le carnet du lait

26 mai 2012

Quatrième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Je rêvais d’un autre monde

Où la terre serait ronde

Où la lune serait blonde

Et la vie serait féconde »

« Je rêvais d’un autre…

— Allo !

— Jérémie ?

— Oui. Je rêvais d’un monde où tu étais moi et où j’étais toi, où nous ne savions plus très bien qui nous étions, où nous étions pourtant si bien. Et puis le smartphone a libéré sa chanson…

— Quelle heure est-il ?

— La bonne heure.

Elle se tut et pourtant sa présence emplissait tout l’espace. Le silence habité avait sensiblement accéléré le rythme cardiaque de Jérémie. Il oscillait entre deux réalités ; il avait le sentiment de maîtriser cet autre monde qu’il organisait durant son sommeil alors que la réalité tangible semblait échapper à tout contrôle. Entre ces deux états, il devait vivre ; et la vie ne semblait pas acceptable si elle se résumait à un jeu de cache-cache. L’était-elle davantage si elle se réduisait à la médiumnité ?

L’air fraîchissant de la nuit caressait son corps à nouveau détendu. Tandis qu’il laissait courir ses pensées comme les lucioles des soirées ombriennes qu’il aimait tant, elle le relança :

— Je ne te dérange pas ?

— Oh non ! Si tu savais…

— Et que devrais-je savoir ?

— Si je le savais…

Il le devinait mais ne pouvait encore se résoudre à l’aveu. Il ne pouvait s’empêcher de discréditer la grâce qui l’emportait par le truchement d’un doute rampant. Il avait rompu avec son groupe afin de renoncer à l’ennui que même le jeu de la séduction et du pouvoir ne savait plus distraire. Etait-il embarqué dans une histoire dont le seul atout était la nouveauté ? Toutes les humeurs indiquaient un état amoureux classique, pourtant tout s’enchaînait dans un bain de tendresse telle que ses sens étaient non pas anesthésiés mais détendus, joyeux. Cette rencontre ne semblait pas plus répondre à une conquête qu’à un compromis ; elle semblait ne rien valoir, ne rien prétendre, ne rien promettre. Jérémie sentait qu’il traversait le miroir, qu’il était en découverte et peut-être…

— Je t’aime, dit-il. Je n’y suis pour rien et cela me ravit absolument.

— J’arrive.

Il n’eut pas le temps de lui dire que la porte du parc était close, que l’accès à la bâtisse était soumis à la saisie d’un code ou à la détention d’une clef de sécurité, qu’une multitude de détails sans importance se réunissaient pour freiner toutes les entreprises ardentes. Il sourit et se moqua de lui, des serrures et des conventions. Il passa un short et se couvrit d’une chemise en lin. Espadrilles aux pieds, il sortit dans le jardin et se faufila au travers de la haie de noisetiers rouges et surgit dans
la ruelle déserte. Il frissonnait mais la température de cette nuit de juin n’y était pour rien.

Lorsque le cabriolet sportif présenta ses feux bleutés tout en haut de la rue,  Jérémie trotta à sa rencontre. A peine l’automobile avait-elle pu ralentir qu’il avait sauté sur le siège libre.

— Roule ! lança-t-il joyeusement en regardant au loin.

Elle essaya de scruter son visage mais la lumière était trop hésitante. Elle sourit, plissa les yeux et écrasa l’accélérateur.

Ils avaient roulé près de trente minutes lorsqu’il lui proposa d’engager le bolide dans un court chemin de terre. Le chemin s’arrêtait à une quinzaine de mètres du lac. Elle coupa le moteur ; les oreilles et les yeux eurent besoin de quelques secondes pour prendre la pleine possession des lieux. Une cabane de pêcheur avec son désordre habituel de nasses, de filets et d’objets que seuls les initiés connaissent le nom et l’usage. Sur la petite grève une barque retournée présente son ventre abîmé. De l’autre côté du grand saule pleureur, de minuscules vaguelettes tentent désespérément de se faire entendre en s’élançant contre une obèse bouée d’amarrage ; le pêcheur doit être à son travail quelque part sur le grand lac.

Jérémie avait attendu d’être totalement en résonnance avec les génies du lieu avant de faire le moindre geste ; il était prêt. Comme il était entré, il sortit du véhicule sans utiliser la portière ; il contourna le bolide par l’arrière, ouvrit silencieusement la porte de la conductrice en l’invitant à le rejoindre. Elle lui sourit et déplia sa grande silhouette un peu gauche. Il la prit par la taille et l’enserra délicatement de son bras droit tandis qu’il refermait la porte de la décapotable. Au bord de l’eau, il se déshabilla, déposa un baiser sur les lèvres tendues de la femme, se tourna vers le large et pénétra dans les eaux fraîches du lac. A moins de dix mètres du bord, il lui adressa un dernier regard avant de plonger.

Lorsqu’il refit surface une trentaine de mètres plus loin, il fit face à la berge et ne la vit plus. Son cœur avait cessé de battre ; soudain elle émergea des flots tout proches, la lune illumina son visage. Elle paraissait sublimée, l’eau lui était plus favorable que la terre ferme. Elle lui rendit son baiser et s’écria :

— Je t’aime aussi, j’en ai peur.

Ils s’embrassèrent avec fougue et burent la tasse. Ils nagèrent encore en se prenant par les yeux. Il fut le premier à sentir que ses membres ne répondaient plus très bien aux sollicitations. Il enjoignit Mathilde de le suivre. Elle atteignit la rive bien avant lui. Elle était quasi vêtue au moment où il sortit du lac. Elle lui tendit sa chemise en lin ; il s’en saisit et l’utilisa pour éponger le haut du corps. Elle ne savait plus où porter son regard et trottina vers sa voiture en lui disant d’attendre qu’elle revint. Quelques secondes plus tard, elle revint vers Jérémie en tenant un sac de sport ouvert d’où elle tira un grand drap de bain. Il s’en recouvrit en serrant l’étoffe sur sa peau, il avait l’impression qu’il reprenait un tant soit peu le contrôle de son corps. Elle posa les mains sur la serviette éponge et entreprit de lui masser les épaules. Les tremblements s’estompèrent.

Son chemisier était mouillé ; elle l’avait simplement noué sur le nombril, l’échancrure laissait entrevoir les contours d’une poitrine fière et sauvage. Il défit le nœud qui retenait les deux pans de soie et libéra son corps des dernières entraves. Ils firent l’amour longtemps. Et surent immédiatement qu’ils n’avaient jamais connu cette volupté auparavant. Le bruit du bateau de pêche s’immisça peu à peu dans leur monde. Elle éclata de rire et l’interrogea du regard. Il donna le signe du départ.

Le toit du cabriolet poussa un dernier couinement pour signifier qu’il était en place. Pour la première fois Jérémie entra dans le véhicule en empruntant la voie attendue. Il faisait jour, l’esquif accosta tandis que Mathilde fouettait les chevaux fougueux de son attelage. Le véhicule stoppa sa course devant l’entrée du parc. Il lui prit la main et demanda ses yeux ; elle était dans un état second.

— Disparaissons ! dit-il.

— Donne-moi quarante-huit heures.

— Douze.

— Douze. Alors, ici même, à dix-huit heure quarante-cinq.

(à suivre…)

14 mai 2012

Troisième

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« O vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas

Mais de grâce, morbleu! laissez vivre les autres!

La vie est à peu près leur seul luxe ici bas

Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente

D’accord, mais de mort lente»

Alors que le poste crachotait la complainte du Sétois, Jérémie se souvint des années septante et de ses rendez-vous manqués dont celui avec le trop subtil Georges. Le temps était à la guerre et ce n’était plus la guerre des boutons. La rock attitude exigeait des positions tranchées sur tous les sujets. Le refus constituait le fond de commerce des marchands de rêves : un choix par défaut, pourvu qu’il se réalise à l’encontre de quelque chose d’établi.

Jérémie avait été un enfant timide et, paradoxalement, sûr de son fait. Les grands raouts ne l’intéressaient qu’en tant qu’observateur de mouvements collectifs ; qu’y avait-il derrière pour que ces vagues s’animent, se propagent, se déchaînent, s’apaisent et, parfois, déclinent et meurent ? Traversé du sentiment de solitude – pas seulement de la sienne mais de celle de l’homme – il lui semblait inconcevable que ces multitudes s’activent pareillement et de concert. Non, il y avait un deus ex machina, il fallait l’identifier et ensuite… « on verrait bien ».

La tentation de la marge l’avait souvent saisi ; il lui paraissait pourtant qu’il n’en avait ni la compétence, ni l’audace et se rassurait en en décrivant les impasses. Il n’avait jamais découvert le chemin de cette marge, il n’avait jamais compris l’invitation de Brassens, il n’avait pas encore vu mourir Tchen.

La lutte active et l’action directe, violente, dans le ton dominant, proposait un rôle avantageux. Le groupe floutait suffisamment l’identité des acteurs tout en récoltant les fruits de la distinction que les actions symboliques fortes – ou explosives – promettaient. De plus, la discrétion sur la sélection des cibles et la préparation des missions donnait l’occasion de se frotter avec les stratèges. Le culte du secret et les rites associés créent les conditions d’un imaginaire sans borne et d’une pensée magique. Jérémie était diablement efficace au sein des deux organisations qu’il avait infiltrées pour son seul compte. Puisque la marge se refusait à lui, la singularité de ses engagements serait un engagement pluriel ; dès lors que la place qu’il avait demandée lui avait été refusée, il serait partout où on le l’attendait pas. Jérémie prit l’habit de celui qu’on a besoin et qui passe son chemin dès lors qu’il a accomplit son office.

Une nuit de mission, alors qu’il repérait une dernière fois les lieux de son immédiat forfait, il reconnut, assis sur une bille de bois séché et fumant une pipe doucereuse, son professeur de mathématique. Jérémie ne brillait pas spécialement en matière de résultats scolaires ; il estimait unilatéralement que l’école ne l’avait pas mieux accueilli que la vie – marche ou crève – et qu’en plus elle classait ses détenus selon des critères basés sur la seule performance mnésique. En matière de socialisation, l’école faisait de petits soldats conventionnels avec les pupilles qu’elle convoquait obligatoirement. Jérémie désirait tant de cet apprentissage, il rêvait de Rousseau et de son Emile ; devant la misère des missionnaires de cette école utilitaire, il accomplissait le service minimum. L’homme à la pipe était aussi mal à l’aise que lui dans cette école pusillanime. Il tentait de faire de son cours de mathématique une sorte de « Devisement du monde », un parcours initiatique à l’aide d’une cosmogonie personnelle édifiée sur les sciences mathématiques et la philosophie. Il n’est rien de dire que Jérémie avait fait de son professeur un guide, une de ces étoiles qui l’accompagnaient toujours et partout.

« Que fait-il ici ? Pourquoi ce soir ? ». Jérémie se préparait soigneusement pour les actions spéciales qu’il exigeait d’accomplir en solo ; il y avait six jours que la date avait été fixée, quatre jours plus tard le responsable de la cellule lui avait communiqué la cible et les résultats attendus. La responsabilité des modalités opérationnelles lui était abandonnée. Il avait ses filières – qu’il n’utilisait en général qu’une seule fois – et ses méthodes pour l’approvisionnement en matériels appropriés. Pour les savoir-faire, il les avait acquis en observant les astuces et les tours de mains des artisans qu’il avait côtoyés avec son père et ses oncles. Il avait toujours été furtif, la nature de ses engagements avait affinés les fortes dispositions. Pour la première fois, un incident faisait obstacle à sa feuille de route. Jusque là les imprévus ne l’avaient jamais désarmé, il ne détestait pas l’improvisation, il l’associait à sa pratique du jazz. Aujourd’hui il avait le sentiment de se mettre en danger : une de ses étoiles s’interposait dans l’interstice qui relie – et sépare – le projet de l’acte. Quelle lecture donner à un tel signe ? Jérémie perdait son latin et sa patience.

