorables conditions d’exploration de leur part manquante.

Ils avaient le même âge même si Mathilde avait vu le jour quelques semaines avant lui. Leur parcours avaient été si différents que leur rencontre paraissait improbable, presque inopinée. Pourtant, l’un et l’autre avaient ressenti profondément le décalage d’avec le milieu socioéconomique qui les avait vus naître et grandir. Ils échangèrent avec entrain sur leur sentiment d’incomplétude ; lorsque Jérémie relatait un fait du passé, Mathilde l’interrompait et proposait la fin qu’elle devinait avec perspicacité. Ainsi décelaient-ils de multiples connivences là où ils avaient parcouru des faits et des modes de faire sans rapports apparents. En dernier, ils abordèrent le sujet de leurs vies amoureuses.

Jérémie évoqua les jalons de son éducation amoureuse, les rencontres de hasard, les accidents de parcours et la vie à quatre où l’amour et l’amitié faisaient chambre commune souvent. L’acharnement théorique ne suffisait tout de même pas à gommer les désirs individuels et égoïstes. La force du pacte et la puissance de son contrôle avait fini par assécher les êtres comme si la mort de l’un d’entre eux eût été plus facile à expliquer et à vivre que la rupture. Cette peur de trahir l’avait maintenu à l’écart des jeux érotiques auxquels certaines opportunités l’invitaient. Leur rencontre avait été une sorte de découverte de la liberté d’aimer.

Mathilde fut mariée dès son enfance. Elle avait épousé, le jour de ses vingt ans, le garçon qui avait grandi à ses côtés ; les deux familles étaient très liées, en particulier en matière financière. Les pères respectifs des jeunes promis avaient fondé, au milieu des années cinquante, une société de conseil dans le commerce international : pétrole, céréales, minerais, métaux précieux et puis, plus tard, immobilier et produits financiers divers. Développement rapide, bonne consolidation, maturité réussie… le succès ! Mathilde avait un jeune frère alors que Marc – son futur mari – était fils unique. Unir les héritiers faisait sens pour les deux familles et la continuité de l’entreprise. Elle reprit le service juridique et Marc attendait de prendre les rennes du service des produits financiers.

Après sept années de devoirs conjugaux calés entre deux examens ou deux repas d’affaire, elle craqua nerveusement et fut hospitalisée pour un long séjour en clinique garantissant toute la discrétion qu’exigeait le monde qui l’entourait. Elle décida de défaire son mariage et elle y parvint, somme toute, aisément. Elle fit sa thèse de droit et partit outre-Atlantique parfaire ses connaissances; elle y rencontra une femme fatale avec qui elle eut une relation exaltée et furieuse pendant un an et demi. Elle fut remplacée un jour sous prétexte qu’elle attendait toujours le prince charmant, ce que la prêtresse ne tolérait point. Elle revint au pays, oublia le saphisme et reprit du service dans l’entreprise familiale. Son travail devenait sa vie et elle s’y réalisait sûrement.

Les hommes qu’elle rencontrait étaient plutôt intéressants et souvent très intéressés ; elle eut quelques liaisons sincères et riches plus ou moins inscrites dans la durée. Elle vivait seule dans une petite maison qu’elle avait acquise dans un village à une vingtaine de kilomètres de la ville ; la proximité de la nature et la vie villageoise qu’elle avait adopté – elle faisait partie du chœur mixte et sacrifiait volontiers au rite hebdomadaire de l’apéro du samedi – comblaient acceptablement sa part manquante. Un des hommes qu’elle avait rencontré lors d’un séminaire londonien l’avait fécondée ; l’ennui, l’exotisme et les bulles de champagne avaient endormi sa vigilance en matière de nomadisme sexuel. L’interruption de grossesse avait été réalisée dans une clinique à l’étranger où elle était officiellement en vacances ; le père putatif n’en sut jamais rien, c’était la première fois qu’elle en parlait à quelqu’un, en dehors de son gynécologue.

Ils marchaient, main dans la main le long de la rivière qui évoquait le corps urbain de cette cité provinciale. Leur course s’interrompait au gré de leurs confessions libres, tantôt pour souligner une émotion, tantôt pour expliquer une circonstance et souvent pour s’étreindre mutuellement. La ville s’endormait lorsqu’ils rejoignirent l’hôtel. Cette nuit-là, le lin dansa longtemps sur les corps des amants retrouvés.  Quand enfin l’étoffe cessa sa voluptueuse valse, elle était ivre des humeurs et des parfums des fugitifs.

(à suivre…)

******

1 juin 2012

Sixième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Le désespoir est une forme supérieure de la critique.

Pour le moment nous l’appellerons ‘bonheur’… »

C’est sur ces paroles de Léo Ferré qu’ils avaient fondé leur groupe. Ils étaient les quatre doigts de la main. Le pouce ? c’était le groupe lui-même. Les quatre et le groupe formaient la main agile et miraculeuse qui serrait ou repoussait, comptait ou mimait, caressait ou frappait. Dieu avait-il perdu la tête ? ils avaient sauvé sa main. Ils feraient leur vie, ils déferaient ce monde, ils referaient un nouveau monde.

Ayant renoncé au Grand Soir, le groupe se préparait au grand jour. Pour exister, il devait trouver l’équilibre entre distinction et conformisme. Le discours et quelques coups d’éclat pour satisfaire le désir d’exister dans la singularité devaient compenser la peur de se perdre et les pratiques reproductives qu’elle appelle. Jérémie et ses partenaires avaient joué les funambules longtemps. A part quelques hématomes ici ou là, ils s’en étaient plutôt bien tirés. Tant que la communauté d’intérêts demeurait intacte et que ces intérêts n’étaient pas complètement réalisés, l’exploration les tenait en haleine et maintenait les regards tendus vers un même horizon. Si le désespoir guidait l’action, une secrète et orgueilleuse espérance invalidait les fondements mêmes du groupe. Chacun, s’appuyant sur la médiation salvatrice du groupe, niait ses propres doutes quant à la pérennité du groupe et des idées qu’il tentait de véhiculer sinon d’imposer. Quelle reconnaissance était possible hors du groupe ? Et si le groupe se délitait, quels témoignages, quelles traces subsisteraient de tout ce parcours, de tout cet engagement ? Il n’était pas acceptable qu’il ne subsistât rien de ces vies courageuses à faire le monde meilleur. En fait de désespoir, il apparaissait véritablement sur le tard plutôt que dans les prémisses ; c’était toute la différence en la vie et l’idée de la vie. Ils découvraient qu’ils avaient cheminé ensemble dans l’illusion. Lorsque Jérémie s’en ouvrit la première fois au groupe, il essuya une volée de bois vert : ces questionnements petit-bourgeois relevaient de la gangrène néolibérale et, comme dans toutes les utopies, il n’y avait pas de place pour de telles lézardes ; quand on arrête l’Histoire, il n’y plus d’hérésie possible et le temps est aboli.

« Avec le temps… Avec le temps, va, tout s’en va… », Léo avait été au début, il est aussi là à la fin. La tristesse noire de la chanson indiquait à Jérémie que le temps était venu de quitter le groupe avant qu’il ne perde définitivement la faculté d’aimer encore.

