le carnet du lait

10 octobre 2011

Journal d’un chat obèse

Publié par lutiner dans Non classé

1.

Tout le monde le dit : « Solal, t’es obèse ! ». Chaque fois que quelqu’un pénètre dans mon antre, mes oreilles s’agitent avant même qu’il n’ait eu le temps de prononcer un seul mot. L’obésité c’est tout ce qui me reste de ce corps félin que je promenais dans ma vie d’avant. Dans le quartier, on me respectait et les chattes du voisinage parcouraient de leurs yeux d’amande ma silhouette gracile. Je portais beau et je profitais de toutes les flaques d’eau après la pluie pour jeter un œil sur mon pelage. Dandy jusqu’au bout des griffes ! que j’étais. Mon maître décida un jour que mes pérégrinations amoureuses, pourtant épisodiques, devaient cesser pour ma santé – je rentrais souvent aux petites heures du matin, le poil en bataille et de vilaines traces de bagarres féroces avec les autres mâles du quartier – et pour sa tranquillité d’esprit. Il m’emmena manu militari chez le véto du coin, une sorte de Mengele plus adepte de la Shoa que des chats et manifestement fâché avec la douceur. J’en garde encore un souvenir si vivace, qu’au moindre bobo je m’évade par la fenêtre et disparaît le temps de ma guérison. Il y a en effet toujours une âme charitable qui me trouve suffisamment cute pour prendre soin de moi, me soigner en me gavant de nourriture et d’affection. Je lui faisais faux bond, ingrat que je suis, dès que je me sentais en forme et au retour à la maison je pouvais voir les portraits de moi sur tous les arbres de ma rue. Satisfait de constater que mes maîtres s’étaient attachés à moi, je rentrais triomphant. Je simulais bien sûr l’indifférence, mais me laissais carresser avec délectation, ronronnant juste ce qu’il faut pour leur montrer un peu la joie de me retrouver dans mon foyer. Ce qu’il y avait de plus difficile dans mes escapades sanitaires, c’était de devoir m’adapter à de nouvelles gens avec lesquelles je devais composer, m’adapter à un nouveau milieu et aux enfants qui ne sont pas toujours tendres avec les animaux.
Quand je me sentais las de mon nouvel environnement, je rentrais chez moi avec gourmandise, sûr de trouver des maîtres attentionnés, pleins d’égard à mon endroit et qui se faisaient une fête de me gâter en m’apportant les meilleurs plats et me gratifiant d’une nouvelle écuelle, parce que je le valais bien.

Solal c’est plutôt inusité dans ma confrérie, mais quand on est affublé de mes maîtres, on peut le comprendre. Figurez-vous que ces deux-là se sont rencontrés sur les bancs de la fac alors qu’ils travaillaient à leur maîtrise de Lettres-Modernes. Le coup de foudre fut, paraît-il, instantané. Je vois assez mal aujourd’hui ce qui leur a plu chez l’autre, tant leurs disputes continuelles me mettent en boule et m’incitent le plus souvent à filer par la chatière vers le jardin où cette immense masse servile qu’est Mangeclous, le chien qui devait devenir mon compagnon, s’ébaudit sur le gazon en bandant comme un âne. Pouah !
Solal, je ne suis même pas juif ! Eux non plus, mais ils sont du genre à s’écrier Mazel tov ! au lieu de super et génial de leurs amis. Ils eussent aimé être juifs, porter un nom se terminant en -stein et pouvoir se rendre à Auschwitz sans se sentir platement français. Ils se sont découvert sur les bancs de la fac une passion commune pour l’œuvre d’Albert Cohen. allant même jusqu’à lui écrire à Genève afin de solliciter une entrevue qui n’eut pas de réponse. Les quelques pages de « Belle du Seigneur » que l’auteur avait consacrées aux chats avaient achevé de les décider à en adopter un. Et l’indifférence de Cohen à leur égard ne les dissuada pas. De cette missive qui devait changer à tout jamais leur vie, du moins le pensaient-ils, ils en avaient fait un brouillon qu’ils conservent précieusement dans un dossier de leur ordinateur qu’ils ont mystérieusement nommé Nations-Unies, et je ne résiste pas à l’envie de vous en faire découvrir le contenu. Voici donc cette fameuse lettre.