« Il s’en ira probablement dans un instant… mais que fait-il donc ici, loin de chez lui, sans explication raisonnable ? Sait-il quelque chose ? Pourquoi lui ? ». Jérémie chercha à récupérer son barda celé à cent cinquante mètres de là en se convainquant qu’il trouverait les mots pour expliquer à ses commanditaires un report de vingt-quatre heures. Il rampa silencieusement dans la nuit.

─ Pourquoi ?

Jérémie se tapit dans un bouquet d’orties. C’était son professeur ; l’appelait-t-il ? Qui pouvait-il appeler d’autres, ils étaient seuls près de ce pont résigné et attendant son heure ? L’homme à la pipe ne s’était pas levé, il lui faisait signe en balayant l’air de son bras tranquille. Jérémie n’hésita pas longtemps et s’en vint, penaud, vers ce guide qui avait choisi de le capturer avec la fameuse question que Jérémie avait en bouche depuis toujours : pourquoi ?

─ Bonsoir. Je ne savais pas que vous étiez un adepte des promenades nocturnes en de tels lieux.

─ Balivernes !

─ Pardon ?

─ Sottises, disais-je. C’est toi qui me donnes ces rendez-vous ridicules et puérils.

Il avait parlé avec ce ton inimitable et ce faciès unique que ses élèves redoutaient avec délices. Moqueur, c’est certain. Piquant souvent. Aimant toujours. Enigmatique. Une petite écume séchée à la commissure des lèvres pour vous signifier que le temps est son ami et que la parole est abondante et leste. Des yeux d’enfant qui furètent tous azimuts et un regard qui fait la paix, une tronche comme on en déniche rarement.

─ Puérils peut-être…

─ Tiens, voilà l’arrogance maintenant. Je ne te connaissais pas si fragile.

─ Que faisons-nous ? On fait sauter ce satané pont ou on se jette à l’eau depuis son parapet ?

─ Que proposes-tu ?

─ Le grand saut. Dans la rivière ou dans un autre abîme que vous me proposeriez. Alors, vous qui savez, orientez-moi et qu’on en finisse.

Jérémie n’avait jamais envisagé de se mettre pareillement en péril. A son grand étonnement, il manifestait une grande agressivité et un désir cruel d’en découdre.

─ Tout doux ! J’ai fait ce déplacement parce que j’avais la certitude que la rencontre allait être exceptionnelle. Cette fois encore, je me suis trompé. Dommage…

Il mit sa pipe dans la poche de son traditionnel veston en velours côtelé marron et se leva. Son visage indiquait tout à coup une lassitude qui agrégeait toutes les déceptions et les déconvenues d’une vie qui n’en manquait pas. Malgré la pénombre, il semblait à Jérémie que l’homme avait pris mille ans.

─ Pardonnez-moi… Je ne voulais pas être désagréable. J’ai besoin de vous.

Il avait murmuré ses derniers mots dans une barbe qui lui donnait un âge qu’il n’aurait peut-être jamais.

Le professeur se retourna et fit signe à Jérémie de lui emboîter le pas. Ils marchèrent côte à côte le long du chenal sans mot dire. Arrivés au pont suivant, Jérémie hésita à suivre l’homme qui avait rallumé sa pipe dans la traversée, à découvert, de ce pont large et récent.

─ Pourquoi d’aucun s’attaque à de vieux ponts en fin de vie plutôt qu’à un pont comme celui-ci, fort et vigoureux, avec son béton bien armé. Ne dit-on pas qu’il n’y pas de gloire à vaincre sans péril ?

─ Vous m’avez appris, Monsieur, à tordre le coup des sophistes qui réduisent le réel à leur propre désir d’une réalité accordée à leurs intérêts personnels.

─ Oublions donc le dicton. Aventurons-nous plutôt dans champ sauvage de nos choix.

Ils reprirent leur marche sur les sentiers de la vanité et de la valeur des actes, des bravades et du trouble de l’homme devant la nudité de sa condition. Et puis, le vieux professeur le prit dans ses bras dans une accolade qui ne cessa point lorsque les corps se séparèrent pour reprendre le cours de leurs chemins personnels.

Jérémie revint sur ses pas, récupéra son dangereux attirail, se glissa sous le tablier de ce pont neuf qu’il gratifia d’une charge irrésistible. Les fils raccordés, Jérémie sortit sa petite batterie et mit le feu aux poudres.

Le pont neuf était irréparable. Jérémie avait changé l’objectif pour sa sortie de l’action directe. L’école était finie avec cet examen spécial. Jérémie emprunta un raccourci vers l’apprentissage d’un autre monde.

(à suivre…)

7 mai 2012

Second

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Refais le monde

Rien qu’une seconde

La vie l’amour la mort

On verra bien

La vie l’amour la mort

C’est pour demain… »

La scène noire est déserte. Seul et transi, Jérémielaisse vibrer l’invitation chantée dans sa tête et dans son cœur. Lequel choisir ? Y a-t-il lieu de choisir ? Verra-t-on plus clair demain ?

Depuis le retour de sa dernière retraite – ainsi appelait-il ses périodes de décrochement du fil conducteur de la vie qu’il croit choisir ou accepter – il sait qu’il est entré en rupture. Rompre avec quoi ? Avec qui ? Comme toujours ce sera avec lui-même, et comme toujours la recherche des signes sera patiente avant que l’évidence ne se manifeste et s’impose. La rupture sera consommée et défileront, en de grotesques cortèges, cris et chuchotements, récriminations et soulagements,
incompréhensions et encouragements. Tardive mais garantie viendra la révolte – ou l’abattement, c’est à ce moment-là pareil – de  celui ou celle qui découvre un bout de sa vie dans les événements qu’un autre écrit et publie unilatéralement ; qui seront les « victimes » cette fois-ci ?

Jérémie savait une chose de lui : il ne tentera jamais d’emprisonner le temps ni de le séduire durant mille eu une nuit afin de retenir les êtres et les émotions qu’il chérit. Cette fatalité, il ne la vivait pas comme un drame mais comme un donné. Il y avait lieu, à son sens, d’accepter ce don et d’en faire le meilleur usage ; l’usage de soi ou l’usage du monde, c’était toujours des tentatives pour donner du sens à notre impossible et nécessaire relation au monde qui nous contient, nous ignore et  ne nous attend pas.

L’artiste avait fait l’artiste. Il avait été à la hauteur de son rang ; sans surprise, il avait encore une fois surpris son monde. Jérémie le considérait comme un frère même s’il ne lui avait jamais adressé la parole. Ou plutôt comme une étoile amie, toujours prête à vous indiquer la route et faisant fi des nuages et autres brumes chagrines, elle était simplement la bonne étoile qu’on voit encore les yeux bandés. Il partageait avec l’artiste une soif irrépressible de subversion ; bien sûr les modalités ne les réunissaient point mais l’un et l’autre inscrivaient leur action subversive à partir du réel trivial et désespéré. « La vie l’amour la mort, On verra bien… » résonnait dans sa boîte crânienne alors qu’il cherchait un signe de courage emprisonné dans ses cellules ; « La vie l’amour la mort, C’est pour demain… » mais c’est déjà demain. Jérémie se leva dès que le mécanisme combinatoire urbain fût réactivé. La pause avait été courte mais décisive. Il prit le chemin qui en quelque sorte l’attendait.

Les premiers pas le conduisirent vers le petit groupe qu’il protégeait depuis longtemps. La complicité qui avait réunit ces êtres avait fait place, selon Jérémie, à une habitude confortable qu’il vivait avec difficultés. Complice, il l’avait été assurément ; était-ce l’amour, l’amitié, la communauté d’intérêts ou les circonstances, il ne pouvait le dire. Ce qu’il savait, c’est que depuis quelques années le débat avait fait place à l’acrimonie, la suggestion avait reculé devant la requête, l’accord avait cédé face à la querelle. Et puis surtout, il n’y avait plus ce rire permanent qui faisait le ciment du groupe ; où qu’ils se trouvaient, ils croisaient leurs regards et savaient qu’ils étaient unis, qu’ils avaient en partage ce rire salutaire sur tout, sur tous et bien entendu sur eux-mêmes. Oh ! il y avait bien quelques rites sacrificiels reproducteurs où, à l’aide de stupéfiants produits et quelques exercices érotiques névrosés, le groupe remettait un peu d’hélium dans le ballon avant qu’il ne s’égratigne sévèrement. La peur de se poser est plus forte que le désir de voler encore ; alors on survole comme on survit, aveuglément. Jérémie s’était longtemps dit que c’était de sa faute puisque chacun s’évertuait à le « customiser » aux exigences de l’appartenance au groupe, à lui assurer une sorte de maintenance évolutive. Il ne se souvenait d’aucun serment ; il en eut d’ailleurs été incapable tant il savait depuis toujours que serment et parjure vivent en couple inséparable. Et puis le conformisme déguisé en originalité prometteuse produit de confortables bobos. Les vingt-sept jours de marche en solitaire de Brest à Lorient par le chemin côtier ont été douloureux pour les genoux et les pieds certes, mais aucun château de cartes n’y a résisté, aucune illusion charitable n’y a survécu. Jérémie quittera le groupe. Il mettra en œuvre tout ce qu’il croira bon pour amortir la brutalité de la rupture. Il n’y a ni faute ni haine,  Jérémie s’en va, c’est tout. Ceux qui restent se chargeront de la souffrance et réinventeront l’enfer, leur enfer.

Il les avait préparés, personne n’a souhaité y croire, personne en tous cas ne s’est mis à l’envisager, encore une crise : quelques ajustements et tours de vis et rien n’y paraîtra plus. Il les avait prévenu : « vous savez bien que je suis lent à décider et que, pourtant, mes décisions sont irrévocables car elles sont déjà dans le passé lorsque je les prends enfin ». Rien n’y fit. En ce matin pluvieux Jérémie fait son baluchon maudit devant un groupe médusé. Il a le cœur lourd de ne pas être capable de se faire comprendre pour ses actes et pour ses véritables motivations ; comme souvent, il se persuade que le temps travaille pour lui, et pour la paix des esprits tourmentés. Les invectives ne le retiennent pas plus que les suppliques ; l’âme est légère.

Cela fait quelques semaines qu’il est installé dans une petite pension dont il avait connu la taulière autrefois au sud-ouest de la ville. Jérémie est le seul client ; c’est au nom des relations professionnelles passées que la propriétaire a accepté d’ouvrir à la location un petit studio sur jardin. Madame a insisté pour que le petit-déjeuner soit pris à sa table en compagnie de son vieux majordome tibétain ; ainsi fut-il requis, ainsi fut-il promis. Jérémie sourit à l’évocation des questions qu’il s’était posées il y a plus de vingt ans sur les agissements de cette femme autoritaire et indépendante. Elle le regarda en coin et lui dit qu’il était décidément incorrigible avec ce sourire moqueur et, lui semblait-il, accort ; il acquiesça dans un grand éclat de rire qu’elle prolongea avec gourmandise.

Dans sa lutte contre la morosité ambiante au travail, il se décida à couper ses journées par de nourrissantes promenades dans les parcs de la ville et de ses alentours. Plusieurs fois déjà, il lui est arrivé de croiser, de près ou de loin, une femme pressée en quête de l’accident pouvant enfin l’immobiliser un instant. C’est en tous cas le sentiment qu’il eut la première fois qu’il la vit trébucher et se reprendre à la suite d’une rencontre impromptue avec l’une des souches du grand hêtre qui bordait le sentier pédestre. Il lui avait semblé qu’elle suivait un chemin tracé à dix mètres du sol tant son menton était haut levé. Pendant quelques secondes Jérémie pensa que, peut-être, elle ne touchait pas vraiment le sol jusqu’au moment du rendez-vous de la chaussure gauche et de la racine libertaire. L’hypothèse qu’elle fût malvoyante lui traversa l’esprit, les lunettes foncées qui protégeaient ses yeux ne l’en dissuada pas. Avant qu’il pût la rejoindre, elle se rétablit, ajusta ses lunettes et s’en fut du pas rapide de celle qui a échappé à un flagrant délit.