Le temps lui était toujours apparu comme un ami, il ne pouvait expliquer pourquoi. Kronos et Saturne n’étaient pas à ses yeux les grands maléfiques que les cosmogonies antiques présentaient. La subversion, c’était peut-être de se débarrasser des héritages et de vivre nu face à la lutte impitoyable pour dire le sens. Hélène l’observait depuis quelques dizaines de minutes. Elle avait toujours été saisie par la gravité du regard de Jérémie. S’il était de composition facile, prompt à accompagner les traits d’esprits ou à se perdre dans le rire simple et brut du burlesque de la vie, il pouvait glisser rapidement vers une concentration grave d’où il ne sortait que lorsqu’il se sentait prêt. Il ne pouvait pas toujours parler immédiatement de ces voyages intérieurs ; quand il le faisait, c’était avec une grande douceur qui parfois touchait à la mélancolie. Elle s’approcha, posa sa main sur l’épaule qui tressaillit.

— Pardon ! fit-elle en retirant prestement sa main.

— Pas de souci. De là où j’étais, je ne vous avais pas entendu venir ; ma réaction était disproportionnée, pardonnez moi !

— Où errais-tu ?

— Asseyons-nous sur le banc qui jouxte la petite mare, nous y serons mieux.

D’un rapide coup d’œil, Hélène inspecta les lamelles polies de la banquette en bois de chêne et les trouva dignes de recevoir sa toilette des grands jours. Jérémie se glissa entre le siège et le grand saule qui laissait retomber sa grande chevelure verte. Il posa ses mains sur les épaules de sa logeuse et entreprit de les masser délicatement ; elle se détendit petit à petit sans mot dire, sa respiration s’apaisa, elle relâcha ses paupières et se laissa emporter par les mouvements experts des doigts qui la caressaient. Une fois détendue, elle l’entendit lui parler de quelques épisodes de son passé ; le ton était sérieux sans être sévère. De petits silences donnaient du poids à certains événements, quelques rires soulignaient parfois la distance qu’il prenait avec certains épisodes peu avantageux de son parcours personnel.

Hélène n’écoutait pas vraiment, elle se contentait d’entendre le son de la voix qui modulait au gré des péripéties du récit. Et puis il y avait ces mains qui disaient plus et de façon décisive ce qu’il pouvait donner. Des larmes perlèrent à ses paupières comme des regrets que l’on n’a pas eus et que l’on aurait aimé avoir.  Comme elle aurait adoré aimer cet homme. Que cela pût advenir, elle n’en avait cure ; là, présentement, elle voyageait dans une jeunesse prometteuse qu’elle n’avait jamais connue.

Elle n’aurait pas pu dire depuis combien de temps la voix de Jérémie s’était tue. Elle avait confondu cette voix avec la musique joyeusement naïve que Schubert avait laissée pour les âmes perdues et qui l’habitait depuis toujours. Les mains avaient-elles poursuivi leur danse ou était-ce son cerveau qui repassait en boucle les gestes qu’elle attendait ? Jérémie lui dit quelques mots doux qu’elle ne distingua pas, les mains effleuraient encore légèrement les bras et les épaules en signe d’adieu. Elle s’abandonna à l’instant qui s’arrêtait en point d’orgue.

Lorsque la brise légère de cette fin d’après-midi glissa sur sa longue nuque dénudée, elle se raccrocha au cours conventionnel du temps. Quelle forme avait donc ce temps qui nous trahissait sans cesse ? Quel rapport au temps nous libérait de son joug ? Jérémie était étendu dans l’herbe, il était lumineux, il attendait qu’elle se posât.

— Le désespoir ne brise que le poltron. Courageuse et ardente vous avez été ; vous saurez encore transformer le désarroi en énergie et, peut-être, un jour, en amour.— Ce jour est, en effet, peut-être arrivé. Adieu.

Jérémie se leva, prit son sac et remonta le court chemin qui conduisait à la demeure. Il embrassa du regard la vie qui semblait se réveiller alentours. Il consulta sa montre qui indiquait dix-huit heures dix. Il sortit de la propriété et remonta la rue jusqu’au croisement ; c’était un bon endroit pour un commencement qui était aussi, sans doute, une fin. Le smartphone vibra dans sa poche ; l’écran affichait le prénom de son avocat, il décida d’accepter l’appel.

— C’est toi ?

— Ne t’énerve pas ! Et dispense-moi des couplets sur la protection de mes intérêts ou sur la nécessité de laisser mûrir la réflexion avant tout passage à l’acte. Je connais tes refrains et te remercie d’avance de m’en exempter.

— C’est l’ami qui t’appelle, pas l’avocat.

— Soit. J’écoute l’ami.

— Euh…

— C’est tout ?

— Fais pas le con, Jérémie ! Je cherche les mots…

— Pour une fois, oublie les arrangements de mots, au diable les arguties ! Quand l’ami a quelque chose à dire à l’ami, il le dit, simplement.

— Il n’y a donc rien à faire ?

— Il y a toujours tout à faire. Surtout en amitié.

— Tiens, c’est toi maintenant l’avocat.

— …

— OK Jérémie, j’ai compris et c’est chaque fois la même chose : tu décides et je m’aligne.

— Je ne décide jamais vraiment ; en fait, c’est la décision qui chaque fois m’emporte avec elle, comme le dernier train qu’il faut prendre, fut-ce sans billet. Lorsque je t’en fais part, il est trop tard sur le fond. Comme tu n’as pas ton pareil sur la forme, je m’adresse à toi pour que les choses soient faites avec toute la noblesse qui t’honore.

— Cette fois-ci, tu es haut sur l’échelle de Richter, les dégâts collatéraux seront importants. Sais-tu que la disparition suspend tout et pour longtemps, aussi bien le chagrin que le deuil.

— Je disparais de la circulation, je ne me suicide pas en cachette et dans le souci de nuire à tous ces satanés survivants que j’ai aimés. Au contraire, je souhaite les libérer de ma présence désenchantée. Je crois qu’il est salutaire pour chacun qu’une fin soit présentée comme une fin et non pas comme un sursis ; je vois aussi que les actes sont plus puissants que la pensée.

— Détrompe-toi Jérémie ! Les prétoires sont emplis de fantômes sur qui les faits sont inopérants. La foi est plus forte que les montagnes, dit-on.

— N’est-ce pas dramatique ? Que le destin de l’homme soit tragique suffit amplement ; est-il besoin de guerroyer tant pour ne s’affranchir que dans le néant ? Les pensées magiques continuent d’alimenter les charniers et de nourrir les avocats.

— Comme tu y vas…

— Je te demande pardon. Je donnais dans le sophisme qui n’est qu’une pensée magique plus terrible encore par son déguisement.

— Nous ne trouverons pas d’accord sur ce que tu appelles la forme.

L’avocat en avait terminé pour l’instant. L’ami parla enfin :

— Comment te sens-tu ?