18 septembre 2011

Deux mots d’amour

Publié par rideaurouge dans Non classé

De la lecture lointaine de l’Arrache-cœur, il ne m’est resté que la révélation de la confusion entre amour et protection. Je me souviens de cet amour obsessionnel d’une mère pour ses « trumeaux » – l’un d’eux se prénommait Citroën – et de sa dérive vers l’absurdité. Je n’ai aucun souvenir de l’épilogue ni même du propos du roman ; à quinze ans, ma mémoire n’a voulu retenir que ce dont j’avais besoin à ce moment-là : d’amour, sans équivoque.

Plus tard, je me suis quelquefois demandé si la conduite de ma vie relevait de l’amour ou du besoin de protéger, ce simulacre de l’amour qui relève plutôt de la séduction ou de la quête ; protéger l’autre c’est un peu le piéger pour requérir sa reconnaissance à défaut de son indéfectible amitié. Les réponses manquaient souvent au début, même si je me disais tout haut que seul l’amour m’habitait, tout bas je devais bien confesser que la passion d’être autant aimé au dehors qu’au nid originel mobilisait bien des énergies, invitait à d’étranges desseins.

De cette passion, puisque il faut bien nommer ainsi cette emprise complète sur la volonté, que puis-je préciser ? Qu’elle fait souffrir, c’est un truisme. Mais elle semble tant promettre, qu’il est impensable de s’y soustraire. Comme souvent, nous nous arrangeons avec l’idée que nous voulons nous faire de nous-mêmes et, plus encore, avec l’image que nous voulons imposer. Cette image est si nécessaire pour distraire l’autre de notre peur, de notre vacuité. La vie est difficile dès le premier jour et nous ne sommes pas armés, nous demeurons d’éternels prématurés sans cesse à la recherche d’une protection. Et puis, il y a cette concurrence reptilienne pour la conquête d’un territoire exclusif d’expression du moi.

Aîné d’une fratrie de cinq, puis six enfants, j’avais l’énorme avantage du pionnier qui bénéficie du choix le plus étendu ; une fois installé, les viennent ensuite doivent faire preuve de vigueur et, peut-être, d’imagination pour trouver, faire ou inventer leur place. Le nid familial offre la protection nécessaire à l’épanouissement de chacun pour autant que l’espace imaginaire que présente cet asile ne soit pas clos. Ou alors, le sentiment d’erreur d’aiguillage s’imposera insidieusement pour le plus grand désarroi de chacun. La découverte prudente d’abord, puis toujours plus téméraire du monde extérieur au nid me conduisit vers des choix altruistes espérais-je sincèrement ; l’étaient-ils vraiment ? Il me semble que cette sincérité suffisait à leur fondement alors que, plus vraisemblablement, j’agissais dans la hantise de ne pas être aimé. Les besoins de reconnaissance autant que de distinction ont dicté les règles d’orientation du chemin que je sentais devoir tracer. L’inconnu, et la peur qu’il suscite, seraient vaincus par la grâce de l’engagement vers l’autre, pour l’autre, et si possible avec l’autre. Ainsi, les valeurs de générosité et d’humanisme – des valeurs de gauche, me semblait-il – offraient une solide boussole pour avancer dans cette vie difficile et ce monde qui ne m’attendait pas. De très opportunes et heureuses rencontres m’ont permis de tenir un cap : l’engagement et la disponibilité de tous les instants me permettaient d’être dans le monde – j’avais la chance que chaque hiver les capitales européennes expédiaient leurs résidents les mieux dotés vers les montagnes enneigées où nous pouvions les cueillir à défaut de toujours savoir les accueillir – sans me perdre tout à fait.