Le mois suivant, Jérémie avait décidé son employeur de le laisser travailler dans un endroit calme qu’il aimait fréquenter lorsqu’il se consacrait à certaines formes de réflexion. L’arboretum n’était qu’à vingt petites minutes de moto. Vingt grosses minutes supplémentaires de marche et il était paré pour vaquer à rédaction d’un mémoire sur une règle institutionnelle tombée en désuétude. Quelques retraités en petits groupes disputaient les chemins étroits aux quelques dames qui  promenaient leurs grands chiens en alerte. Peu avant 17 heures, alors, qu’il cherchait les mots pour clore le second chapitre, un petit cri suivi d’inaudibles onomatopées lui fit lever la tête : de l’autre côté du petit plan d’eau, il reconnut immédiatement la femme qui retirait sa chaussure gauche trempée de l’étang à nénuphars. Depuis l’incident de la souche, il l’avait croisée deux fois dans les parcs de la ville à l’heure où le soleil bombe le torse ; ils s’étaient salués, sans plus, juste assez pour s’en souvenir. Il laissa son ordinateur portable sur le banc qui l’avait supporté depuis cinq heures et la rejoignit. Ils se dirent des banalités pour que l’instant ne s’enfuie pas en emportant l’émotion clandestine qui les troublait. Il l’invita à s’asseoir sur « son » banc public dans l’attente que chaussure et pantalon sèchent au contact de cet amical ce soleil de juin. Ils firent plusieurs fois le tour du monde avant qu’elle ne lui fasse part de son trouble sans pareil. Jérémie la regarda au fond de son âme et puis il lâcha gravement : « parce que cela est! ». Ils firent ensemble le parcours vers le parc à véhicules qui semblait trop court ce soir ; en chemin, la main droite de Jérémie frôla la main gauche de l’inconnue qui n’hésita pas à la saisir pour prolonger le vertige.

(à suivre…)

25 mars 2012

Premier

Publié par rideaurouge dans la ville s'endormait

« Ce n’est pas l’homme qui prend l’amour

c’est l’amour qui prend l’homme

et un jour l’amour m’a pris… »

… fredonnait-il en marchant du pas résolu, presque affairé, qu’on lui connaissait. La ville ne lui était pas attentive ce matin, il n’en avait cure. Il ne demandait rien, il était comblé ; il s’offrait simplement à ces rues qui défilaient, lui semblait-il, en un cortège où il était l’unique spectateur. Artères et venelles, parcs et promenades, bâtiments et automobiles, hommes, femmes, animaux de compagnie, tous paraissaient se mouvoir, dans un désordre chorégraphié, quasi vivant ; il percevait le cliquetis des arbres à cames de la grosse machinerie qui régulait ces déplacements enchevêtrés, complexes, où même les accidents et leur effet de surprise étaient programmés. Il entendait le moteur de la ville.

Longtemps, le bruit de la ville l’avait hanté, le mettant sur ses gardes, en éveil permanent, guettant les signes avant-coureurs des grands mouvements généraux, s’armant pour les coups durs personnels à venir. Pour lui, la fatalité relevait de la mécanique ; Da Vinci, Newton et les autres ont été les cliniciens déguisés en poète ou en prêtre, l’un et l’autre célébrant à leur manière la chute.

Sensible depuis son plus jeune âge à l’exercice de la vertu, Jérémie considérait le monde avec le plus tonique des désespoirs. Entendre le déterminisme implacable imbibant l’univers l’avait rendu incapable jusqu’à l’infirmité d’être dupe de lui-même et l’avait conduit, adolescent, à devoir choisir son orientation, à défaut de sa trajectoire.

La condition humaine s’anéantissait, pour lui, à la mort de Tchen ; il avait fallu onze lectures successives pour abandonner définitivement la voie royale proposée par le martyre. Il y aurait un autre chemin, moins généreux de prime abord, mais surtout moins égocentrique, moins vaniteux, moins religieux. C’était certain, il n’entrerait jamais en religion, trop attiré qu’il était par la spiritualité. La querelle ou plutôt la guerre des doctrines, qu’elles soient matérialistes ou idéalistes, ne le mobilisait plus comme militant, comme juge et partie, non, il concentrait toute son attention sur la mécanique déterminant chacun des protagonistes ainsi que la logique de leurs affrontements, les fausses victoires, les défaites simulées. « Qu’est-ce qui peut bien alimenter cette mécanique ? Quelles en sont les finalités, les téléologies ? » se questionnait-il. Et toujours ce refrain sur la logique de l’intérêt et ces couplets sur la peur, sur la mort lui revenaient-ils. Le champ serait exploratoire, plutôt que de bataille, la conduite sera tragique plutôt qu’héroïque.

Que faire de la vertu dans un monde de finalités vaines sinon veules ? Il reste le désespoir philosophique et, sans le savoir bien, Jérémie s’était mis en résonnance avec de cette voie peu sexy comme on le dit de nos jours où le sexe se consomme à défaut de se vivre. Les rencontres impromptues avec Montaigne, Nietzsche ou le philosophe du Jardin ont permis à la semence de germer puis de croître lentement vers la découverte de la joie, ici et maintenant, dans le renoncement progressif au seul agrément. Le premier pas dans ce chemin – de croix ou de la délivrance, mais il ne mesurait pas encore la différence – a contribué à faire sien le sentiment fatal de la solitude. Métabolisé, il prévient contre la déception, la déprime et même contre la dérision et le cynisme. Le choix n’existe plus, il ne reste qu’à aimer, ou plutôt à apprendre l’amour ; le don de soi comme la manifestation de la beauté possible « accompagnant » la tragédie, notre tragédie. Il n’y a que les religions pour la nier ou la manipuler ; l’éthique s’inscrit dans l’ici et maintenant, sans promesse ni sanction, juste le réel rude et plein. L’exercice de la vie vertueuse dans le désespoir philosophique constitue une vertu en soi, une sorte de comportement désintéressé et permanent, un renoncement à la conservation de soi. Et puis Baruch Spinoza laissait entendre que la joie était à saisir. Alors, ainsi serait-il !

Jérémie avait longtemps suspecté que les affaires du monde obéissaient à des desseins précis et cyniques imposés par d’obscurs groupes servant leurs intérêts exclusifs ; la théorie du complot lui convenait à plus d’un titre. L’option déiste lui avait rapidement paru insatisfaisante, absurde même. Le rapport que les hommes entretenaient à Dieu semblait relever de la pensée magique. Dieu servait les prêtres et exorcisait tant bien que mal les peurs et les angoisses devant la souffrance et la mort. Dieu n’était à son avis qu’un argument mais aucunement une option. Dès lors, les religions devaient assurément occulter des ombres initiées aux mystères de la manipulation des masses. Il prit soin d’investiguer et de « traîner dans toutes les coulisses », à la recherche de la vérité ; il prit l’habitude d’aller systématiquement ailleurs que là où on le conduisait, où on l’attendait, où on le convoquait parfois. Il avait fait siennes les techniques de déplacements furtifs. Il ne s’exposait quasi jamais et ce n’était pas facile ; à maintes reprises il avait fait le gros dos devant d’insoutenables dérives, quelques fois il n’avait pu se contenir et avait pris partie ou encore avait fui. Dans les deux cas, il avait failli dans la mission qu’il s’était attribuée ; Tchen était mort pour rien…

Qui étaient-ils ? Comment leur échapper ? Il n’était pas dans les intentions de Jérémie de se mesurer à eux, de les combattre ou même de les rejoindre mais de les connaître malgré eux et de pouvoir ainsi leur échapper comme on esquive ou on prévient une attaque à laquelle on ne saurait répondre. Pour lui, la double punition – être manipulé et l’ignorer – était intolérable, elle était l’humiliation suprême. Rechercher un ennemi et apprendre à le connaître donnait sens à une vie sans Dieu ni autre substitut.

Pas à pas, il avait sillonné le monde, s’était risqué dans d’étranges anfractuosités, s’était égaré dans d’inattendus labyrinthes, avait été remis en selle par des rencontres de fortune. Aujourd’hui il n’était plus très sûr de pouvoir tenir les figures du mal. Dans sa quête, il avait certes été en présence d’êtres d’exception mais il avait surtout été confronté à l’incompétence et à la peur qui génèrent les pires actions qui soient. Il y a bien des groupes organisés autour d’intérêts exclusifs, mais quel bricolage, quel chaos et quelle aliénation ; nous sommes bien loin de projets machiavéliques ourdis par un quelconque grand ordre intelligent. Quel désenchantement que le constat de l’absolue vanité de l’homme dans ce qu’il voudrait être la conduite du monde et bientôt de l’univers.

Cette « vérité » s’était révélée peu à peu, l’air de rien. Etait-ce fatigue, aveuglement, asservissement ? Il pariait plutôt sur la lucidité et les résultats de ses infatigables recherches. Et puis, il y avait cette rencontre…

(à suivre…)

14 décembre 2011

Quand Bruxelles bruxellait…

Publié par lutiner dans feuillaiton

Épisode 2 : où l’on parle de De Gaulle, de confiture verte, de Kubrick, de Thalys, de Proust, de Cohen, de frites et de surréalisme, des Jésuites, de Schubert, de consonnes fricatives alvéolaires sourdes et d’autres étrangetés de la linguistique, de circoncision, et d’une foule de sujets maltraités, parce qu’il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud.

 Levés potron-minet, nous ingurgitons un copieux petit-déjeuner avec nos hôtes et notre nièce. On nous emmène ensuite à Montparnasse, où nous devons prendre le bus pour l’aéroport de Roissy. Comme d’habitude, il y a des embouteillages sur le périphérique et nous mettons près d’une heure jusqu’au terminal 2 E.  C’est dans ces moments-là que tu te dis que Paris est une foutue belle ville, mais que la banlieue sud-est et nord que tu devines derrière les murs antibruit le long du périph paraît étriquée.

Entre la route et la banlieue, il y a un terre-plein en pente rempli d’arbustes et de hauts taillis dans lesquels on distingue une multitude de tentes igloos. Là viennent dormir les laissés pour compte d’un système défaillant : Roms, chômeurs ou toxicos recherchant la clandestinité pour mieux se protéger d’un système qui ne veut plus d’eux et les pourchassent. Au pied des murs antibruit, ils se blottissent clandestinement les uns contre les autres et nous jettent au visage leur réalité.  D’aucuns penseront qu’il s’agit de la lie de l’humanité qui se nourrit de rapines et qui n’a que ce qu’elle mérite. C’est du moins ce que nous entendons dans le bus où la compassion n’a pas payé sa place. Pourtant, voilà quelques semaines que nous sommes rentrés et nous n’arrivons pas à oublier ces tentes igloos, et ce ne sont pas celles du square Victoria ou de Wall Street, malgré la force du message qu’elles portent, qui effaceront ces mêmes tentes en apparence, mais qui nous disent que la misère et la détresse sont autour de nous, parmi nous et que nous fermons les yeux, la plupart du temps.

 

Bon, Thalys nous attendait à l’aéroport et n’avait rien à faire de ces considérations. Pour ceux qui n’ont pas l’occasion de beaucoup voyager ou qui ne veulent pas mettre à mal leur bilan carbone (si si, j’en connais !), Thalys est le nom qu’une firme de design belgo-néerlandaise a trouvé pour le TGV Paris-Bruxelles-Amsterdam. Eh oui ! nous sommes si originaux que nous prenons le train à l’aéroport, grâce à un billet combiné d’Air France. On n’arrête pas le progrès. ! Mais tout de même, tout fout le camp ! Pas de manucure, pas de léchage de vitrine.

Sur le quai, des touristes peu réveillés, des gens qui sortent à peine de l’avion, tout chiffonnés et bâillant à s’en décrocher la mâchoire. Et puis nous, attendant le train qui avait du retard, parce le Thalys ment quand il annonce qu’il va arriver à l’heure. Pour nous faire patienter, la divine SNCF nous balance ses messages itératifs introduits par un jingle qui vous porte à ébullition rapidement, plus vite que ne le feraient la voix de Gilles Vignault et quelques lignes de Beigbeder. Je ne résiste pas à l’envie de vous le faire écouter pour que vous puissiez, vous aussi chers sédentaires et néanmoins amis, mesurer la magnitude sur l’échelle de la torture de ce séisme auditif : http://www.youtube.com/watch?v=EIMT7JImkHc&feature=related

C’est dire combien il nous tardait de voir l’arrière-train de cette Thalys ! Vous allez encore me dire qu’on ne voit jamais l’arrière d’un train, mais il faut que vous sachiez que de fesse comme de face, les TGV se ressemblent.