— Merveilleusement bien, et je ne suis pas encore dans le vrai. Je ne saurais en effet trouver les mots exacts pour décrire ce que je n’imaginais aucunement. Je ne suis plus tout à fait moi – celui que tu fréquentes depuis si longtemps – et je m’émancipe dans ce moi du nous. C’est un peu confus et pourtant tout est si clair dans toutes mes cellules et, je le devine, dans celles de Mathilde. Je me dis parfois qu’elle est ma part manquante comme je suis la sienne ; réunies elles sont le monde. Quelle prétention, me diras-tu. Et pourtant pas du tout, je suis en dessous de la vérité qui n’a pas besoin de notre compréhension pour être.

— Je te sens prêt et j’ai peur. Je ne saurais dire pourquoi ni pour qui. Tu as de la chance, Jérémie !

— Appelle cela comme tu veux ! Quant à moi, j’appelle cela l’amour.

(à suivre…)

28 mai 2012

Cinquième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Vorüber ! ach, vorüber !

Geh, wilder Knochenmann!

Ich bin noch jung, geh, Lieber!

Und rühre mich nicht an ».

« Gib deine Hand, du schön und zart Gebild’

Bin Freund und komme nicht zu strafen.

Sei gutes Muts! Ich bin nicht wild,

Sollst sanft in meinen Armen schlafen »

Sous ses aspects rugueux, un peu vulgaires, la logeuse était une grande connaisseuse de Schubert. La table du petit-déjeuner était richement dotée ce matin. Madame était assise dans un fauteuil Louis XIII, la tête en arrière et les yeux mi-clos ; on aurait dit la Médicis se préparant à une grande colère. Guendune, le majordome tibétain, manquait au décor habituel.

— C’est pour la Jeune Fille que vous avez été ou pour la Mort qui approche que vous vous êtes pareillement apprêtée ? ricana-t-il sur le palier de la petite salle à manger.

Elle ouvrit les yeux et lui adressa un regard attristé et las.

— Pardon Hélène ! Je ne souhaitais pas vous blesser.

— Les amoureux sont perfides avec le reste du monde.

— Disons plutôt qu’ils sont parfois indélicats. Ce décor, on dirait une scène…

— …d’adieu ? C’est à toi de me le dire.

— Je croyais avoir été clair toujours, il y a vingt-deux ans, tout comme il y a quelques semaines. Vous vous étiez déclarée à l’époque, je vous avais repoussée en vous priant de renoncer à toute tentative de conquête quelle qu’elle fût. Nous avons essayé l’un et l’autre d’avoir des rapports professionnels avantageux pour nos entreprises respectives. Et puis, il y a eu cette…

— …mésaventure, je sais ! Inutile de m’y replonger.

— Je ne trouverai jamais le bon ton pour vous parler sans que cela ne tourne rapidement à la dispute. Il vaudrait peut-être mieux que nous en restions là.

Jérémie baissa la tête et quitta la pièce. Elle le pria de partager ce riche repas du matin en lui promettant d’être la meilleure des convives. Il hésita puis, haussant les
épaules, il acquiesça en la gratifiant d’un franc sourire. Elle quitta son fauteuil de douairière et s’assit en face de lui.

Elle était belle et ne faisait pas ses soixante-neufs ans. Elle avait été mariée prestement à un coquin qui l’avait mise au turbin ; le mari n’était qu’un cave dans le métier de proxénète et disparut rapidement sans laisser aucun signe de vie – elle fut déclarée veuve après vingt-six ans de procédure. Dans ce milieu, il était difficile de survivre sans quelques protections. Maligne, elle évita les mauvais pièges et finit par s’associer avec un grand escogriffe qui en pinçait follement pour cette grande femme pulpeuse et suffisamment rustique pour garder, en tout temps, les pieds sur terre. Le flandrin l’emmena jusqu’à Lyon chez son frère qui avait de la fortune et des relations. Ils obtinrent du cador, la gérance d’un hôtel très particulier. L’affaire de l’occupation de l’église Saint-Nizier avait convaincu la belle Hélène à rentrer chez elle. Persuasive, elle était revenue bien dotée ; elle acquit cette ancienne maison grand-bourgeoise sur le flanc ensoleillé d’une colline au sud-ouest de la ville. Elle avait transformé deux fois l’aménagement intérieur de la bâtisse. En 1975, la ville n’avait pas encore fait ses humanités. Pour les transgressions audacieuses, il fallait montrer patte blanche ; Hélène s’installa dans le créneau, elle avait quelques compétences qu’elle sut valoriser avantageusement. On y fit bonne chère et les chairs s’y régalèrent. L’indispensable discrétion nourrissant ce genre de commerce fut rompue une nuit de Noël où un mari abusé décida de mettre de l’ordre dans ses idées en envoyant au Diable l’épouse affranchie et son amant d’infortune ; et le chaos cessa.

Avant Pâques suivant, Hélène, qui avait déjà compris que les temps devenaient plus compliqués, plus imprévisibles, inaugura la réorientation de sa petite entreprise par des transformations importantes de l’aménagement et de la décoration intérieure de l’édifice. Les pensionnats ne répondaient plus aux demandes croissantes de
logements pour les étudiants étrangers. Cinq studios furent bientôt aménagés pour de jeunes adultes ; elle avait opté pour l’accueil d’universitaires plutôt que de bacheliers mal dégrossis. Des amis bien placés lui fournirent les cinq premiers candidats pour la rentrée ; « que des garçons », avait-elle décrété, « et sachant s’exprimer en français, s’il vous plaît ! ». Quatre Sud-Américains défirent leurs valises à la mi-septembre alors qu’un Indien devait les rejoindre début octobre. En fait d’Indien, il avait été recommandé par un vieil ami journaliste, grand spécialiste de l’Asie ; le jeune homme avait déjà vingt-six ans et ses études étaient financées par un groupe de soutien aux exilés tibétains : il se prénommait Guendune. Son inaptitude à l’étude universitaire et sa timidité paralysante le mit rapidement en situation de dépression abyssale. Hélène appela son parrain journaliste qui la pria de prendre en charge à sa manière le jeune inadapté. Ni mère ni infirmière elle tança l’inadapté de se ressaisir ou de prendre ses cliques et ses claques et de rejoindre ses cimes himalayennes. Ne l’ayant plus vu de la journée, elle cogna à la porte du studio et, sans réponse, essaya la poignée qui retira le pène de la gâche. Elle le vit, étendu à terre parmi plusieurs boîtes de médicament et deux bouteilles de mauvais vin rouge quasi vides. Au nom de leur vieille complicité du temps où il fréquentait assidûment sa demeure, le vieux médecin accepta de procéder sur place à un nettoyage complet du système digestif ; au bout d’une semaine, elle présenta le programme au jeune rescapé d’outre-tombe. Elle allait l’adopter – on lui avait dit qu’une écrivaine globe-trotter en avait fait de même d’un lama tibétain majeur – et lui enseigner la vie, toute la vie. Guendune était devenu sa rédemption secrète.

— Elle est comment ? Je veux dire…

Il arrêta le mouvement de ses mâchoires et la regarda en coin. Il n’y discerna aucune malignité, juste une façon de relancer la conversation de manière badine, sinon complice. Il relâcha la tension qui figeait son regard.