La sécurité reçue au nid, l’assurance acquise en chemin et, probablement, la position qui m’était accordée m’ont rapidement inscrit dans un profil de protecteur plutôt que de provocateur – que j’aurais secrètement aimé être. Cette image et les comportements qui tendaient à la figer me gratifiait d’amitiés solides et loyales ou au moins d’admiration ou de respect. Au fond de moi, toujours la question de savoir si j’aimais véritablement mes congénères ou si je cherchais plutôt l’amour de ceux-ci me collait à la conscience; à chaque fois je me disais que la mère des trumeaux de l’Arrache-cœur n’aimait personne sinon peut-être elle-même, que l’obsession de protéger ses enfants chéris ne relevait pas de l’amour engagé mais de l’amour du collectionneur pour les objets qui lui sont totalement assujettis. Primat de la protection et primauté de la possession.

Aujourd’hui, je me sens plus serein, plus heureux certainement. Je ne ressens plus le besoin de me soumettre à la question de savoir si je guide ma vie avec amour ou si je l’use à chercher cet amour. Etre ou avoir ? J’ai choisi, ou plutôt j’ai réalisé qu’il n’y avait pas à choisir. Le besoin de me construire un passé, une mythologie à la hauteur de mes ambitions ou de mes concurrents, ce trouble m’a quitté définitivement ; le réel est plus beau que le rêve et il sait me combler à chaque instant. Oh ! bien sûr, il demeure quelques glissades que la vanité agonisante réclame encore, mais ce ne sont que scories oubliées qu’il s’agit d’aimer et d’accompagner vers une fin paisible.

L’Arrache-cœur de Boris Vian n’a vraisemblablement que peu de parenté avec « mon » Arrache-cœur. Il a pourtant constitué une de ces rencontres opportunes et heureuses qui donnent sens à la trajectoire que j’ai empruntée jusqu’ici et qui me conduiront là où j’aurai toujours fantaisie d’aimer pour rien, parce que cela est, ici et maintenant.

Pierre Constantin

29 août 2011

Un caméléon dans un foyer d’aide d’urgence

Publié par rideaurouge dans Non classé

Dimanche 28 août, 2011

L’écran digital affiche 4:58. Il est bientôt cinq heures et, comme le Paris de Dutronc, je m’éveille. Ce 11 août 2011, le jour peine à se lever, hésite encore et puis se souvient que c’est encore l’été.

Aujourd’hui je serai le caméléon de Diana Staebler, intendante au foyer de Vevey. J’ai pris rendez-vous pour 7 heures. Je me lève, grimpe un étage et procède aux ablutions matinales après les quelques exercices de yoga quotidien. L’air que je respire est agréable, enfin de saison. Et hop ! un petit-déjeuner copieux en bonne compagnie et j’enfourche mon deux-roues pour mettre le cap sur Vevey.

Le ciel présente une tonalité joyeuse même si le soleil n’est pas encore visible. Roulant vers l’est sur les routes des hauts de Lavaux, je découvre un placide Grand-Combin déjà ivre de lumière solaire : la journée s’annonce belle. Quel plaisir sans cesse renouvelé que de vivre dans ce décor exceptionnel.

La montée d’escalier du foyer de Vevey propose des marches fatiguées et, paradoxalement, des murs blancs comme les neiges du Grand-Combin ; mes narines cherchent cette présence insistante des effluves typiques des foyers et sont surprises, d’abord par cette absence, puis par les fragrances combinées et plutôt légères qui errent dans la cage d’escalier.