En première classe que nous voyageâmes, siouplait! mais rien à voir avec Air France en classe affaire (voir épisode 1) : un petit café dégueu et une orange sure au lieu du champagne et du bœuf forestière… quoiqu’à la réflexion c’est peut-être pas plus mal, considérant que je ne connaissais pas encore les Belges, pas plus que leurs leurs ouas-ouas. Et la ventouse, existe-t-elle seulement dans ce plat pays qu’est le leur ?  Les sièges sont confortables et nous nous installâmes pour 1 heure 45 de paysages flous tellement la vitesse est grande. De toute façon y a rien à voir, les voies étant bordées de remblais, puis d’arbres, puis de remblais, puis d’arbres, puis de remblais (allez, je vous la refais encore une fois!) puis d’arbres, puis des remblais.

Et puis soudain, alors qu’il crachinait à Paris, le soleil apparut pour nous faire découvrir les environs de Bruxelles. Jusqu’à ce moment-là, j’avais un peu oublié  le but de ce voyage, mais une sorte de trac mêlé d’impatience, comme avant un rendez-vous important, se saisit de moi tandis que Thalys s’immobilisait dans la gare de Bruxelles-Midi. Sur le quai, je cherchai ma fille qui venait chercher son père et sa belle-mère, comme nous l’avions fait tant de fois à Dorval. Cette fois-ci, c’est elle qui m’accueille dans sa ville. Cela dit, ne comptez pas sur elle pour vous nommer tous les monuments de la ville, elle est encore trop neuve à Bruxelles pour vous être d’aucune utilité dans ce domaine. Quelques instants plus tard, nous sommes dans son appartement à Saint-Gilles, un très beau quartier de la ville en haut de la Grande Place. Les temps changent ! Il est loin le temps des chambres de bonne minables que j’habitais à Paris pendant mes études et les apparts insalubres que je partageais parfois avec les souris. Ni moi ni sa mère (Flora) n’avons habité d’appartement aussi agréable et spacieux que ma fille partage avec Marina, sa coloc et amie de longue date, qui a décidé de faire des études de droit à l’ULB.

On déposa les bagages et l’estomac dans les talons, nous avons très vite trouvé un bistro pour assouvir notre appétit. Et là, ce fut la RÉVÉLATION !! La frite belge n’est pas un mythe, mais une réalité bien vivante. Elle est à nulle autre pareille, bien dorée sans être grasse, bien calibrée tout en restant unique (pas comme celles que l’on trouve congelées dans les supermarchés des villes canadiennes et qui sont toutes pareilles (les frites, pas les villes , quoique…) croustillantes, mais sans chair : de l’huile en bâtonnets), chaude sans être brûlante, sensuelle sans être vulgaire, intelligente sans être pédante. Elle est belle en restant simple et n’a pas besoin de se peindre en rouge pour être séduisante. Le ketchup serait une insulte à sa beauté.

Il y aurait de quoi faire une véritable ode à la frite tant elle brille au firmament de la gastronomie belge. Ils n’ont pas de gouvernement, mais ils ont la frite, les veinards.

Comment vous dire l’influence de la frite belge dans l’art, sans penser au célèbre tableau de Magritte (un Belge) : Ceci n’est pas une frite. Le surréalisme a d’ailleurs partiellement pris son envol grâce aux Belges et indirectement à la frite. Mais au-delà des frontières de la Belgique, pensons à toutes ces œuvres d’art autour de la frite. En cinéma : une frite pour Tobrouk, Frite mécanique, La Frite frira trois fois, Les gendarmes font des frites (elles ont d’ailleurs Galabrûlé), Faut pas prendre les frites belges pour des canards sauvages (quoiqu’en civet les deux se marient bien), Une frite nommée désir, Tirez pas sur la frite, La frite dans un nid de coucou ou l’incontournable Il était la frite une fois, un western-frites farouchement différent des westerns-spaghettis, parce que joués essentiellement par des acteurs belges, dont Eddy Merckx et la pulpeuse Annie Cordy, La guerre des frites, fable enfantine sur l’appartenance linguistique de la frite, Ceux qui m’aiment mangeront des frites où la mayonnaise ne prend pas vraiment et tant d’autres, ma liste ne pouvant pas prétendre à l’exhaustivité.

En littérature : À la recherche de la friteuse perdue, ou l’histoire d’un homme partant à la recherche de sa friteuse SEB dérobée par Albertine, disparue dans la nature, avec la complicité de Charlus, de Swann et d’Odettte et de l’insatiable madame de Vinteuil (notons que l’auteur de ce chef-d’œuvre affectionne les phrases longues comme un jour sans frites), Les dix petites frites, Voyage au bout de la frite, itinéraire crépusculaire d’un homme qui n’a pas la frite, Des frites et des hommes qui décrit avec force la grande dépression des paysans belges durant la crise du doryphore qui avait anéanti toutes leurs cultures de patates et enfin, je ne peux passer sous silence cette œuvre monumentale qu’est Frite du Seigneur, grand hommage d’un écrivain né dans la Grèce (!) d’avant le siècle et qui a fréquenté les grandes huiles de la SDN et du BIT.

En musique : l’œuvre, probablement la plus connue, reste La Frite de Schubert (on prétend dans certains milieux qu’il accompagnait toujours la truite de frites, plat appelé aujourd’hui la Shubertiade, et qu’il serait mort prématurément d’une infection alimentaire causée par le poisson qui avait été péché en eaux troubles. Sa mort ne serait donc pas due à la syphilis comme d’aucuns le prétendent. Sources : wikifritia), L’Hymne à la frite , 4e mouvement de la 9e  de Beethoven et qui est devenu l’hymne officiel de l’Union européenne, dont le siège est à Bruxelles, CQFD.

Je suis sûr que vous aussi, connaissez d’autres œuvres d’arts dédiés à la frite, faites-m’en part et je les publierai lors du prochain épisode.

Vous l’avez compris, j’aime la frite belge.

Sortis du restaurant, nous nous empressons de rentrer chez Jeanne pour nous préparer à la première soirée en Belgique. Nous retrouvons sa mère et son beau-père dans le salon pour une rencontre apéritive que tout le monde attendait avec une certaine angoisse. Après près de dix ans sans se voir ni se parler, nous nous retrouvions côte à côte dans le salon autour de bouteilles de vin et d’olives. Nous étions tous soulagés de constater qu’il n’y avait aucune gêne entre nous ni d’allusions à un passé pour le moins douloureux pour tout le monde. Bien au contraire, l’ambiance fut chaleureuse et Jeanne en est la première responsable. Enfin, les quatre personnes qui lui tiennent le plus à cœur étaient réunies autour d’elle, à l’occasion de ses vingt ans. La soirée se passa dans un restaurant italien près de chez Jeanne et je retrouvai assez vite la vieille complicité qui liait Flora et moi pendant dix ans. C’était plutôt réjouissant pour nous tous qui appréhendions ces retrouvailles. Jeanne nous quitta à dix heures pour se rendre à une fête organisée par des amis de son école d’Art. Nous nous sommes terminés à la grappa généreusement offerte par le patron, puis Flora et moi avons commandé un autre verre de la divine eau de vie, histoire de digérer les derniers restes du repas.

Estimant que cela ne suffisait pas et aidés par l’alcool, nous avons pris une dernière bière à la brasserie au pied de l’immeuble de Jeanne. J’ai reconnu a posteriori que celle-là était de trop, mais Véronique m’avait refilé un cachet de citrate de bétaïne avant que je quitte Paris, au cas où, et l’occasion se présenta. Sommeil de plomb en vue du lendemain et de la journée de fête de Jeanne avec les cadeaux qui vont avec.

Ainsi prend fin cette première journée en Belgique. Dans l’épisode suivant, vous découvrirez un peu mieux Bruxelles. Nous allons en effet quitter le quartier de Saint-Gilles pour nous aventurer dans les mystères de Bruxelles.

 

Le premier épisode a suscité quelques réponses de quelques-uns d’entre vous.

 

Ironman™ , sache que les salutations ont été faites et que le premier épisode n’était pas du teasing. Mais que la patience est la mère de toutes les vertus. Bonjour à Françoise et à ta progéniture

Christiane, je suppose que tu veux parler de la crème glacée Coaticook, nous l’aimons tous.

Mo : le voyage à Carnac aurait mérité pareil traitement, je te le concède et peut-être me laisserai-je tenté, d’autant plus que les anecdotes  croustillantes de ce voyage estival ne manqueraient pas de tenir en haleine, mais j’ai peur que pour paraphraser Bernard le Lyonnais, ÇA VA PAS L’FAIRE.

Vivi : désolé, pas d’épisode scatologique cette fois-ci, mais de l’eschatologie je t’en promets pour la prochaine fois.

Sophie : merci, c’est un peu potache ça, non ?

Mathieu : Attention, sur la photo à la montagne, on a l’impression que Julie est en train de s’envoler. Ce fut un plaisir de vous voir ainsi que les filles et Jeanne a beaucoup aimé ces heures en votre compagnie. Ella a pu sympathiser avec Julie et Maiike…et Figaro. Nous avons visité la maison Horta le lendemain et ça en valait vraiment la peine. J’ai acheté un livre consacré à ce musée et j’y plonge régulièrement. J’en parlerai d’ailleurs prochainement.

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire goûter intégralement à la prose du sieur Jean Simonnet réagissant à mon texte. Comme lui, j’ai été éduqué par les Jésuites et initié à la casuistique. Nous avons fait ,comme on disait alors (pas à la même époque tout de même), nos Humanités. Merci Jean de cette joute, J’ai bien ri. Le message de Jean s’intitule « Brut selles…? »

 

« Ah! Sire que belle est votre missive et qu’hilarantes sont les péripéties rapportées.

Qu’il vous soit gré de poursuivre votre narration quel que soit votre gastrique état du moment.

Sire, vous nous promettez d’être concis pour le futur ! Qu’à Dieu ne plaise de vous laisser, bridant vous-même votre plume, sur une réserve d’écriture qui, à l’évidence et pour nous à tout le moins, nous laisserait cruellement insatisfaits, allant jusques à croire en une tiédeur soudaine et insupportable de nos liens affectifs si doux et agréables jusqu’à ce jour.

Sire, concis ? Jamais…! Livrez-vous à nous tout entier. Ne coupez rien dans votre récit de ce qui pourrait nous remplir de joie ou nous faire derechef sourire .

Nous vous lirons avec cette béatitude que seule l’amitié peut engendrer. En cette attente faite d’intérêt et d’impatience, nous vous assurons de notre profonde fidélité en amitié et vous prions de faire de notre part à votre belle ces baisers chastes qui sont, par votre entremise, les meilleurs, mais hélas lointains supports de notre affection envers elle.

Bon séjour à vous deux et au prochain courriel.

Jean

 


2 décembre 2011

Quand Bruxelles bruxellait …

Publié par lutiner dans feuillaiton

Épisode 1 : où l’on parle de Julia Roberts, de Tintin, de manucure, de Zola, d’Haroun Tazieff, du cirque Medrano, de l’Homme de Fer, de gastronomie aérienne…et de Destop.

 

 

 

Je vous entends déjà persiffler : Luc veut faire un Boucaut de lui-même en vous narrant par le menu l’épopée bruxelloise qui a commencé mercredi soir. Je n’ai pas le sens de la formule du susnommé, mais je me fais fort de vous divertir un peu, pauvres sédentaires qui n’avez pas la chance inouïe de découvrir une ville inconnue.

C’est donc attablé dans le TGV qui nous mène à Bruxelles que je commence le récit pour le moins épique de nos aventures au pays de la B.D.