— Elle est partout où je cherche quelque chose de ma vie. Elle est ma part perdue, certainement ma part belle. Elle ne s’additionne pas, elle ne se soustrait nullement, elle échappe aux mathématiques ou bien elle est le zéro et l’infini. Réunis nous échappons à la pesanteur.

— Elle t’a envoûtée, parbleu !

— Et pourtant pas. J’avais confondu longtemps l’amour avec ses simulacres et je ne parle pas ici des aventures amoureuses plus ou moins réussies qui font partie de l’éducation sentimentale et de l’initiation aux pratiques érotiques. Par simulacres de l’amour, j’entends ces belles rencontres qui nous font perdre la raison et qui font bourdonner le bas ventre, qui procure le vertige et qui, nous le découvrons plus tard, nous distraient du néant. J’ai vécu quelques très belles histoires comme celles-là ; elles ont constitué cette nourriture spirituelle indispensable qui nous permet de mentir devant le miroir. Je ne renie rien, j’ai la chance de n’avoir rien à jeter de tout ce qu’on m’a donné au nom de l’amour et du salut des doux ; je ne sais pas si j’ai été à la hauteur des dons que l’on m’a délivrés. Mais aujourd’hui, j’ai rencontré l’amour de l’autre côté du miroir.

Il s’était tu pour rejoindre l’amour là où il ne pouvait pas emmener Hélène. Il sourit, se leva et déposa un long baiser sur la joue humide de son hôtesse. « Je règle mes affaires et je passe vous dire au revoir » dit-il avant de sortir de la salle à manger.

Jérémie écrivit quelques mots à son employeur avant de l’appeler. Ils trouvèrent un terrain d’entente pour cesser avec effet immédiat le contrat de mandat qui les liait ; cela se passa plutôt bien et ils convinrent de garder le contact. La lettre à ses trois ex-partenaires du groupe qu’il avait quittés voilà sept semaines prit beaucoup de temps ; on ne résumait pas tant d’années de partage et de conjugaison à la première personne du pluriel en quelques adieux approximatifs. Un courriel synthétique permit d’orienter son avocat sur les démarches administratives à réaliser. Enfin, il reprit sa plume et fit une lettre d’amour filial à celle qui avait toujours été, sans qu’elle le sache,  son sésame dans les situations les plus piégeuses.

Le petit sac à dos fera l’affaire ; quand on part pour nulle part, il faut voyager léger. Pas de petits cailloux blancs pour un voyage sans retour. Jérémie sortit dans le
jardin, il était quatorze heure trente ; dans quatre heures il disparaîtra.

(à suivre…)

26 mai 2012

Quatrième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Je rêvais d’un autre monde

Où la terre serait ronde

Où la lune serait blonde

Et la vie serait féconde »

« Je rêvais d’un autre…

— Allo !

— Jérémie ?

— Oui. Je rêvais d’un monde où tu étais moi et où j’étais toi, où nous ne savions plus très bien qui nous étions, où nous étions pourtant si bien. Et puis le smartphone a libéré sa chanson…

— Quelle heure est-il ?

— La bonne heure.

Elle se tut et pourtant sa présence emplissait tout l’espace. Le silence habité avait sensiblement accéléré le rythme cardiaque de Jérémie. Il oscillait entre deux réalités ; il avait le sentiment de maîtriser cet autre monde qu’il organisait durant son sommeil alors que la réalité tangible semblait échapper à tout contrôle. Entre ces deux états, il devait vivre ; et la vie ne semblait pas acceptable si elle se résumait à un jeu de cache-cache. L’était-elle davantage si elle se réduisait à la médiumnité ?

L’air fraîchissant de la nuit caressait son corps à nouveau détendu. Tandis qu’il laissait courir ses pensées comme les lucioles des soirées ombriennes qu’il aimait tant, elle le relança :

— Je ne te dérange pas ?

— Oh non ! Si tu savais…

— Et que devrais-je savoir ?

— Si je le savais…

Il le devinait mais ne pouvait encore se résoudre à l’aveu. Il ne pouvait s’empêcher de discréditer la grâce qui l’emportait par le truchement d’un doute rampant. Il avait rompu avec son groupe afin de renoncer à l’ennui que même le jeu de la séduction et du pouvoir ne savait plus distraire. Etait-il embarqué dans une histoire dont le seul atout était la nouveauté ? Toutes les humeurs indiquaient un état amoureux classique, pourtant tout s’enchaînait dans un bain de tendresse telle que ses sens étaient non pas anesthésiés mais détendus, joyeux. Cette rencontre ne semblait pas plus répondre à une conquête qu’à un compromis ; elle semblait ne rien valoir, ne rien prétendre, ne rien promettre. Jérémie sentait qu’il traversait le miroir, qu’il était en découverte et peut-être…

— Je t’aime, dit-il. Je n’y suis pour rien et cela me ravit absolument.

— J’arrive.

Il n’eut pas le temps de lui dire que la porte du parc était close, que l’accès à la bâtisse était soumis à la saisie d’un code ou à la détention d’une clef de sécurité, qu’une multitude de détails sans importance se réunissaient pour freiner toutes les entreprises ardentes. Il sourit et se moqua de lui, des serrures et des conventions. Il passa un short et se couvrit d’une chemise en lin. Espadrilles aux pieds, il sortit dans le jardin et se faufila au travers de la haie de noisetiers rouges et surgit dans
la ruelle déserte. Il frissonnait mais la température de cette nuit de juin n’y était pour rien.

Lorsque le cabriolet sportif présenta ses feux bleutés tout en haut de la rue,  Jérémie trotta à sa rencontre. A peine l’automobile avait-elle pu ralentir qu’il avait sauté sur le siège libre.

— Roule ! lança-t-il joyeusement en regardant au loin.

Elle essaya de scruter son visage mais la lumière était trop hésitante. Elle sourit, plissa les yeux et écrasa l’accélérateur.

Ils avaient roulé près de trente minutes lorsqu’il lui proposa d’engager le bolide dans un court chemin de terre. Le chemin s’arrêtait à une quinzaine de mètres du lac. Elle coupa le moteur ; les oreilles et les yeux eurent besoin de quelques secondes pour prendre la pleine possession des lieux. Une cabane de pêcheur avec son désordre habituel de nasses, de filets et d’objets que seuls les initiés connaissent le nom et l’usage. Sur la petite grève une barque retournée présente son ventre abîmé. De l’autre côté du grand saule pleureur, de minuscules vaguelettes tentent désespérément de se faire entendre en s’élançant contre une obèse bouée d’amarrage ; le pêcheur doit être à son travail quelque part sur le grand lac.

Jérémie avait attendu d’être totalement en résonnance avec les génies du lieu avant de faire le moindre geste ; il était prêt. Comme il était entré, il sortit du véhicule sans utiliser la portière ; il contourna le bolide par l’arrière, ouvrit silencieusement la porte de la conductrice en l’invitant à le rejoindre. Elle lui sourit et déplia sa grande silhouette un peu gauche. Il la prit par la taille et l’enserra délicatement de son bras droit tandis qu’il refermait la porte de la décapotable. Au bord de l’eau, il se déshabilla, déposa un baiser sur les lèvres tendues de la femme, se tourna vers le large et pénétra dans les eaux fraîches du lac. A moins de dix mètres du bord, il lui adressa un dernier regard avant de plonger.