Je me présente devant la grande porte métallique. Alors que je cherche un sésame, la porte s’ouvre et un agent de la société SDS me prie d’entrer : on m’avait vu venir, j’étais attendu. Je suis « pünktlich » mais Diana Staebler est en pleine séance de tuilage avec Madame Nicole Coudray, surveillante à l’EVAM. Des présentations rapides interrompent momentanément la tâche ; j’écoute leur échange et me dit que la qualité des personnes joue un rôle primordial dans le succès de ladite tâche. Et puis, si l’objet de l’échange concerne des faits, il se joue à ce moment-ci la reproduction du lien social entre des collègues qui partagent plus que des faits, une sorte de connivence. Pour cela, pas besoin de mise en scène particulière, simplement deux femmes qui se parlent dans un local de garde et colorient les faits gris que l’on retrouve dans l’indispensable rapport d’événement. Je me demande si nous savons encore avoir ce réflexe lorsqu’on travaille à Sévelin ; poser la question, c’est un peu y répondre.

Nous quittons un instant Nicole Coudray pour rejoindre le bureau de l’intendante en faisant un rapide tour de l’étage. Les quelques pas que nous avons à faire dans les couloirs installent bien Diana Staebler dans son statut, dans son territoire, dans son monde peut-être : des salutations personnalisées aux différents pensionnaires que nous croisons, ici une petite tape dans le dos, là un sourire, ici encore un froncement de sourcil ou une remise à l’ordre, rien au hasard, pas de jugement, juste le geste adéquat qui prévient, soutient ou désamorce. J’appendrai plus tard dans la journée qu’elle a séjourné, enfant, dans des foyers ; je ne sais si c’est cette expérience qui l’a dotée d’une telle « oreille », à tout le moins elle semble sentir la vie du foyer.

Un sentiment me frappe soudain ; tout se fait comme en milieu carcéral. Chaque porte s’ouvre dès lors que quelqu’un la déverrouille d’abord, chaque porte qui se ferme est suivi du tour de clef protocolaire ; on me met au parfum et l’on me dote d’un passe-partout monté sur un porte-clefs de ceinture. Au cinéma, le sentiment de privation de liberté est souvent rendu par un relief sonore soutenu au travers d’une succession d’échos métalliques accompagnant les ouvertures et fermetures de portes rapprochées dont les serrures crient de méchants cliquetis; au foyer de Vevey, tant les surveillants que l’intendante mettent tout en œuvre pour amenuiser les effets de cette contrainte sécuritaire : pas de bruits intempestifs, pas de démonstration sécuritaire, …du tact, simplement.

A son bureau, nous nous attelons aux questions relatives à la gestion des places. Sur la base de la liste manuelle remise par la surveillance, nous documentons une liste électronique des personnes ayant passé la nuit dernière au foyer. Il s’ensuit une vérification systématique des personnes ayant manqué les cinq dernières nuits ; certaines personnes sont au bénéfice d’autorisations spéciales pour séjourner ailleurs, d’autres sont signalées disparues à qui de droit. Et puis il y a quelques cas particuliers : ils sont consignés dans la liste des « 500 » – pratique qui permet à certains pensionnaires de séjourner chez des tiers tout en gardant l’adresse officielle de son foyer d’attribution. Je fais part de mon étonnement, Diana Staebler me rappelle que l’usage d’une telle liste a été supprimé depuis juin 2010. Alors ? Alors, son usage s’est poursuivi jusqu’à ce jour, en tous cas à Vevey et probablement ailleurs dans le secteur est ; le fait est confirmé par une conversation téléphonique dans les minutes qui suivent. Après une rapide exploration des situations, nous convenons de les régulariser l’une après l’autre. Et puis soudain, Diana me parle d’un autre cas « particulièrement » particulier, il n’apparaît sur aucune liste ; la personne concernée est toujours inscrite et hébergée dans le foyer alors qu’elle n’y a pas passé la moindre petite nuit. En tentant de régulariser la situation, nous découvrons qu’un dossier est ouvert par le bureau de traitement des avis de recherche (BTAR) avec qui nous échangeons des courriels quasi surréalistes ; nous constatons ensemble que Vevey connaît une réalité, que Sévelin en possède une autre ou plusieurs autres qui ne confinent pas à la réalité de Clarens ; que pense Zurich ? quel est l’âge du capitaine ? Un de mes mentors me disait un jour, après que nous ayons modélisé plusieurs processus : « N’oublie jamais que là où la procédure s’étend, le bon sens recule ».