Au début était la Matrix, celle de Sophie roulant sur la 20 Ouest vers Dorval, alors que le soleil incendiait l’horizon et que nous devisions tous gaiement. Lionel était déguisé en ébéniste et Sophie en femme d’affaires, tandis que nous, dans nos tenues aérées avions l’air (costaud ça, aérées-avions-air dans le même bout de phrase) déjà absents. Le débarquement fut suivi de quelques embrassades et quelques signes de la main. Le couple à la Matrix retournait chez lui et les portes de l’aéroport se refermaient sur nous. Ça y est ! Enfin presque, parce qu’une espèce de professeur Tournesol à kippa poussait dangereusement un charriot, les boudins au vent, dans notre direction sans s’excuser auprès de la frêle agente d’Air France qu’il a à moitié bousculée et les yeux noirs, il psalmodiait sans cesse : « I have change to do ! ». Nous n’étions pas encore arrivés à Bruxelles que nous étions déjà dans la caricature.

Peu de monde aux guichets d’enregistrement et en moins de temps qu’il faut pour l’écrire, nous avions passé la sécurité et Isabelle se faisait manucurer par une accorte Cubaine. Tandis qu’elle avait enfilé sa main gauche dans une espèce de moule à gaufre, je décidai de visiter la boutique Duty Free pour me faire une petite idée des prix pratiqués. Ça ne m’avance à rien puisque je ne suis même pas foutu de me rappeler les prix montréalais. Alors je me mis à déambuler au hasard en attendant que la main droite de ma douce sorte enfin du four. J’achetai un journal, me mis à le lire, me levai, léchai une vitrine et fit quelques entrechats. Ça doit être pour ça que les halls de gare s’appellent « salle des pas perdus ». Tuer le temps, parce que des doigts, elle en a dix. La voilà qui me fait un signe de la main au bout de laquelle scintillent cinq rubis qu’elle a payés… sur l’ongle (la pognez-vous ?).

Assis dans l’avion, un vieux 747 qui aurait dû déjà être au rebut selon Alain Venot, mais qui tardait à vouloir prendre sa retraite. Pas d’écrans vidéos individuels, mais de vieux écrans placés au-dessus des allées et où l’image est si floue que l’on peut compter les pixels (12, à tout casser, si bien que le film nunuche que j’ai tenté de voir semblait colorisé. Quand Julia Roberts ouvrait grande sa bouche, il était difficile de savoir s’il s’agissait d’un reportage d’Haroun Tazieff sur la Souffrière ou un extrait de Germinal.

Arriva l’heure du repas ; au choix : bœuf forestier dans sa mousseline fromagée ou pâtes en sauce. Pour moi, il n’y avait pas vraiment de choix et quand le stew me dit qu’il n’avait plus de bœuf, j’ai lui ai fait la baboune. Isabelle me dit qu’elle me donnerait sa salade, mais, moi, quand je fais la baboune, je fais la baboune ? J’eus raison et voilà que le stew se ravisa, s’enquit auprès d’une collègue et m’annonça avec un trémolo incompréhensible dans la voix qu’il avait mis la main sur dernier bœuf de l’avion. Le champagne m’a fait oublier assez vite l’incident et je pus enfin essayer de trouver une position pour dormir. J’ai bien dit essayer, parce que pour ce qui est de réussir, tintin ! J’ai toujours été émerveillé par la souplesse d’Isabelle quand, un pied sur la suce et l’autre sur le dash, elle conduit nos Soul, Sportage, Jetta, Centra et autres Golf, à tel point que je lui soupçonne parfois un passé de contorsionniste au cirque Medrano. Tandis que ma femme serpent (aie confiance…) était assoupie, de mon côté, je tentais en vain de me lover dans le petit espace qui m’était imparti. Dormir dans un avion en classe économique relève pour moi de l’exploit. Pire, la seule fois ou j’eusse pu dormir, nous voyagions en classe affaires, s’il vous plaît, je l’ai lamentablement gâchée en passant mon temps à jouer avec les commandes de mon siège-lit… et celles de mon voisin qui n’en demandait pas tant, à tester toutes les possibilités de ma console vidéo et à boire du champagne, tant et si bien que je suis arrivé à Paris aussi éreinté que si j’avais voyagé en classe économique avec la plèbe. Y a que les riches qui savent profiter de leurs privilèges !

Nous sommes arrivés à Paris à l’heure où Dutronc s’endort. Je ne sais pas pourquoi j’ai décidé de faire un Lionel de moi, mais en attendant qu’on vienne nous chercher, j’ai grillé une clope devant la porte 8 du terminal d’arrivée de Roissy-Charles-de-Gaulle. À moitié endormi, la barbe naissante et l’œil rouge j’essayais de reprendre forme humaine tout en regardant Isabelle qui avait le teint frais, l’oeil vif et bleu et la peau souple de celle qui s’apprête à présenter le journal télévisé. Mais comment font-elles ? Je pose la question : comment font-elles pour qu’au sortir d’un bref passage aux toilettes, aussi bref que le mien, elles changent littéralement de peau ? C’est probablement la mue du serpent.

J’avais à peine entamé ma clope quand notre cocher, le ci-devant Serge  Ironman™ Claverie, arriva en faisant hennir tous ses chevaux-vapeur. Isabelle le pria, il lui passe tout, de réfléchir où nous pourrions prendre un petit-déjeuner à la française avec de la bonne baguette croustillante avec du gluten mur à mur. Trop risqué de chercher un troquet parisien ce matin d’armistice. Il opta pour les bords de Marne. Nous parquâmes notre calèche dans une ruelle de St-Maur et entamâmes une petite promenade au bord du fleuve jusqu’au troquet convoité, une guinguette malheureusement fermée le matin. La Marne était encore dans sa couette de brume, tandis que mon esprit se désembrumait. Nous rebroussâmes chemin. D’un côté, la Marne, un chemin de terre sur lequel nous marchions, de l’autre côté, une ruelle et une rangée de maisons qui semblait avoir été le terrain de jeu                                   de quelques architectes qui avaient dû fumer de la bonne. Un ensemble hétérogène de mauvais goût, de m’as-tu-visme, de délire postmoderne et schizophrène. Le bouquet final se trouvait à l’entame du parcours où trônait une espèce de château fort au crépi saumon dans lequel on devinait une terrasse luxuriante aux balustres de béton pansus. À mi-chemin entre Kaamelott, Lawrence d’Arabie et le Parrain. Prétentieux jusqu’au bout des créneaux et paranoïaque jusque dans ses meurtrières.

Nous avons trouvé finalement notre bonheur, un bistro ouvert à quelques minutes de voiture de là. L’archétype du troquet de la banlieue. Manquaient que les œufs et le Viandox sur le zinc, autrement tout y était : un patron couperosé à moustache, L’Équipe qui n’en finissait plus de gloser sur la fessée de Monfils à Bercy, les piliers de bar et tout le toutim et surtout, comme par un fait exprès, un camion de livraison arborant les couleurs de Pelforth garé devant (ceux qui ont voyagé en France avec moi, et Sophie qui m’a connu jeune étudiant à Paris savent l’importance que j’accorde à cette bière à nulle autre pareille, une sorte de certificat de francitude pour moi : on ne peut être un honnête homme sans vouer un culte discret à cette bière lilloise). Isabelle trempa sa baguette beurrée dans son café et je l’enviai : foutu gluten !

Ironman™  démarra sa Renault Mégane et nous emmena jusqu’en Absurdistan, le temps d’une parenthèse plus grave dans ce voyage.

À la fin août, il y a tout juste deux mois, Jean-Pierre, un ami très cher d’Isabelle, un colosse auquel elle n’a jamais dit qu’elle l’aimait, lui, sa femme Nadine et son fils Philippe, par pudeur peut-être, mais surtout parce que cela suintait à travers le plaisir évident qu’ils avaient d’être ensemble, plaisir que j’ai lu sur leurs visages lorsque je les ai tous rencontrés pour la première fois l’été dernier, Jean-Pierre, disais-je, s’est  effondré dans son salon, terrassé par une rupture d’anévrisme.

Je l’avais rencontré pour la première fois au mois de juillet dernier autour d’un apéritif dans le jardin d’Ironman™, à Joinville-le-Pont.

On connaît tous ça : cette espèce de halo qui embrase une table au beau milieu de l’été au bord d’un lac, dans la cour arrière des maisons de ville ou l’hiver autour d’un repas chaud dans nos tanières surchauffées par les discussions, l’alcool et le sentiment d’appartenance clanique. Pas besoin de déclarations d’amour – les « je t’aime » sont des pléonasmes – les yeux, les rires et les coups de gueule en disent plus long que tous les appels évangéliques et sirupeux des grenouilles de bénitier de ce monde. Peut-être pardonnera-t-on à une Rémoise une réplique désormais célèbre : « et si c’était ça, le bonheur ! » Soit.

Les regards complices, le plaisir des retrouvailles, les roteuses qui défilaient sur la table, tout concourait à asseoir une amitié vieille de plus de trente ans. Je les observais avec envie et riais à l’évocation de leurs souvenirs dans lesquels je n’étais pas. Aucun indice de la tragédie qui surviendrait le mois suivant. Indestructibles, nous semblons tous l’être et pourtant…

Pourtant un jour d’août, Jean-Pierre s’est effondré dans ce salon où nous parlons de tout et de rien avec les rescapés de ce naufrage, évitant le tragique de la situation, mais pas les souvenirs d’un temps désormais révolu. Mais dans les beaux yeux fatigués de Nadine et les regards fuyants de Philippe, la tragédie était toujours là. Ces deux-là sont des béquilles l’un pour l’autre et tentent de se refaire une vie sans lui. Son absence est assourdissante. Elle résonne contre les parois du  salon où des photos de lui, le regard malicieux ou souriant de toutes ses dents sont accrochées. Elle résonne, cette absence, dans les non-dits et dans leur impossibilité de s’habituer à leur nouvelle situation. L’absence est encore plus retentissante à travers les objets fétiches de sa vie. Son casque de moto est toujours sur son bureau comme prêt à servir, sa veste de motard est encore suspendue dans le couloir qui mène aux toilettes. Je l’effleure en m’y rendant. L’empreinte de son corps se lit encore comme s’il s’agissait de l’armure d’un chevalier tombé au combat.

Le repas que nous dégustons est succulent, le bordeaux parfume nos palais et les langues se délient. Tandis que je m’endors dans un canapé du salon, les filles doivent se dire ce qu’elles ne pouvaient pas dire devant moi. Philippe est reparti après une chaude accolade vers son université, parce que la vie continue malgré tout. Promis, il viendra nous voir à Montréal l’été prochain avec sa mère, parce qu’ils ne sont plus que deux désormais. Ils font partie de ma famille et on ne peut que les aimer par la leçon qu’ils nous donnent, parce que l’histoire de cette mère et de son fils a vraiment commencé un matin du mois d’août quand Jean-Pierre s’est effondré.

Le temps d’un après-midi, les contours de Maison-Alfort ont dessiné les frontières de L’Absurdistan, mais je sais que ce pays-là change continuellement d’adresse, même si l’on tente tous de s’en éloigner le plus possible. Inextricable condition que la nôtre…

Ironman™ n’était plus là pour nous conduire, nous avons pris le métro pour rejoindre à Bagneux, Véronique, Alain et Marina. La fatigue nous a un peu saisis à l’heure de l’apéritif, ou peut-être était-ce le Buzet. Un bon repas, beaucoup de rires et au dodo. Ces deux-là, pour Marina c’est évident, font partie de la famille.

Dans le récit boucautien, il y a toujours un passage où il va déposer les petits à la piscine, dégazer du brut, faire une escale technique ou recycler le dîner. En un mot comme en cent, c’est l’épisode aux chiottes. Croyez-moi, je ne l’ai pas fait exprès, mais j’ai quelque chose à vous dire là-dessus. Je ne sais pas si ce sont les conséquences de tout voyage, mais il appert que cela arrive souvent durant les voyages à l’étranger. Faut dire que les avions c’est pas fait pour la grande gastronomie. Fini la diète, pas le choix. Mais en y réfléchissant bien, si vous additionnez le bœuf forestière et sa purée en sauce brune, le jello jaunâtre qui nous a été servi au dessert, quelques cacahuètes salées de notre ami Pierre de La Roche-sur-Yon (un ami de Mo de Toronto) pour faire passer le champagne en apéritif, j’en passe et pas des meilleurs, le cocktail, vous en conviendrez était assez explosif. Il fallait donc lâcher du lest. Et ça arrive toujours au plus mauvais moment, en courant pour Boucaut, chez des hôtes qu’on ne connaît pas bien pour moi. La plupart du temps, j’évite la grosse commission quand je ne suis pas chez moi. Mais là c’était parti pour une longue semaine  far from home.