Lorsqu’il refit surface une trentaine de mètres plus loin, il fit face à la berge et ne la vit plus. Son cœur avait cessé de battre ; soudain elle émergea des flots tout proches, la lune illumina son visage. Elle paraissait sublimée, l’eau lui était plus favorable que la terre ferme. Elle lui rendit son baiser et s’écria :

— Je t’aime aussi, j’en ai peur.

Ils s’embrassèrent avec fougue et burent la tasse. Ils nagèrent encore en se prenant par les yeux. Il fut le premier à sentir que ses membres ne répondaient plus très bien aux sollicitations. Il enjoignit Mathilde de le suivre. Elle atteignit la rive bien avant lui. Elle était quasi vêtue au moment où il sortit du lac. Elle lui tendit sa chemise en lin ; il s’en saisit et l’utilisa pour éponger le haut du corps. Elle ne savait plus où porter son regard et trottina vers sa voiture en lui disant d’attendre qu’elle revint. Quelques secondes plus tard, elle revint vers Jérémie en tenant un sac de sport ouvert d’où elle tira un grand drap de bain. Il s’en recouvrit en serrant l’étoffe sur sa peau, il avait l’impression qu’il reprenait un tant soit peu le contrôle de son corps. Elle posa les mains sur la serviette éponge et entreprit de lui masser les épaules. Les tremblements s’estompèrent.

Son chemisier était mouillé ; elle l’avait simplement noué sur le nombril, l’échancrure laissait entrevoir les contours d’une poitrine fière et sauvage. Il défit le nœud qui retenait les deux pans de soie et libéra son corps des dernières entraves. Ils firent l’amour longtemps. Et surent immédiatement qu’ils n’avaient jamais connu cette volupté auparavant. Le bruit du bateau de pêche s’immisça peu à peu dans leur monde. Elle éclata de rire et l’interrogea du regard. Il donna le signe du départ.

Le toit du cabriolet poussa un dernier couinement pour signifier qu’il était en place. Pour la première fois Jérémie entra dans le véhicule en empruntant la voie attendue. Il faisait jour, l’esquif accosta tandis que Mathilde fouettait les chevaux fougueux de son attelage. Le véhicule stoppa sa course devant l’entrée du parc. Il lui prit la main et demanda ses yeux ; elle était dans un état second.

— Disparaissons ! dit-il.

— Donne-moi quarante-huit heures.

— Douze.

— Douze. Alors, ici même, à dix-huit heure quarante-cinq.

(à suivre…)

14 mai 2012

Troisième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« O vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas

Mais de grâce, morbleu! laissez vivre les autres!

La vie est à peu près leur seul luxe ici bas

Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente»

Alors que le poste crachotait la complainte du Sétois, Jérémie se souvint des années septante et de ses rendez-vous manqués dont celui avec le trop subtil Georges. Le temps était à la guerre et ce n’était plus la guerre des boutons. La rock attitude exigeait des positions tranchées sur tous les sujets. Le refus constituait le fond de commerce des marchands de rêves : un choix par défaut, pourvu qu’il se réalise à l’encontre de quelque chose d’établi.

Jérémie avait été un enfant timide et, paradoxalement, sûr de son fait. Les grands raouts ne l’intéressaient qu’en tant qu’observateur de mouvements collectifs ; qu’y avait-il derrière pour que ces vagues s’animent, se propagent, se déchaînent, s’apaisent et, parfois, déclinent et meurent ? Traversé du sentiment de solitude – pas seulement de la sienne mais de celle de l’homme – il lui semblait inconcevable que ces multitudes s’activent pareillement et de concert. Non, il y avait un deus ex machina, il fallait l’identifier et ensuite… « on verrait bien ».

La tentation de la marge l’avait souvent saisi ; il lui paraissait pourtant qu’il n’en avait ni la compétence, ni l’audace et se rassurait en en décrivant les impasses. Il n’avait jamais découvert le chemin de cette marge, il n’avait jamais compris l’invitation de Brassens, il n’avait pas encore vu mourir Tchen.

La lutte active et l’action directe, violente, dans le ton dominant, proposait un rôle avantageux. Le groupe floutait suffisamment l’identité des acteurs tout en récoltant les fruits de la distinction que les actions symboliques fortes – ou explosives – promettaient. De plus, la discrétion sur la sélection des cibles et la préparation des missions donnait l’occasion de se frotter avec les stratèges. Le culte du secret et les rites associés créent les conditions d’un imaginaire sans borne et d’une pensée magique. Jérémie était diablement efficace au sein des deux organisations qu’il avait infiltrées pour son seul compte. Puisque la marge se refusait à lui, la singularité de ses engagements serait un engagement pluriel ; dès lors que la place qu’il avait demandée lui avait été refusée, il serait partout où on le l’attendait pas. Jérémie prit l’habit de celui qu’on a besoin et qui passe son chemin dès lors qu’il a accomplit son office.

Une nuit de mission, alors qu’il repérait une dernière fois les lieux de son immédiat forfait, il reconnut, assis sur une bille de bois séché et fumant une pipe doucereuse, son professeur de mathématique. Jérémie ne brillait pas spécialement en matière de résultats scolaires ; il estimait unilatéralement que l’école ne l’avait pas mieux accueilli que la vie – marche ou crève – et qu’en plus elle classait ses détenus selon des critères basés sur la seule performance mnésique. En matière de socialisation, l’école faisait de petits soldats conventionnels avec les pupilles qu’elle convoquait obligatoirement. Jérémie désirait tant de cet apprentissage, il rêvait de Rousseau et de son Emile ; devant la misère des missionnaires de cette école utilitaire, il accomplissait le service minimum. L’homme à la pipe était aussi mal à l’aise que lui dans cette école pusillanime. Il tentait de faire de son cours de mathématique une sorte de « Devisement du monde », un parcours initiatique à l’aide d’une cosmogonie personnelle édifiée sur les sciences mathématiques et la philosophie. Il n’est rien de dire que Jérémie avait fait de son professeur un guide, une de ces étoiles qui l’accompagnaient toujours et partout.

« Que fait-il ici ? Pourquoi ce soir ? ». Jérémie se préparait soigneusement pour les actions spéciales qu’il exigeait d’accomplir en solo ; il y avait six jours que la date avait été fixée, quatre jours plus tard le responsable de la cellule lui avait communiqué la cible et les résultats attendus. La responsabilité des modalités opérationnelles lui était abandonnée. Il avait ses filières – qu’il n’utilisait en général qu’une seule fois – et ses méthodes pour l’approvisionnement en matériels appropriés. Pour les savoir-faire, il les avait acquis en observant les astuces et les tours de mains des artisans qu’il avait côtoyés avec son père et ses oncles. Il avait toujours été furtif, la nature de ses engagements avait affinés les fortes dispositions. Pour la première fois, un incident faisait obstacle à sa feuille de route. Jusque là les imprévus ne l’avaient jamais désarmé, il ne détestait pas l’improvisation, il l’associait à sa pratique du jazz. Aujourd’hui il avait le sentiment de se mettre en danger : une de ses étoiles s’interposait dans l’interstice qui relie – et sépare – le projet de l’acte. Quelle lecture donner à un tel signe ? Jérémie perdait son latin et sa patience.