Nous ouvrons le rapport des événements : Diana le documente et me le commente. Et puis voilà le coordinateur du PO nettoyage, le désormais poids plume Mouldi, qui se radine avec du linge propre ; vite un chariot avec le linge sale et nous voici dans la rue, « au cul de sa tire » ; nous échangeons les ballots de linge, nous nous saluons chaleureusement et nous courons à nos activités respectives. Profitant de l’élan qu’il nous a transmis, nous faisons un rapide saut de puce à la case postale. Zut ! c’est déjà l’heure de la permanence intendance et les demandes affluent. Diana Staebler se met à la disposition des pensionnaires alors que je traite le courrier. Tâche anodine ? Pensez-vous ! La liste des « 500 » réapparaît dans ses effets collatéraux.

Il est bientôt midi, nous débriefons les cinq heures que nous avons passées à un rythme soutenu – coupées par une mini pause café – dans des problématiques contrastées. Comme convenu, mon hôtesse avait réservé deux places chez Charlie Chaplin, ou plutôt au sympathique Café de la Place à Corsier-sur-Vevey que Charlot avait coutume de fréquenter. Nous sommes sur la terrasse ombragée ; décidément, la journée est fort belle au-dehors. Nous parlons un peu de l’EVAM et un peu de nous-mêmes, mais la course reprend.

Nous voici à l’inventaire de son économat. Elle compte, évalue et dicte. J’écris et questionne parfois ; je découvre ou apprends. Changement de décor, nous sommes dans un nouveau local contenant, à titre provisoire, les cartons d’objets en déshérence ; nous les sélectionnons selon des critères non écrits qu’elle maîtrise parfaitement. Nous embarquons cartons, valises et piano électrique sur des chariots, prenons un ascenseur avec une serrure que seul Thabo Sefolosha – un célèbre veveysan – peut atteindre aisément. Arrivés à la cave, nous procédons à un nouvel inventaire, chacun dans notre rôle, nous sommes déjà rôdés. Il nous reste encore à préparer les paniers d’accueil à disposition des surveillants. Tiens, cette fois elle pilote et documente les formulaires tandis que j’assure la manutention ; est-ce un antidote contre l’ennui qui naît si souvent de l’uniformité ?

Nous passons en revue quelques autres aspects – que nous ne traiterons pas aujourd’hui – de  son activité. Et puis c’est déjà l’heure de se mettre à niveau avec la surveillance sur des questions sensibles relatives à certains pensionnaires. Il me semble que Diana mette un accent particulier sur les nécessaires continuité et cohérence des messages et des pratiques qui font le cachet d’un foyer comme celui de Vevey.

Il manque quelques minutes pour atteindre seize heures. Nous prenons congé l’un l’autre, mais aussi des surveillants, des pensionnaires et de l’esprit du foyer de Vevey. Diana Staebler s’en retourne dans la campagne fribourgeoise retrouver les siens, je chevauche ma monture pétaradante que je conduis à travers ce paysage sublime jusqu’à mon jardin potager où roses de Berne, cœurs de bœuf, courgettes et capucines m’attendent pour une jolie cueillette.

Assis dans l’herbe, un verre de vin d’Ombrie à la main, je refais le film de la journée. Qu’en reste-t-il lorsque le caméléon a perdu son habileté à imiter ? Le retour de l’humain dans la façon de modéliser et de modeler le réel.