C’est en Absurdistan que cela arriva. Assis sur le trône, j’envisageais la catastrophe et je me sentais probablement dans le même état que Paul Tibbets ce 6 août 1945, alors qu’il ouvrit la trappe de l’Enola Gay pour larguer Little Boy : la catastrophe était imminente et inévitable.

Elle fut à l’image, toutes proportions gardées, de ce que je redoutais. Blocage complet du siphon et montée des eaux troubles. Je sortis des toilettes et demandai à Nadine si elle possédait une ventouse. Sa réponse m’affligea et ce ne fut pas les quelques décilitres de Destoop qui lui restaient qui allaient faire descendre le niveau d’eau. Décision fut prise d’aller au supermarché du coin chercher du renfort (ventouse ou Destoop, même si je doutais fort que le produit miracle pût avoir de l’effet). Pas de ventouse, mais du Destop.

Devant les caisses du supermarché où d’innombrables clients faisaient la queue, les caddies débordants (sic), j’étais là avec mon Destop à me demander si celui — ci pouvait aussi faire effet sur les caisses.

Je déteste les supermarchés, parce c’est une loterie où je perds toujours. Pas étonnant qu’une chaîne s’appelle Casino en France. Tu arrives devant les huit caisses ouvertes, tu tentes d’estimer laquelle sera la plus rapide, tu t’avances doucement au cas où une autre caisse s’ouvre. Tu choisis finalement un numéro et tu te dis qu’il faut que tu t’y tiennes. C’est à ce moment-là qu’une nouvelle caissière arrive et propose à la cantonade de la rejoindre. Toi, coincé dans ta file, tu ne peux répondre à son appel et regardes, impuissant, les derniers de ta queue se faufiler vers l’ouverture et gagner du terrain sur toi. Quand c’est à ton tour, la louve SS brandit un panneau « Caisse suivante » et tout est à recommencer. Il n’y a rien de plus pervers.

Le système concentrationnaire est tellement bien fait qu’on t’invite même dans le pire des pièges, celui des caisses Express. La cruauté atteint à son acmé. La caisse Express est à la consommation ce que les urgences sont au système de santé. Figurez-vous que la préposée à la caisse Express doit aussi s’occuper des robineux qui viennent lui refiler les bouteilles consignées ramassées dans nos poubelles et vendre le Journal de Mourial à la petite madame qu’arrive pas à mettre la main sur sa monnaie et qui compte et recompte ses sous noirs jusqu’à ce que la caissière s’en saisisse d’autorité (la monnaie, pas la p’tite madame). Et quand, enfin, elle daigne s’occuper de ses clients pressés, ceux-ci fulminent déjà et rêvent de les faire rôtir, la caissière, la petite madame et le robineux, comme des Saint Laurent de supérettes sur le grill de leur impatience.

Devant moi, comme à l’accoutumée, un homme pousse un caddie chargé de toutes sortes d’articles : à vue d’œil, 18 paquets de pâtes et 20 pots de sauce tomate. Si je comte bien, ça fait 38 articles, 30 de trop.

- Hey mon tabarnak ! t’as-tu vu le panneau, mon ostie d’chien sale ? Ça a l’air que tu sais pas lire, sacrament ! c’técrit 8 articles max. La pognes-tu ? M’as t’montrer comment qu’ça fonctionne. Max, c’est pas l’chum de la caissière, ça veut dire « ma-xi-mum ». Pis toué t’en as 38  des articles, alors tu vas me faire le plaisir de rejoindre tes autres chums avec leurs caddies d’obèses.

Bien sûr, ce monologue reste intérieur parce que le moron devant moi mesure 6’ 3 ‘’, et que je suis toujours saisi de ce doute : se peut-il que les paquets de pâtes et les pots de sauce tomate ne soient finalement que deux articles différents ? D’où la question : qu’appelle-t-on un article ? Devant ce dilemme ma colère s’évanouit. Je remarque que les autres clients derrière moi se posent le même genre de questions et que tout le monde compte les articles des autres.

En Absurdistan, les supermarchés fonctionnent comme au Québec, seuls les sacres intérieurs diffèrent.

Me voilà enfin à l’air libre avec mon Destop superpuissant. Je cours jusqu’à mon Hiroshima et vide la bouteille dans le trône. Un phénomène étrange se produisit alors. Au lieu de chasser les résidus gastriques dans le siphon, ceux-ci se sont mis à faire des bulles comme si la surface bouillait. J’observais le phénomène à distance, craignant, après un tsunami, une éruption volcanique du plus mauvais effet. Je sortis des toilettes la tête baissée comme un chirurgien qui sort de son bloc sans avoir rien pu faire et s’apprêtant à annoncer la mauvaise nouvelle à la famille réunie. Mon visage changea soudain lorsque je vis Nadine armée d’une ventouse qu’elle me tendait, comme pour me dire qu’il y avait encore un espoir.

Deux petits coups de ventouse et tout fut oublié.

Mais la première chose que j’ai demandée à Véronique fut celle-ci :

- As-tu une ventouse ?

 Comme une majorité de Français, elle n’en avait pas. Je demande donc aux autorités de ce pays de bien vouloir doter chaque Français d’une ventouse. L’offre touristique s’en trouverait amélioré, pour le bonheur de la tourista.

 Ainsi se termine ce premier jour de voyage en Belgique, alors que nous n’avons même pas encore foulé le sol de ce plat pays. À l’inverse de Boucaut, je ne connais pas l’art de la concision.

14 octobre 2011

1. L’appel

Publié par rideaurouge dans quelque chose d'ici

Cela s’imposait, il fallait prendre la plume. C’était indispensable, l’ultime recours.

Ses dispositions à écouter sans juger l’avaient installé dans une situation somme toute confortable même si elles l’avaient fatalement isolé. Tant isolé. Il fallait se relier et donc écrire, cela lui paraissait l’unique alternative à l’assèchement intérieur qui, aujourd’hui et par la médiation d’une improbable rencontre, lui oppressait l’âme. Il entrevoyait la démarche non pas comme une cure, une hygiène psychanalytique mais plutôt comme une mort à lui-même et une renaissance telles qu’il les avait toujours envisagées, parfois approchées et modestement bricolées à petite échelle. Cette fois-ci, son bas-ventre témoignait du vertige qui le tenaillait non sans plaisir et le poussait délicatement, amicalement même, dans le vide de sa mort symbolique toute proche.  En fait, tous les indicateurs étaient à l’orange ou au vert ; il fallait y aller. Son voisin philosophe le retenait et l’excitait à la fois.

    Va jusqu’à ton néant, aime-le. Il t’aidera à être à nouveau, à découvrir la joie.      Tu le sais camarade, j’ai une conscience aiguë du tragique de la condition humaine. Alors, l’approche que je peux avoir de la joie est tout à fait désespérée.

    Justement ! Tu es quasi prêt.

    Quasi ?

    Il te reste, c’est certain, un gros travail d’élagage. Autrement dit, il est temps que tu passes à tes actes de clarification. 

Son ami philosophe connaît peut-être la vérité, mais le chemin ne lui est pas plus familier ; pourtant il devine que l’écriture peut lui permettre de poser ces actes de clarification. Il n’était évidemment pas écrivain et ne le serait jamais. Trop conscient de la distance qui le reliait à l’art de l’écriture, notre homme se montra raisonnable et se résigna : il fallait y renoncer. Pourtant, « y a-t-il modestie plus arrogante ? » se dit-il ; renoncer à une activité sous l’excellent prétexte d’absence de compétence relevait a priori de la plus élémentaire des modesties. Renoncer à écrire par défaut de son art c’était au moins confondre l’écriture et l’art d’écrire ; pourquoi écrire signifierait-il produire un chef d’œuvre. Ledit chef d’oeuvre t’est impossible, et alors ? Quel orgueil te fait croire que dès lors que tu écrirais, tu « devrais » être publié, diffusé, honoré ? Tu te crois universel et prendre un tel risque te mettrait en péril ? Débarrasse-toi du fardeau de cet orgueil enfantin et risque-toi à l’écriture ; elle pourrait constituer le chemin d’un salut, en tous cas un premier pas dans tes actes de clarification. Il fréquentait des écrivains ou plutôt des « écrivants », il ne leur ressemblait pas. Certains donnaient dans le pathétique vulgaire, parfois même sympathique et désuet, révulsés par le non reconnaissance des pédants ; leur art s’assimile peut-être à l’art du cri ou de la pose ou parfois même à celui du ridicule malgré soi. Il en connaissait d’autres qui maîtrisaient leur art mais n’avait pas de sujet ; ils finissaient le plus souvent comme critiques fielleux, souvent situationnistes, surnageant en prenant appui sur ceux qu’ils contribuent à noyer : du beau monde. Sinon, son philosophe d’ami tenait une prose tout à fait abordable, généreuse ; de par son propos, il était contraint à une rigueur dans la construction de l’œuvre qui jamais ne tuait le ton espiègle qui le rendait si ajusté à l’air du temps. Une chance ! il était à la mode et la profondeur du message qu’il offrait trouvait un écho dans le bruit incessant des discours kleenex qui prévalaient dans l’espace concurrentiel de la communication moderne. Il agissait paradoxalement comme le ferait un grand silence dans les hauts fourneaux du prêt à penser ; ce silence-là faisait sens, il semblait être solide, tenir la longueur et, nouveau paradoxe, plaire ici et maintenant. Il avait un ami d’enfance, peut-être même d’avant leurs naissances respectives tant ils s’aimaient sans droits et devoirs, sans cultes ni simulacres, juste librement. A quatre mains auraient-ils composé l’œuvre ? Certes non ; les œuvres collectives ne sont que circonstancielles, commémoratives et comblent un vide qu’on n’ose tolérer ! La solitude implacable de l’homme interdit la fusion totale et réelle des cerveaux ; ce que l’amour peut atteindre le cerveau ne sait que le singer, pauvre usurpateur. Ils partageaient toutefois la passion de l’écriture, l’un dans la perspective nécessaire d’écrire « le » livre, l’autre dans l’attente tout aussi urgente de lire « le » même livre.

Cet ami d’avant leur espace-temps avait commencé « le » livre,  guidé par Proust, Musil ou Joyce ; quelques coups d’essai déguisés en livres de commande avaient été publiés et salués ; était-il sur la voie ? à défaut d’être probable, c’était toujours possible. Quant à lui, il avait découvert grâce au philosophe que « le » livre n’existait pas, qu’il n’était pas même en préparation ; désespéré, il sut désormais reconnaître dans ce qu’il lisait les fragments désarticulés « du » livre universel. Il y avait donc péril. Le renoncement par défaut – non par choix – le guettait. Il fallait mobiliser ce qu’il lui restait de courage, écrasé qu’il était par la vision permanente de la vanité de toutes les actions qu’il pût entreprendre, seul ou en compagnie. Ce mélange torturé de complexes et de faux semblants constituait l’étoffe qui l’habillait d’un renoncement des plus seyants, un vêtement légitime et bienvenu. Pourtant un brin de lucidité lui susurrait que l’élan qui le traversait pouvait le transporter bien au-delà des barrières suspectes de l’autocensure convenue.