« Il s’en ira probablement dans un instant… mais que fait-il donc ici, loin de chez lui, sans explication raisonnable ? Sait-il quelque chose ? Pourquoi lui ? ». Jérémie chercha à récupérer son barda celé à cent cinquante mètres de là en se convainquant qu’il trouverait les mots pour expliquer à ses commanditaires un report de vingt-quatre heures. Il rampa silencieusement dans la nuit.

─ Pourquoi ?

Jérémie se tapit dans un bouquet d’orties. C’était son professeur ; l’appelait-t-il ? Qui pouvait-il appeler d’autres, ils étaient seuls près de ce pont résigné et attendant son heure ? L’homme à la pipe ne s’était pas levé, il lui faisait signe en balayant l’air de son bras tranquille. Jérémie n’hésita pas longtemps et s’en vint, penaud, vers ce guide qui avait choisi de le capturer avec la fameuse question que Jérémie avait en bouche depuis toujours : pourquoi ?

─ Bonsoir. Je ne savais pas que vous étiez un adepte des promenades nocturnes en de tels lieux.

─ Balivernes !

─ Pardon ?

─ Sottises, disais-je. C’est toi qui me donnes ces rendez-vous ridicules et puérils.

Il avait parlé avec ce ton inimitable et ce faciès unique que ses élèves redoutaient avec délices. Moqueur, c’est certain. Piquant souvent. Aimant toujours. Enigmatique. Une petite écume séchée à la commissure des lèvres pour vous signifier que le temps est son ami et que la parole est abondante et leste. Des yeux d’enfant qui furètent tous azimuts et un regard qui fait la paix, une tronche comme on en déniche rarement.

─ Puérils peut-être…

─ Tiens, voilà l’arrogance maintenant. Je ne te connaissais pas si fragile.

─ Que faisons-nous ? On fait sauter ce satané pont ou on se jette à l’eau depuis son parapet ?

─ Que proposes-tu ?

─ Le grand saut. Dans la rivière ou dans un autre abîme que vous me proposeriez. Alors, vous qui savez, orientez-moi et qu’on en finisse.

Jérémie n’avait jamais envisagé de se mettre pareillement en péril. A son grand étonnement, il manifestait une grande agressivité et un désir cruel d’en découdre.

─ Tout doux ! J’ai fait ce déplacement parce que j’avais la certitude que la rencontre allait être exceptionnelle. Cette fois encore, je me suis trompé. Dommage…

Il mit sa pipe dans la poche de son traditionnel veston en velours côtelé marron et se leva. Son visage indiquait tout à coup une lassitude qui agrégeait toutes les déceptions et les déconvenues d’une vie qui n’en manquait pas. Malgré la pénombre, il semblait à Jérémie que l’homme avait pris mille ans.

─ Pardonnez-moi… Je ne voulais pas être désagréable. J’ai besoin de vous.

Il avait murmuré ses derniers mots dans une barbe qui lui donnait un âge qu’il n’aurait peut-être jamais.

Le professeur se retourna et fit signe à Jérémie de lui emboîter le pas. Ils marchèrent côte à côte le long du chenal sans mot dire. Arrivés au pont suivant, Jérémie hésita à suivre l’homme qui avait rallumé sa pipe dans la traversée, à découvert, de ce pont large et récent.

─ Pourquoi d’aucun s’attaque à de vieux ponts en fin de vie plutôt qu’à un pont comme celui-ci, fort et vigoureux, avec son béton bien armé. Ne dit-on pas qu’il n’y pas de gloire à vaincre sans péril ?

─ Vous m’avez appris, Monsieur, à tordre le coup des sophistes qui réduisent le réel à leur propre désir d’une réalité accordée à leurs intérêts personnels.

─ Oublions donc le dicton. Aventurons-nous plutôt dans champ sauvage de nos choix.

Ils reprirent leur marche sur les sentiers de la vanité et de la valeur des actes, des bravades et du trouble de l’homme devant la nudité de sa condition. Et puis, le vieux professeur le prit dans ses bras dans une accolade qui ne cessa point lorsque les corps se séparèrent pour reprendre le cours de leurs chemins personnels.

Jérémie revint sur ses pas, récupéra son dangereux attirail, se glissa sous le tablier de ce pont neuf qu’il gratifia d’une charge irrésistible. Les fils raccordés, Jérémie sortit sa petite batterie et mit le feu aux poudres.

Le pont neuf était irréparable. Jérémie avait changé l’objectif pour sa sortie de l’action directe. L’école était finie avec cet examen spécial. Jérémie emprunta un raccourci vers l’apprentissage d’un autre monde.

(à suivre…)

7 mai 2012

Second

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Refais le monde

Rien qu’une seconde

La vie l’amour la mort

On verra bien

La vie l’amour la mort

C’est pour demain… »

La scène noire est déserte. Seul et transi, Jérémielaisse vibrer l’invitation chantée dans sa tête et dans son cœur. Lequel choisir ? Y a-t-il lieu de choisir ? Verra-t-on plus clair demain ?

Depuis le retour de sa dernière retraite – ainsi appelait-il ses périodes de décrochement du fil conducteur de la vie qu’il croit choisir ou accepter – il sait qu’il est entré en rupture. Rompre avec quoi ? Avec qui ? Comme toujours ce sera avec lui-même, et comme toujours la recherche des signes sera patiente avant que l’évidence ne se manifeste et s’impose. La rupture sera consommée et défileront, en de grotesques cortèges, cris et chuchotements, récriminations et soulagements,
incompréhensions et encouragements. Tardive mais garantie viendra la révolte – ou l’abattement, c’est à ce moment-là pareil – de  celui ou celle qui découvre un bout de sa vie dans les événements qu’un autre écrit et publie unilatéralement ; qui seront les « victimes » cette fois-ci ?

Jérémie savait une chose de lui : il ne tentera jamais d’emprisonner le temps ni de le séduire durant mille eu une nuit afin de retenir les êtres et les émotions qu’il chérit. Cette fatalité, il ne la vivait pas comme un drame mais comme un donné. Il y avait lieu, à son sens, d’accepter ce don et d’en faire le meilleur usage ; l’usage de soi ou l’usage du monde, c’était toujours des tentatives pour donner du sens à notre impossible et nécessaire relation au monde qui nous contient, nous ignore et  ne nous attend pas.

L’artiste avait fait l’artiste. Il avait été à la hauteur de son rang ; sans surprise, il avait encore une fois surpris son monde. Jérémie le considérait comme un frère même s’il ne lui avait jamais adressé la parole. Ou plutôt comme une étoile amie, toujours prête à vous indiquer la route et faisant fi des nuages et autres brumes chagrines, elle était simplement la bonne étoile qu’on voit encore les yeux bandés. Il partageait avec l’artiste une soif irrépressible de subversion ; bien sûr les modalités ne les réunissaient point mais l’un et l’autre inscrivaient leur action subversive à partir du réel trivial et désespéré. « La vie l’amour la mort, On verra bien… » résonnait dans sa boîte crânienne alors qu’il cherchait un signe de courage emprisonné dans ses cellules ; « La vie l’amour la mort, C’est pour demain… » mais c’est déjà demain. Jérémie se leva dès que le mécanisme combinatoire urbain fût réactivé. La pause avait été courte mais décisive. Il prit le chemin qui en quelque sorte l’attendait.