De modéliser d’abord. Où sont les « bonnes pratiques » dans l’élaboration conceptuelle des métiers que couvre l’EVAM ? Quel fluide faut-il ajouter à toutes ces recettes pour que la soupe soit servie à chacun pareillement et selon son goût ? Est-ce que notre organisation actuelle ne constitue pas un obstacle à la mise en place d’une culture et d’une dynamique communes ? Qu’est-ce qui fait que le facteur humain est toujours plus exclu de nos pratiques ? Diana Staebler, ses collègues et les pensionnaires du foyer de Vevey montrent bien l’impossible abandon du facteur humain dans leur activité. Je me promets d’être toujours plus vigilant et de prendre plus de temps avec ceux qui font le réel avant de leur prêcher un réel qui n’a de tangible que le papier sur lequel il se pâme. Je ne tomberai pas non plus dans le caricatural laisser-faire qui n’est que l’antichambre du laisser-aller. Finalement, ce qui est passionnant dans notre activité, c’est cette impermanence de la vérité : vrai aujourd’hui, faux demain, et toujours remettre l’ouvrage sur le métier, « l’éternel retour » disait Nietzsche. D’ailleurs, aurais-je pu l’exercer s’il en avait été autrement ?

Quand je parle de modeler le réel, j’entends la marge de manœuvre que chacun exerce – ou peut exercer – dans l’exécution des tâches que sa fonction permet. Cette marge de manœuvre est déterminée de façon claire par les règles et procédures en vigueur d’une part, mais aussi de façon plus molle par les qualités personnelles qui trouvent, plus ou moins, dans le champ professionnel concerné, un territoire d’expression privilégié. A Vevey, j’ai vu des personnes comme Diana Staebler ou Nicole Coudray qui ne faisaient pas que suivre scrupuleusement des règles ; elles apportaient quelque chose de plus qui faisait qu’un foyer sur occupé – 72 personnes pour une capacité de 65 lits ! – ne présentait pas un risque quant à la vie du foyer. Lors du changement de l’équipe de surveillance, les nouveaux arrivants se sont conformés strictement aux règles et pourtant de petits glissements rendaient tout à coup l’atmosphère plus électrique ; Diana était plus inquiète et rappelait sans cesse aux agents SDS que tel ou tel pensionnaires et autre visiteur pouvaient à tout moment devenir une étincelle dangereuse. Ces nouveaux agents ne faisaient aucune faute sinon de ne pas sentir ce qui n’est pas encore écrit. Il y a bien sûr lieu, là aussi, de ne pas tomber dans l’excès ; j’en veux pour preuve tous ces burn-out qui sont souvent liés à un excès d’investissement personnel dans un cahier des charges qui ne le propose pourtant pas. Si cela était facile… Je souhaite pouvoir amener ma part de cohérence entre des règles imprescriptibles et des pratiques souples donnant libre cours aux potentialités de chacune et de chacun. Je ne manquerai pas, désormais, de poser à chaque fois la question de la contribution attendue ou possible des femmes et des hommes qui font l’EVAM. Et d’évaluer leurs formations à l’aulne de la mission qu’ils reçoivent ou qu’ils se donnent.

Promesses de nouvel an qui s’oublie le 2 janvier ? Nous le verrons bien. Je remercie infiniment Diana Staebler et tous les autres pour avoir fait de ce 11 août 2011 une des plus belles journées de cet été chagrin.

La lune est à son second quartier, elle sera pleine dans deux jours ; elle inonde les coteaux et le lac de sa lueur métallique et pourtant caressante. Cette journée a su mobiliser toutes ses ressources pour être belle de bout en bout. Je me mets au clavier : l’écran digital affiche 4:58

Pierre Constantin, caméléon de Diana Staebler.

11 juillet 2010

Les chats ne jouent pas au football.