Certes il n’avait aucun talent particulier en matière d’écriture, toutefois il sentait bien que ce fameux élan l’avait quelques fois emporté plus loin qu’il n’eût imaginé. Il reconnaissait que lorsque cet élan s’était manifesté antérieurement, les conditions de son apparition étaient constantes. A chaque fois, un sentiment de nécessité à prêter le flanc, à s’offrir. La cause est toujours extérieure à lui-même. Le secours à l’autre, compagnon de route ou ami de fortune, démuni, blessé, paralysé par la douleur, écrasé par l’impuissance d’agir, simplement perdu, l’a souvent mis sur le chemin de cet élan où écrire constituait le témoignage sous dictée de la compassion et de la révolte qu’il ressentait au plus profond de lui-même, comme une deuxième nature enfouie dans les souvenirs d’une vieille âme pas encore totalement assagie. Plus rarement, il lui était arrivé de sentir cet élan dans des conditions plus avantageuses ; par admiration ou par amour, il avait été pris du désir irrépressible de traduire ses sentiments à travers l’écrit. A nouveau, c’étaient des circonstances qui lui faisaient oublier les obstacles. Seul, désespérément seul et ne maîtrisant pas les artifices du discours, l’écriture était déjà une forme de salut, un acte de salubrité psychologique dérisoire mais ô combien efficace et précieuse. Les destinataires de ces « mots » avaient toujours fait montre d’intérêt pour leur forme ; il recevait cet écho avec émotion mais ne pouvait envisager de pousser plus loin l’exploration de cet art ; jamais il n’avait osé le travailler, jamais il ne le ferait. A chaque fois qu’une question déterminante pour la conduite de sa vie s’imposait, il avait coutume de retarder tant qu’il pût toute prise de décision. Il ne laissait pas apparaître son trouble et puis, comme si le fruit avait mûri en une nuit, il modifiait abruptement le cap et prenait une direction qui laissait ses proches sans voix ni voie de recours. Comme à son habitude en pareille période il se réfugiait dans l’écoute de la musique – il avait renoncé à la pratiquer – de toutes les musiques. Il glissa son index sur la touche « START ». 

10 octobre 2011

Journal d’un chat obèse

Publié par lutiner dans Non classé

1.

Tout le monde le dit : « Solal, t’es obèse ! ». Chaque fois que quelqu’un pénètre dans mon antre, mes oreilles s’agitent avant même qu’il n’ait eu le temps de prononcer un seul mot. L’obésité c’est tout ce qui me reste de ce corps félin que je promenais dans ma vie d’avant. Dans le quartier, on me respectait et les chattes du voisinage parcouraient de leurs yeux d’amande ma silhouette gracile. Je portais beau et je profitais de toutes les flaques d’eau après la pluie pour jeter un œil sur mon pelage. Dandy jusqu’au bout des griffes ! que j’étais. Mon maître décida un jour que mes pérégrinations amoureuses, pourtant épisodiques, devaient cesser pour ma santé – je rentrais souvent aux petites heures du matin, le poil en bataille et de vilaines traces de bagarres féroces avec les autres mâles du quartier – et pour sa tranquillité d’esprit. Il m’emmena manu militari chez le véto du coin, une sorte de Mengele plus adepte de la Shoa que des chats et manifestement fâché avec la douceur. J’en garde encore un souvenir si vivace, qu’au moindre bobo je m’évade par la fenêtre et disparaît le temps de ma guérison. Il y a en effet toujours une âme charitable qui me trouve suffisamment cute pour prendre soin de moi, me soigner en me gavant de nourriture et d’affection. Je lui faisais faux bond, ingrat que je suis, dès que je me sentais en forme et au retour à la maison je pouvais voir les portraits de moi sur tous les arbres de ma rue. Satisfait de constater que mes maîtres s’étaient attachés à moi, je rentrais triomphant. Je simulais bien sûr l’indifférence, mais me laissais carresser avec délectation, ronronnant juste ce qu’il faut pour leur montrer un peu la joie de me retrouver dans mon foyer. Ce qu’il y avait de plus difficile dans mes escapades sanitaires, c’était de devoir m’adapter à de nouvelles gens avec lesquelles je devais composer, m’adapter à un nouveau milieu et aux enfants qui ne sont pas toujours tendres avec les animaux.
Quand je me sentais las de mon nouvel environnement, je rentrais chez moi avec gourmandise, sûr de trouver des maîtres attentionnés, pleins d’égard à mon endroit et qui se faisaient une fête de me gâter en m’apportant les meilleurs plats et me gratifiant d’une nouvelle écuelle, parce que je le valais bien.

Solal c’est plutôt inusité dans ma confrérie, mais quand on est affublé de mes maîtres, on peut le comprendre. Figurez-vous que ces deux-là se sont rencontrés sur les bancs de la fac alors qu’ils travaillaient à leur maîtrise de Lettres-Modernes. Le coup de foudre fut, paraît-il, instantané. Je vois assez mal aujourd’hui ce qui leur a plu chez l’autre, tant leurs disputes continuelles me mettent en boule et m’incitent le plus souvent à filer par la chatière vers le jardin où cette immense masse servile qu’est Mangeclous, le chien qui devait devenir mon compagnon, s’ébaudit sur le gazon en bandant comme un âne. Pouah !
Solal, je ne suis même pas juif ! Eux non plus, mais ils sont du genre à s’écrier Mazel tov ! au lieu de super et génial de leurs amis. Ils eussent aimé être juifs, porter un nom se terminant en -stein et pouvoir se rendre à Auschwitz sans se sentir platement français. Ils se sont découvert sur les bancs de la fac une passion commune pour l’œuvre d’Albert Cohen. allant même jusqu’à lui écrire à Genève afin de solliciter une entrevue qui n’eut pas de réponse. Les quelques pages de « Belle du Seigneur » que l’auteur avait consacrées aux chats avaient achevé de les décider à en adopter un. Et l’indifférence de Cohen à leur égard ne les dissuada pas. De cette missive qui devait changer à tout jamais leur vie, du moins le pensaient-ils, ils en avaient fait un brouillon qu’ils conservent précieusement dans un dossier de leur ordinateur qu’ils ont mystérieusement nommé Nations-Unies, et je ne résiste pas à l’envie de vous en faire découvrir le contenu. Voici donc cette fameuse lettre.

18 septembre 2011

Deux mots d’amour

Publié par rideaurouge dans Non classé

De la lecture lointaine de l’Arrache-cœur, il ne m’est resté que la révélation de la confusion entre amour et protection. Je me souviens de cet amour obsessionnel d’une mère pour ses « trumeaux » – l’un d’eux se prénommait Citroën – et de sa dérive vers l’absurdité. Je n’ai aucun souvenir de l’épilogue ni même du propos du roman ; à quinze ans, ma mémoire n’a voulu retenir que ce dont j’avais besoin à ce moment-là : d’amour, sans équivoque.

Plus tard, je me suis quelquefois demandé si la conduite de ma vie relevait de l’amour ou du besoin de protéger, ce simulacre de l’amour qui relève plutôt de la séduction ou de la quête ; protéger l’autre c’est un peu le piéger pour requérir sa reconnaissance à défaut de son indéfectible amitié. Les réponses manquaient souvent au début, même si je me disais tout haut que seul l’amour m’habitait, tout bas je devais bien confesser que la passion d’être autant aimé au dehors qu’au nid originel mobilisait bien des énergies, invitait à d’étranges desseins.

De cette passion, puisque il faut bien nommer ainsi cette emprise complète sur la volonté, que puis-je préciser ? Qu’elle fait souffrir, c’est un truisme. Mais elle semble tant promettre, qu’il est impensable de s’y soustraire. Comme souvent, nous nous arrangeons avec l’idée que nous voulons nous faire de nous-mêmes et, plus encore, avec l’image que nous voulons imposer. Cette image est si nécessaire pour distraire l’autre de notre peur, de notre vacuité. La vie est difficile dès le premier jour et nous ne sommes pas armés, nous demeurons d’éternels prématurés sans cesse à la recherche d’une protection. Et puis, il y a cette concurrence reptilienne pour la conquête d’un territoire exclusif d’expression du moi.

Aîné d’une fratrie de cinq, puis six enfants, j’avais l’énorme avantage du pionnier qui bénéficie du choix le plus étendu ; une fois installé, les viennent ensuite doivent faire preuve de vigueur et, peut-être, d’imagination pour trouver, faire ou inventer leur place. Le nid familial offre la protection nécessaire à l’épanouissement de chacun pour autant que l’espace imaginaire que présente cet asile ne soit pas clos. Ou alors, le sentiment d’erreur d’aiguillage s’imposera insidieusement pour le plus grand désarroi de chacun. La découverte prudente d’abord, puis toujours plus téméraire du monde extérieur au nid me conduisit vers des choix altruistes espérais-je sincèrement ; l’étaient-ils vraiment ? Il me semble que cette sincérité suffisait à leur fondement alors que, plus vraisemblablement, j’agissais dans la hantise de ne pas être aimé. Les besoins de reconnaissance autant que de distinction ont dicté les règles d’orientation du chemin que je sentais devoir tracer. L’inconnu, et la peur qu’il suscite, seraient vaincus par la grâce de l’engagement vers l’autre, pour l’autre, et si possible avec l’autre. Ainsi, les valeurs de générosité et d’humanisme – des valeurs de gauche, me semblait-il – offraient une solide boussole pour avancer dans cette vie difficile et ce monde qui ne m’attendait pas. De très opportunes et heureuses rencontres m’ont permis de tenir un cap : l’engagement et la disponibilité de tous les instants me permettaient d’être dans le monde – j’avais la chance que chaque hiver les capitales européennes expédiaient leurs résidents les mieux dotés vers les montagnes enneigées où nous pouvions les cueillir à défaut de toujours savoir les accueillir – sans me perdre tout à fait.

La sécurité reçue au nid, l’assurance acquise en chemin et, probablement, la position qui m’était accordée m’ont rapidement inscrit dans un profil de protecteur plutôt que de provocateur – que j’aurais secrètement aimé être. Cette image et les comportements qui tendaient à la figer me gratifiait d’amitiés solides et loyales ou au moins d’admiration ou de respect. Au fond de moi, toujours la question de savoir si j’aimais véritablement mes congénères ou si je cherchais plutôt l’amour de ceux-ci me collait à la conscience; à chaque fois je me disais que la mère des trumeaux de l’Arrache-cœur n’aimait personne sinon peut-être elle-même, que l’obsession de protéger ses enfants chéris ne relevait pas de l’amour engagé mais de l’amour du collectionneur pour les objets qui lui sont totalement assujettis. Primat de la protection et primauté de la possession.

Aujourd’hui, je me sens plus serein, plus heureux certainement. Je ne ressens plus le besoin de me soumettre à la question de savoir si je guide ma vie avec amour ou si je l’use à chercher cet amour. Etre ou avoir ? J’ai choisi, ou plutôt j’ai réalisé qu’il n’y avait pas à choisir. Le besoin de me construire un passé, une mythologie à la hauteur de mes ambitions ou de mes concurrents, ce trouble m’a quitté définitivement ; le réel est plus beau que le rêve et il sait me combler à chaque instant. Oh ! bien sûr, il demeure quelques glissades que la vanité agonisante réclame encore, mais ce ne sont que scories oubliées qu’il s’agit d’aimer et d’accompagner vers une fin paisible.

L’Arrache-cœur de Boris Vian n’a vraisemblablement que peu de parenté avec « mon » Arrache-cœur. Il a pourtant constitué une de ces rencontres opportunes et heureuses qui donnent sens à la trajectoire que j’ai empruntée jusqu’ici et qui me conduiront là où j’aurai toujours fantaisie d’aimer pour rien, parce que cela est, ici et maintenant.

Pierre Constantin

29 août 2011

Un caméléon dans un foyer d’aide d’urgence

Publié par rideaurouge dans Non classé

Dimanche 28 août, 2011

L’écran digital affiche 4:58. Il est bientôt cinq heures et, comme le Paris de Dutronc, je m’éveille. Ce 11 août 2011, le jour peine à se lever, hésite encore et puis se souvient que c’est encore l’été.

Aujourd’hui je serai le caméléon de Diana Staebler, intendante au foyer de Vevey. J’ai pris rendez-vous pour 7 heures. Je me lève, grimpe un étage et procède aux ablutions matinales après les quelques exercices de yoga quotidien. L’air que je respire est agréable, enfin de saison. Et hop ! un petit-déjeuner copieux en bonne compagnie et j’enfourche mon deux-roues pour mettre le cap sur Vevey.