Les premiers pas le conduisirent vers le petit groupe qu’il protégeait depuis longtemps. La complicité qui avait réunit ces êtres avait fait place, selon Jérémie, à une habitude confortable qu’il vivait avec difficultés. Complice, il l’avait été assurément ; était-ce l’amour, l’amitié, la communauté d’intérêts ou les circonstances, il ne pouvait le dire. Ce qu’il savait, c’est que depuis quelques années le débat avait fait place à l’acrimonie, la suggestion avait reculé devant la requête, l’accord avait cédé face à la querelle. Et puis surtout, il n’y avait plus ce rire permanent qui faisait le ciment du groupe ; où qu’ils se trouvaient, ils croisaient leurs regards et savaient qu’ils étaient unis, qu’ils avaient en partage ce rire salutaire sur tout, sur tous et bien entendu sur eux-mêmes. Oh ! il y avait bien quelques rites sacrificiels reproducteurs où, à l’aide de stupéfiants produits et quelques exercices érotiques névrosés, le groupe remettait un peu d’hélium dans le ballon avant qu’il ne s’égratigne sévèrement. La peur de se poser est plus forte que le désir de voler encore ; alors on survole comme on survit, aveuglément. Jérémie s’était longtemps dit que c’était de sa faute puisque chacun s’évertuait à le « customiser » aux exigences de l’appartenance au groupe, à lui assurer une sorte de maintenance évolutive. Il ne se souvenait d’aucun serment ; il en eut d’ailleurs été incapable tant il savait depuis toujours que serment et parjure vivent en couple inséparable. Et puis le conformisme déguisé en originalité prometteuse produit de confortables bobos. Les vingt-sept jours de marche en solitaire de Brest à Lorient par le chemin côtier ont été douloureux pour les genoux et les pieds certes, mais aucun château de cartes n’y a résisté, aucune illusion charitable n’y a survécu. Jérémie quittera le groupe. Il mettra en œuvre tout ce qu’il croira bon pour amortir la brutalité de la rupture. Il n’y a ni faute ni haine,  Jérémie s’en va, c’est tout. Ceux qui restent se chargeront de la souffrance et réinventeront l’enfer, leur enfer.

Il les avait préparés, personne n’a souhaité y croire, personne en tous cas ne s’est mis à l’envisager, encore une crise : quelques ajustements et tours de vis et rien n’y paraîtra plus. Il les avait prévenu : « vous savez bien que je suis lent à décider et que, pourtant, mes décisions sont irrévocables car elles sont déjà dans le passé lorsque je les prends enfin ». Rien n’y fit. En ce matin pluvieux Jérémie fait son baluchon maudit devant un groupe médusé. Il a le cœur lourd de ne pas être capable de se faire comprendre pour ses actes et pour ses véritables motivations ; comme souvent, il se persuade que le temps travaille pour lui, et pour la paix des esprits tourmentés. Les invectives ne le retiennent pas plus que les suppliques ; l’âme est légère.

Cela fait quelques semaines qu’il est installé dans une petite pension dont il avait connu la taulière autrefois au sud-ouest de la ville. Jérémie est le seul client ; c’est au nom des relations professionnelles passées que la propriétaire a accepté d’ouvrir à la location un petit studio sur jardin. Madame a insisté pour que le petit-déjeuner soit pris à sa table en compagnie de son vieux majordome tibétain ; ainsi fut-il requis, ainsi fut-il promis. Jérémie sourit à l’évocation des questions qu’il s’était posées il y a plus de vingt ans sur les agissements de cette femme autoritaire et indépendante. Elle le regarda en coin et lui dit qu’il était décidément incorrigible avec ce sourire moqueur et, lui semblait-il, accort ; il acquiesça dans un grand éclat de rire qu’elle prolongea avec gourmandise.

Dans sa lutte contre la morosité ambiante au travail, il se décida à couper ses journées par de nourrissantes promenades dans les parcs de la ville et de ses alentours. Plusieurs fois déjà, il lui est arrivé de croiser, de près ou de loin, une femme pressée en quête de l’accident pouvant enfin l’immobiliser un instant. C’est en tous cas le sentiment qu’il eut la première fois qu’il la vit trébucher et se reprendre à la suite d’une rencontre impromptue avec l’une des souches du grand hêtre qui bordait le sentier pédestre. Il lui avait semblé qu’elle suivait un chemin tracé à dix mètres du sol tant son menton était haut levé. Pendant quelques secondes Jérémie pensa que, peut-être, elle ne touchait pas vraiment le sol jusqu’au moment du rendez-vous de la chaussure gauche et de la racine libertaire. L’hypothèse qu’elle fût malvoyante lui traversa l’esprit, les lunettes foncées qui protégeaient ses yeux ne l’en dissuada pas. Avant qu’il pût la rejoindre, elle se rétablit, ajusta ses lunettes et s’en fut du pas rapide de celle qui a échappé à un flagrant délit.

Le mois suivant, Jérémie avait décidé son employeur de le laisser travailler dans un endroit calme qu’il aimait fréquenter lorsqu’il se consacrait à certaines formes de réflexion. L’arboretum n’était qu’à vingt petites minutes de moto. Vingt grosses minutes supplémentaires de marche et il était paré pour vaquer à rédaction d’un mémoire sur une règle institutionnelle tombée en désuétude. Quelques retraités en petits groupes disputaient les chemins étroits aux quelques dames qui  promenaient leurs grands chiens en alerte. Peu avant 17 heures, alors, qu’il cherchait les mots pour clore le second chapitre, un petit cri suivi d’inaudibles onomatopées lui fit lever la tête : de l’autre côté du petit plan d’eau, il reconnut immédiatement la femme qui retirait sa chaussure gauche trempée de l’étang à nénuphars. Depuis l’incident de la souche, il l’avait croisée deux fois dans les parcs de la ville à l’heure où le soleil bombe le torse ; ils s’étaient salués, sans plus, juste assez pour s’en souvenir. Il laissa son ordinateur portable sur le banc qui l’avait supporté depuis cinq heures et la rejoignit. Ils se dirent des banalités pour que l’instant ne s’enfuie pas en emportant l’émotion clandestine qui les troublait. Il l’invita à s’asseoir sur « son » banc public dans l’attente que chaussure et pantalon sèchent au contact de cet amical ce soleil de juin. Ils firent plusieurs fois le tour du monde avant qu’elle ne lui fasse part de son trouble sans pareil. Jérémie la regarda au fond de son âme et puis il lâcha gravement : « parce que cela est! ». Ils firent ensemble le parcours vers le parc à véhicules qui semblait trop court ce soir ; en chemin, la main droite de Jérémie frôla la main gauche de l’inconnue qui n’hésita pas à la saisir pour prolonger le vertige.