Publié par lutiner dans lait-divers, Non classé

J’ai toujours rêvé de jouer au football, mais, dans ma famille, le club de football (prononcer fotbal) appartenait au clan opposé. Chez nous, c’était la musique. J’ai donc fait de la musique avec application, mais sans grand talent. Je voulais être virtuose ou rien. Je ne fus rien, ou plutôt j’ai essayé autre chose. Sans que mon père n’en sût rien, j’ai fréquenté l’école de foot du village jusqu’au jour où l’entraîneur exigea que nous ayons notre propre ballon et nos propres chaussures à crampons. Je n’ai jamais osé le dire à mon père et j’ai lâchement quitté un sport que j’affectionnais pour me remettre sagement au solfège dans un local de répétition qui sentait le bois humide et le vin blanc de mauvaise qualité, un Rappilles que nous nous étions habitués à boire lors des réceptions où la fanfare devait se produire.

Peu à peu je me suis désintéressé de ce sport qui m’avait repoussé et je l’oubliais bien vite, l’adolescence frappant à ma porte. Je ne suis pratiquement jamais allé dans un stade et les matches à la télé étaient d’un redoutable ennui. Mais le football s’est chargé de revenir me hanter, parce que mes amis, pas tous heureusement, étaient des passionnés, des afficionados, des tiffosi, des amateurs éclairés et parce que j’aime l’écriture de Georges Haldas, un écrivain genevois qui a écrit de très belles pages sur ce sport[1]. Jamais je ne m’abonnerai à une chaîne de télévision sur le football, mais je ne boude plus mon plaisir lorsqu’arrive la Coupe du Monde. Nous voici aux portes de la finale et, comme à l’accoutumée, je passerai mon dimanche après-midi avec quelques amis et autres relations à manger, boire, rire et crier en regardant la partie qui opposera l’Espagne, favorite de tout le monde, et les Pays-Bas que je vais soutenir ardemment pour de multiples raisons que seuls mes proches connaissent – quoiqu’à l’ère de Facebook ces raisons atteignent des contrées lointaines et des « amis » que je ne vois plus depuis longtemps et pour qui peu importe ce que je pense.

 

Mes années étudiantes à Paris sont une parenthèse de dix ans, pendant laquelle je ne me rappelle pas avoir eu de l’intérêt pour quelque sport que ce fût. Le blanc total. Une exception : le Tour de France cycliste, probablement plus à travers les Mythologies de Roland Barthes ou les chroniques de l’Équipe d’Antoine Blondin. Pas de télé dans ma chambre de bonne et Internet n’était encore utilisé que par l’armée.

Non, tout a commencé véritablement avec un ami grec durant l’été 1994. Ses origines italiennes sont ressorties à ce moment-là. Le début de la compétition, nous ne l’avons regardé que lorsque l’Italie jouait. Ça n’était pas ce qu’on peut appeler des matches fascinants. Nos femmes et nos enfants vaquaient à d’autres occupations pendant ce temps. Puis nous sommes partis sur l’île de Chios, patrie supposée d’Homère. Autant dire que le football disparut de nos vies et que je passais quelques semaines à refaire le voyage d’Ulysse en buvant du retsina comme si je devais écouler à moi seul toute la récolte de l’île. Nos filles étaient petites et nous les regardions jouer avec les enfants de l’île comme s’ils s’étaient connus depuis toujours. La barrière des langues n’existe pas quand on a trois ans. Vint enfin le jour de la finale et la confrontation entre le Brésil… et l’Italie. La Grèce ayant participé à ce mondial, nous n’eûmes pas de difficulté, alors que le match commençait à 3 ou 4 heures du matin, à trouver une sorte de restaurant sur la plage qui nous avait promis de rouvrir pour la finale. Les orteils en éventail, nous avons attendu en regardant au large la côte turque illuminée et bruyante. Le patron revenait tous les quarts d’heure remplir nos verres et le ballon nous semblait de plus en plus petit. L’émotion fut à son comble quand Roberto Baggio loupa son pénalty et donna le titre au Brésil. Mon ami, dépité, erra sur la plage comme Ulysse sur la mer Égée et me fit ce je de mot désabusé : « En Dunga je ne mettrai jamais de Baresi (sic)».