Le ciel présente une tonalité joyeuse même si le soleil n’est pas encore visible. Roulant vers l’est sur les routes des hauts de Lavaux, je découvre un placide Grand-Combin déjà ivre de lumière solaire : la journée s’annonce belle. Quel plaisir sans cesse renouvelé que de vivre dans ce décor exceptionnel.

La montée d’escalier du foyer de Vevey propose des marches fatiguées et, paradoxalement, des murs blancs comme les neiges du Grand-Combin ; mes narines cherchent cette présence insistante des effluves typiques des foyers et sont surprises, d’abord par cette absence, puis par les fragrances combinées et plutôt légères qui errent dans la cage d’escalier.

Je me présente devant la grande porte métallique. Alors que je cherche un sésame, la porte s’ouvre et un agent de la société SDS me prie d’entrer : on m’avait vu venir, j’étais attendu. Je suis « pünktlich » mais Diana Staebler est en pleine séance de tuilage avec Madame Nicole Coudray, surveillante à l’EVAM. Des présentations rapides interrompent momentanément la tâche ; j’écoute leur échange et me dit que la qualité des personnes joue un rôle primordial dans le succès de ladite tâche. Et puis, si l’objet de l’échange concerne des faits, il se joue à ce moment-ci la reproduction du lien social entre des collègues qui partagent plus que des faits, une sorte de connivence. Pour cela, pas besoin de mise en scène particulière, simplement deux femmes qui se parlent dans un local de garde et colorient les faits gris que l’on retrouve dans l’indispensable rapport d’événement. Je me demande si nous savons encore avoir ce réflexe lorsqu’on travaille à Sévelin ; poser la question, c’est un peu y répondre.

Nous quittons un instant Nicole Coudray pour rejoindre le bureau de l’intendante en faisant un rapide tour de l’étage. Les quelques pas que nous avons à faire dans les couloirs installent bien Diana Staebler dans son statut, dans son territoire, dans son monde peut-être : des salutations personnalisées aux différents pensionnaires que nous croisons, ici une petite tape dans le dos, là un sourire, ici encore un froncement de sourcil ou une remise à l’ordre, rien au hasard, pas de jugement, juste le geste adéquat qui prévient, soutient ou désamorce. J’appendrai plus tard dans la journée qu’elle a séjourné, enfant, dans des foyers ; je ne sais si c’est cette expérience qui l’a dotée d’une telle « oreille », à tout le moins elle semble sentir la vie du foyer.

Un sentiment me frappe soudain ; tout se fait comme en milieu carcéral. Chaque porte s’ouvre dès lors que quelqu’un la déverrouille d’abord, chaque porte qui se ferme est suivi du tour de clef protocolaire ; on me met au parfum et l’on me dote d’un passe-partout monté sur un porte-clefs de ceinture. Au cinéma, le sentiment de privation de liberté est souvent rendu par un relief sonore soutenu au travers d’une succession d’échos métalliques accompagnant les ouvertures et fermetures de portes rapprochées dont les serrures crient de méchants cliquetis; au foyer de Vevey, tant les surveillants que l’intendante mettent tout en œuvre pour amenuiser les effets de cette contrainte sécuritaire : pas de bruits intempestifs, pas de démonstration sécuritaire, …du tact, simplement.

A son bureau, nous nous attelons aux questions relatives à la gestion des places. Sur la base de la liste manuelle remise par la surveillance, nous documentons une liste électronique des personnes ayant passé la nuit dernière au foyer. Il s’ensuit une vérification systématique des personnes ayant manqué les cinq dernières nuits ; certaines personnes sont au bénéfice d’autorisations spéciales pour séjourner ailleurs, d’autres sont signalées disparues à qui de droit. Et puis il y a quelques cas particuliers : ils sont consignés dans la liste des « 500 » – pratique qui permet à certains pensionnaires de séjourner chez des tiers tout en gardant l’adresse officielle de son foyer d’attribution. Je fais part de mon étonnement, Diana Staebler me rappelle que l’usage d’une telle liste a été supprimé depuis juin 2010. Alors ? Alors, son usage s’est poursuivi jusqu’à ce jour, en tous cas à Vevey et probablement ailleurs dans le secteur est ; le fait est confirmé par une conversation téléphonique dans les minutes qui suivent. Après une rapide exploration des situations, nous convenons de les régulariser l’une après l’autre. Et puis soudain, Diana me parle d’un autre cas « particulièrement » particulier, il n’apparaît sur aucune liste ; la personne concernée est toujours inscrite et hébergée dans le foyer alors qu’elle n’y a pas passé la moindre petite nuit. En tentant de régulariser la situation, nous découvrons qu’un dossier est ouvert par le bureau de traitement des avis de recherche (BTAR) avec qui nous échangeons des courriels quasi surréalistes ; nous constatons ensemble que Vevey connaît une réalité, que Sévelin en possède une autre ou plusieurs autres qui ne confinent pas à la réalité de Clarens ; que pense Zurich ? quel est l’âge du capitaine ? Un de mes mentors me disait un jour, après que nous ayons modélisé plusieurs processus : « N’oublie jamais que là où la procédure s’étend, le bon sens recule ».

Nous ouvrons le rapport des événements : Diana le documente et me le commente. Et puis voilà le coordinateur du PO nettoyage, le désormais poids plume Mouldi, qui se radine avec du linge propre ; vite un chariot avec le linge sale et nous voici dans la rue, « au cul de sa tire » ; nous échangeons les ballots de linge, nous nous saluons chaleureusement et nous courons à nos activités respectives. Profitant de l’élan qu’il nous a transmis, nous faisons un rapide saut de puce à la case postale. Zut ! c’est déjà l’heure de la permanence intendance et les demandes affluent. Diana Staebler se met à la disposition des pensionnaires alors que je traite le courrier. Tâche anodine ? Pensez-vous ! La liste des « 500 » réapparaît dans ses effets collatéraux.

Il est bientôt midi, nous débriefons les cinq heures que nous avons passées à un rythme soutenu – coupées par une mini pause café – dans des problématiques contrastées. Comme convenu, mon hôtesse avait réservé deux places chez Charlie Chaplin, ou plutôt au sympathique Café de la Place à Corsier-sur-Vevey que Charlot avait coutume de fréquenter. Nous sommes sur la terrasse ombragée ; décidément, la journée est fort belle au-dehors. Nous parlons un peu de l’EVAM et un peu de nous-mêmes, mais la course reprend.

Nous voici à l’inventaire de son économat. Elle compte, évalue et dicte. J’écris et questionne parfois ; je découvre ou apprends. Changement de décor, nous sommes dans un nouveau local contenant, à titre provisoire, les cartons d’objets en déshérence ; nous les sélectionnons selon des critères non écrits qu’elle maîtrise parfaitement. Nous embarquons cartons, valises et piano électrique sur des chariots, prenons un ascenseur avec une serrure que seul Thabo Sefolosha – un célèbre veveysan – peut atteindre aisément. Arrivés à la cave, nous procédons à un nouvel inventaire, chacun dans notre rôle, nous sommes déjà rôdés. Il nous reste encore à préparer les paniers d’accueil à disposition des surveillants. Tiens, cette fois elle pilote et documente les formulaires tandis que j’assure la manutention ; est-ce un antidote contre l’ennui qui naît si souvent de l’uniformité ?

Nous passons en revue quelques autres aspects – que nous ne traiterons pas aujourd’hui – de  son activité. Et puis c’est déjà l’heure de se mettre à niveau avec la surveillance sur des questions sensibles relatives à certains pensionnaires. Il me semble que Diana mette un accent particulier sur les nécessaires continuité et cohérence des messages et des pratiques qui font le cachet d’un foyer comme celui de Vevey.

Il manque quelques minutes pour atteindre seize heures. Nous prenons congé l’un l’autre, mais aussi des surveillants, des pensionnaires et de l’esprit du foyer de Vevey. Diana Staebler s’en retourne dans la campagne fribourgeoise retrouver les siens, je chevauche ma monture pétaradante que je conduis à travers ce paysage sublime jusqu’à mon jardin potager où roses de Berne, cœurs de bœuf, courgettes et capucines m’attendent pour une jolie cueillette.

Assis dans l’herbe, un verre de vin d’Ombrie à la main, je refais le film de la journée. Qu’en reste-t-il lorsque le caméléon a perdu son habileté à imiter ? Le retour de l’humain dans la façon de modéliser et de modeler le réel.

De modéliser d’abord. Où sont les « bonnes pratiques » dans l’élaboration conceptuelle des métiers que couvre l’EVAM ? Quel fluide faut-il ajouter à toutes ces recettes pour que la soupe soit servie à chacun pareillement et selon son goût ? Est-ce que notre organisation actuelle ne constitue pas un obstacle à la mise en place d’une culture et d’une dynamique communes ? Qu’est-ce qui fait que le facteur humain est toujours plus exclu de nos pratiques ? Diana Staebler, ses collègues et les pensionnaires du foyer de Vevey montrent bien l’impossible abandon du facteur humain dans leur activité. Je me promets d’être toujours plus vigilant et de prendre plus de temps avec ceux qui font le réel avant de leur prêcher un réel qui n’a de tangible que le papier sur lequel il se pâme. Je ne tomberai pas non plus dans le caricatural laisser-faire qui n’est que l’antichambre du laisser-aller. Finalement, ce qui est passionnant dans notre activité, c’est cette impermanence de la vérité : vrai aujourd’hui, faux demain, et toujours remettre l’ouvrage sur le métier, « l’éternel retour » disait Nietzsche. D’ailleurs, aurais-je pu l’exercer s’il en avait été autrement ?

Quand je parle de modeler le réel, j’entends la marge de manœuvre que chacun exerce – ou peut exercer – dans l’exécution des tâches que sa fonction permet. Cette marge de manœuvre est déterminée de façon claire par les règles et procédures en vigueur d’une part, mais aussi de façon plus molle par les qualités personnelles qui trouvent, plus ou moins, dans le champ professionnel concerné, un territoire d’expression privilégié. A Vevey, j’ai vu des personnes comme Diana Staebler ou Nicole Coudray qui ne faisaient pas que suivre scrupuleusement des règles ; elles apportaient quelque chose de plus qui faisait qu’un foyer sur occupé – 72 personnes pour une capacité de 65 lits ! – ne présentait pas un risque quant à la vie du foyer. Lors du changement de l’équipe de surveillance, les nouveaux arrivants se sont conformés strictement aux règles et pourtant de petits glissements rendaient tout à coup l’atmosphère plus électrique ; Diana était plus inquiète et rappelait sans cesse aux agents SDS que tel ou tel pensionnaires et autre visiteur pouvaient à tout moment devenir une étincelle dangereuse. Ces nouveaux agents ne faisaient aucune faute sinon de ne pas sentir ce qui n’est pas encore écrit. Il y a bien sûr lieu, là aussi, de ne pas tomber dans l’excès ; j’en veux pour preuve tous ces burn-out qui sont souvent liés à un excès d’investissement personnel dans un cahier des charges qui ne le propose pourtant pas. Si cela était facile… Je souhaite pouvoir amener ma part de cohérence entre des règles imprescriptibles et des pratiques souples donnant libre cours aux potentialités de chacune et de chacun. Je ne manquerai pas, désormais, de poser à chaque fois la question de la contribution attendue ou possible des femmes et des hommes qui font l’EVAM. Et d’évaluer leurs formations à l’aulne de la mission qu’ils reçoivent ou qu’ils se donnent.

Promesses de nouvel an qui s’oublie le 2 janvier ? Nous le verrons bien. Je remercie infiniment Diana Staebler et tous les autres pour avoir fait de ce 11 août 2011 une des plus belles journées de cet été chagrin.

La lune est à son second quartier, elle sera pleine dans deux jours ; elle inonde les coteaux et le lac de sa lueur métallique et pourtant caressante. Cette journée a su mobiliser toutes ses ressources pour être belle de bout en bout. Je me mets au clavier : l’écran digital affiche 4:58

Pierre Constantin, caméléon de Diana Staebler.

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