(à suivre…)

25 mars 2012

Premier

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Ce n’est pas l’homme qui prend l’amour

c’est l’amour qui prend l’homme

et un jour l’amour m’a pris… »

… fredonnait-il en marchant du pas résolu, presque affairé, qu’on lui connaissait. La ville ne lui était pas attentive ce matin, il n’en avait cure. Il ne demandait rien, il était comblé ; il s’offrait simplement à ces rues qui défilaient, lui semblait-il, en un cortège où il était l’unique spectateur. Artères et venelles, parcs et promenades, bâtiments et automobiles, hommes, femmes, animaux de compagnie, tous paraissaient se mouvoir, dans un désordre chorégraphié, quasi vivant ; il percevait le cliquetis des arbres à cames de la grosse machinerie qui régulait ces déplacements enchevêtrés, complexes, où même les accidents et leur effet de surprise étaient programmés. Il entendait le moteur de la ville.

Longtemps, le bruit de la ville l’avait hanté, le mettant sur ses gardes, en éveil permanent, guettant les signes avant-coureurs des grands mouvements généraux, s’armant pour les coups durs personnels à venir. Pour lui, la fatalité relevait de la mécanique ; Da Vinci, Newton et les autres ont été les cliniciens déguisés en poète ou en prêtre, l’un et l’autre célébrant à leur manière la chute.

Sensible depuis son plus jeune âge à l’exercice de la vertu, Jérémie considérait le monde avec le plus tonique des désespoirs. Entendre le déterminisme implacable imbibant l’univers l’avait rendu incapable jusqu’à l’infirmité d’être dupe de lui-même et l’avait conduit, adolescent, à devoir choisir son orientation, à défaut de sa trajectoire.

La condition humaine s’anéantissait, pour lui, à la mort de Tchen ; il avait fallu onze lectures successives pour abandonner définitivement la voie royale proposée par le martyre. Il y aurait un autre chemin, moins généreux de prime abord, mais surtout moins égocentrique, moins vaniteux, moins religieux. C’était certain, il n’entrerait jamais en religion, trop attiré qu’il était par la spiritualité. La querelle ou plutôt la guerre des doctrines, qu’elles soient matérialistes ou idéalistes, ne le mobilisait plus comme militant, comme juge et partie, non, il concentrait toute son attention sur la mécanique déterminant chacun des protagonistes ainsi que la logique de leurs affrontements, les fausses victoires, les défaites simulées. « Qu’est-ce qui peut bien alimenter cette mécanique ? Quelles en sont les finalités, les téléologies ? » se questionnait-il. Et toujours ce refrain sur la logique de l’intérêt et ces couplets sur la peur, sur la mort lui revenaient-ils. Le champ serait exploratoire, plutôt que de bataille, la conduite sera tragique plutôt qu’héroïque.

Que faire de la vertu dans un monde de finalités vaines sinon veules ? Il reste le désespoir philosophique et, sans le savoir bien, Jérémie s’était mis en résonnance avec de cette voie peu sexy comme on le dit de nos jours où le sexe se consomme à défaut de se vivre. Les rencontres impromptues avec Montaigne, Nietzsche ou le philosophe du Jardin ont permis à la semence de germer puis de croître lentement vers la découverte de la joie, ici et maintenant, dans le renoncement progressif au seul agrément. Le premier pas dans ce chemin – de croix ou de la délivrance, mais il ne mesurait pas encore la différence – a contribué à faire sien le sentiment fatal de la solitude. Métabolisé, il prévient contre la déception, la déprime et même contre la dérision et le cynisme. Le choix n’existe plus, il ne reste qu’à aimer, ou plutôt à apprendre l’amour ; le don de soi comme la manifestation de la beauté possible « accompagnant » la tragédie, notre tragédie. Il n’y a que les religions pour la nier ou la manipuler ; l’éthique s’inscrit dans l’ici et maintenant, sans promesse ni sanction, juste le réel rude et plein. L’exercice de la vie vertueuse dans le désespoir philosophique constitue une vertu en soi, une sorte de comportement désintéressé et permanent, un renoncement à la conservation de soi. Et puis Baruch Spinoza laissait entendre que la joie était à saisir. Alors, ainsi serait-il !

Jérémie avait longtemps suspecté que les affaires du monde obéissaient à des desseins précis et cyniques imposés par d’obscurs groupes servant leurs intérêts exclusifs ; la théorie du complot lui convenait à plus d’un titre. L’option déiste lui avait rapidement paru insatisfaisante, absurde même. Le rapport que les hommes entretenaient à Dieu semblait relever de la pensée magique. Dieu servait les prêtres et exorcisait tant bien que mal les peurs et les angoisses devant la souffrance et la mort. Dieu n’était à son avis qu’un argument mais aucunement une option. Dès lors, les religions devaient assurément occulter des ombres initiées aux mystères de la manipulation des masses. Il prit soin d’investiguer et de « traîner dans toutes les coulisses », à la recherche de la vérité ; il prit l’habitude d’aller systématiquement ailleurs que là où on le conduisait, où on l’attendait, où on le convoquait parfois. Il avait fait siennes les techniques de déplacements furtifs. Il ne s’exposait quasi jamais et ce n’était pas facile ; à maintes reprises il avait fait le gros dos devant d’insoutenables dérives, quelques fois il n’avait pu se contenir et avait pris partie ou encore avait fui. Dans les deux cas, il avait failli dans la mission qu’il s’était attribuée ; Tchen était mort pour rien…

Qui étaient-ils ? Comment leur échapper ? Il n’était pas dans les intentions de Jérémie de se mesurer à eux, de les combattre ou même de les rejoindre mais de les connaître malgré eux et de pouvoir ainsi leur échapper comme on esquive ou on prévient une attaque à laquelle on ne saurait répondre. Pour lui, la double punition – être manipulé et l’ignorer – était intolérable, elle était l’humiliation suprême. Rechercher un ennemi et apprendre à le connaître donnait sens à une vie sans Dieu ni autre substitut.

Pas à pas, il avait sillonné le monde, s’était risqué dans d’étranges anfractuosités, s’était égaré dans d’inattendus labyrinthes, avait été remis en selle par des rencontres de fortune. Aujourd’hui il n’était plus très sûr de pouvoir tenir les figures du mal. Dans sa quête, il avait certes été en présence d’êtres d’exception mais il avait surtout été confronté à l’incompétence et à la peur qui génèrent les pires actions qui soient. Il y a bien des groupes organisés autour d’intérêts exclusifs, mais quel bricolage, quel chaos et quelle aliénation ; nous sommes bien loin de projets machiavéliques ourdis par un quelconque grand ordre intelligent. Quel désenchantement que le constat de l’absolue vanité de l’homme dans ce qu’il voudrait être la conduite du monde et bientôt de l’univers.

Cette « vérité » s’était révélée peu à peu, l’air de rien. Etait-ce fatigue, aveuglement, asservissement ? Il pariait plutôt sur la lucidité et les résultats de ses infatigables recherches. Et puis, il y avait cette rencontre…

(à suivre…)

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