1998, l’année du couronnement ! À Genève, au milieu de la grande place de Plainpalais, des tentes de kermesse avaient surgi un beau matin de juin, dispersées de façon aléatoire, ce qui n’est pas usuel en Helvétie. Chaque chapiteau représentait une communauté genevoise dont le pays d’origine participait à la Coupe du Monde. J’y ai emmené ma fille de 7 ans sous un soleil de plomb regarder un match chez les Italiens. Elle fut effrayée par ce qu’elle vit et entendit. L’Italie s’était fait sortir de la compétition par la France aux tirs au but. Les Italiens étaient déchaînés, comme d’habitude, mais le silence avant le tir de Di Biagio, crucial pour que l’Italie reste en vie, reste un des grands moments de cette journée-là. C’est dans ces moments-là que la dramatisation dans le sport prend tout son sens, ces secondes suspendues où l’on pourrait entendre le coeur de chaque Italien battre au même rythme, prêts à exploser de joie ou à imploser de rage. C’est pendant ces instants de tension que le peuple italien est le plus beau. Je l’ai toujours côtoyé depuis mon enfance, alors qu’en Suisse ils étaient les boucs émissaires des initiatives xénophobes des années soixante-dix et que nombre d’entre eux vivaient dans des taudis fournis par leur employeur, entre hommes, sans femme ni enfants restés en Italie à cause du statut inique de saisonnier qui leur était attribué par le gouvernement. Mais là n’est pas le sujet. Il faut que je songe à revoir Pane e cioccolata de Franco Brusati avec l’excellentissime Nino Manfredi. Un film qui en dit long sur ces années sombres.

Di Baggio tira sur la transversale et moins de cinq minutes plus tard tout était fini, nous étions presque seuls, ma fille et moi dans ce qui avait été l’antre surchauffé des tiffosi.

La finale, je l’ai vue dans une petite ville de Bretagne. À huit heures ce 12 juillet, il n’y avait plus personne dans les rues, sinon quelques chats abandonnés qui erraient en pestant contre les dimanches de finale. Et il y avait moi qui étais à la recherche d’un bistrot où je pourrai regarder ce match que les Français attendaient depuis si longtemps. J’avais monté la côte qui mène à la grande place où j’étais sûr de trouver, comme partout en Bretagne, une rangée de troquets qui se tireraient la bourre pour alpaguer le chaland. Que Nenni ! La place était vide et les troquets fermés. Une pluie fine commençait à tomber et je me réfugiai dans les ruelles sombres qui descendaient en cascades vers la rivière. C’est là que je me suis arrêté peu avant neuf heures et le début des hostilités, dans un petit café à l’enseigne si discrète que je faillis ne pas le voir. Il y avait là une cinquantaine de personnes, jeunes et vieux, on aurait dit une réunion de famille. Autant dire que mon entrée ne passa pas inaperçue. Mais les Bretons savent recevoir. On me tendit une chaise et à peine assis, deux accortes jeunes filles sont venues me dessiner deux petits drapeaux français sur chacune de mes joues, histoire de faire couleur locale. On me servit à boire avant que je ne passe commande et, comme par magie, mon verre ne se vidait jamais. Un vieil accordéoniste traduisait en musique les images du téléviseur trop grand pour ce petit café. Des buts, il y en eut, des embrassades aussi, et, tandis que les français défilaient sur les Champs-Élysées, nous dansions et buvions, loin de la foule. À l’aube, je quittai ma nouvelle famille et remontai la côte sous le crachin, ombre blafarde se faufilant dans les petites venelles, escortée par les chats…. À suivre.




[1] La légende du football, Georges Haldas, éditions de l’Âge d’Homme, Genève, 1989

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